Leonard Woolf, Ma Vie avec Virginia

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Extrait de la préface, par Micha Venaille, de Ma Vie avec Virginia de Leonard Woolf, paru aux Belles Lettres en mai 2016 dans la collection « Domaine étranger » :

Préface (extrait)

Le père de mon père était juif, écrit Leonard dans les premières pages de son autobiographie. Et mon père, Sydney Woolf, n’était pas un Juif très orthodoxe, mais son code de conduite lui venait du prophète Michée : « Ce que l’Éternel attend de toi, c’est que tu pratiques la justice, que tu aimes la clémence et que tu marches humblement avec ton Dieu. »

Justice et clémence. L’athée Leonard Woolf aura retenu deux mots de ce code éthique. C’est ce qui lui a permis de devenir un honnête homme hors du commun, inspirateur de la Société des Nations, pionnier de l’anticolonialisme, responsable influent du parti travailliste.

Mais le Leonard Woolf que nous allons découvrir ici est avant tout l’époux de Virginia Woolf, à qui il a consacré tant et tant de pages de son autobiographie. Deux phrases radicales de son neveu Cecil Woolf suffisent pour définir son rôle auprès d’elle : « On ne pourrait pas aujourd’hui parler de Virginia Woolf si Leonard n’avait pas existé. Car elle n’aurait pas vécu assez longtemps pour écrire ses chefs-d’œuvre. »

Leonard Woolf a passé des milliers de jours à entourer, écouter, aimer Virginia Woolf.

À admirer sa beauté, éthérée, et toujours superbe, mais douloureuse à observer dans les moments d’anxiété et de souffrance.

À respecter l’auteur de Mrs. DallowayLes Vagues et Vers le phare, ses trois livres préférés. Virginia est la seule personne que j’ai connue intimement et dont je peux dire qu’elle méritait l’appellation de génie. C’est un mot fort qui signifie que le fonctionnement de l’esprit de ces personnes est fondamentalement différent de celui des personnes ordinaires ou normales – et même des extraordinaires.

À créer avec elle la Hogarth Press, avec trois premiers livres imprimés sans argent sur une presse installée dans leur salle à manger – et pas ceux de n’importe qui : Virginia Woolf, Katherine Mansfield, T.S. Eliot. Suivront E.M. Forster, Rilke, Freud. Le couple se chargera de tout pendant des années, de la composition au plomb à l’expédition des livres, et ira jusqu’à apprendre le russe pour suivre la traduction de Souvenirs sur Tolstoï de Gorki.

À sourire avec elle, très souvent, avec les amis proches, ou sa sœur, Vanessa. Un peu moins dans les salons où la romancière, vulnérable, glanait toujours des mots et des gestes mais perdait, selon lui, des forces, comme celui de l’aristocrate Ottoline Morell, qui n’était pas sans avoir une certaine ressemblance avec les paons de son domaine, lorsqu’elle errait dans les maisons et sur ses terrasses, enveloppée d’étranges châles de soie qui brillaient et flottaient autour d’elle.

À soutenir la malade pendant les envahissantes heures sombres. Et cela, on le découvre dans ces pages – inédites, ce dont on peut s’étonner –, presque toujours dans une troublante solitude face aux neurologues tip top (le mot est de lui) de Harley Street. C’est peut-être prétentieux de ma part, mais je dirais qu’en fait ils ne savaient pratiquement rien. Ils n’avaient pas la moindre idée de la nature ou de la cause exacte du problème de Virginia qui la faisait perdre peu à peu le contact avec le monde réel pour passer de l’autre côté, ce qui la mettait en danger. Ne sachant pas comment et pourquoi cela lui arrivait, ils n’avaient donc aucun moyen de la soigner. Et ils se contentaient de dire qu’elle souffrait de neurasthénie. Pour eux, si on pouvait l’inciter – ou la forcer – à manger, à se reposer, et si on l’empêchait de se suicider, elle irait mieux. Difficile, pour ce rationaliste, élève du Trinity College de Cambridge sous le règne de l’hyperréalisme G.E. Moore, d’obéir à des prescriptions d’une décevante banalité. La fatigue la déséquilibrait. Mais lui conseiller, comme les médecins le faisaient, et comme je devais aussi le lui dire, de mener une vie paisible était absurde, tragi-comiquement absurde.

[…]

 

Extrait des pages 11 à 13.

 

>> Retrouvez tous les titres de la collection « Domaine étranger » dirigée par Jean-Claude Zylberstein

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Publié dans Classiques de la littérature moderne, XXe siècle
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