Survivre est un métier (extrait)

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Extrait de Survivre est un métier de Hans Sahl, paru aux Belles Lettres en avril 2016 dans la collection « Le goût des idées ».

Traduit de l’allemand par Josette Calas et Fanette Lepetit :

Enfant, j’ai un jour soulevé une pierre dans une prairie et, dans le trou qu’elle y avait creusé, j’ai vu grouiller dans l’herbe une foule d’être vivants : des coléoptères et autres insectes, des vers blancs et des larves, de minuscules bêtes caparaçonnées qui, à la vue de la lumière, se sont mises à courir en tous sens, épouvantées, et à s’enfoncer dans la terre.

Je soulève la pierre qui recouvre ma mémoire et je vois grouiller là un monde révolu : des jambes, des bras, des doigts, des têtes sans visage, des visages sans tête, je vois des cathédrales, des barbelés, Times Square, le Hradschin, Notre-Dame, l’Uetliberg et l’Acropole. Je vois des créatures qui, à la vue de la lumière, disparaissent et sombrent, épouvantées, dans l’obscurité sans bruit, sans laisser de traces, jusqu’au moment où je les recouvre de la pierre de l’oubli qui les protège, là elles peuvent continuer à mener leur existence d’ombres : sans lumière, sous terre, dans le monde légendaire, tissé de souvenirs, que l’on appelle le passé, visages qui ont joué dans la pièce que fut naguère leur vie ; bouches qui ont bu l’une à l’autre dans une folle extase et qui, édentées maintenant, ne font plus qu’un avec les restes des squelettes pétrifiés, des yeux, des oreilles et des nez, qui ont vu, entendu, senti dans la brève période qui leur fut accordée entre naissance et mort ; jusqu’à ce que la pierre recouvrant la mémoire, la pierre séparant l’hier de l’aujourd’hui me permette de les entr’apercevoir un instant, en attendant que la nuit éternelle ne les enveloppe à nouveau. Les cloportes, les coléoptères, les lombrics, les vers qui, un jour, se sont tenus debout et ont été des hommes comme moi, créatures rejetées ; errants dans le paysage anonyme de l’exil, les grands et les petits esprits, les maladroits et les malins, les actes morts de la vie publique, les puissants qui avaient droit à une retraite qu’on leur retira, les journalistes sans journaux, les comédiens sans théâtre, les écrivains sans livre. Ils ont vécu sous la pierre comme s’ils n’avaient jamais vu la lumière du jour, ils se sont adaptés, installés, assis dans les fauteuils roulants démantibulés comme si ç’avait été leurs trônes d’hier. Ils ont baisé la main qu’on leur présentait, alors qu’ils entendaient grogner les porcs dans la porcherie, ils ont souri comme des animaux en peluche, tâtant discrètement leur arthrite. Ils avaient de la tenue parce qu’ils ne pouvaient pas se baisser, ils s’exerçaient dans l’art de survivre, sans remarquer qu’eux-mêmes avaient déjà survécu, que personne ne les réclamait plus et que leur temps était révolu. Ernst Toller s’est pendu dans une chambre de l’hôtel Mayflower à New York à la patère de sa porte, Ernst Weiss, Alfred Wolfenstein, Walter Hasenclever se sont suicidés quand les troupes allemandes sont entrées en France. Walter Benjamin a mis fin à ses jours à la frontière franco-espagnole, Kurt Tucholsky qui a emporté dans sa tombe l’esprit, l’ironie, la satire de la République condamnée à mort, s’est aussi suicidé. Arthur Koestler, l’oreille collée à la trotteuse de sa montre, a mieux que tout autre cherché à réaliser les utopies de son temps en engageant sa personne, puis il les a rejetées. C’était un aventurier, un Balzac de la scène contemporaine, doué d’un appétit insatiable de nouveautés, d’expériences inhabituelles, extraordinaires. Il fut le premier communiste à se convertir à l’anticommunisme au péril de sa vie. Il se fit condamner à mort par Franco pour faire savoir aux lecteurs de son journal la vérité sur le fascisme espagnol. Le fossé entre idée et réalité l’a poussé à quitter la politique pour la parapsychologie, à quitter la troisième dimension dont les alternatives commençaient à le lasser, pour une quatrième dont on ne revenait plus.

« Je voudrais informer mes amis que je quitte en paix leur compagnie, avec l’espoir d’une survie impersonnelle après la mort, au-delà du temps, de l’espace, de la matière, au-delà de l’entendement humain. » Ce furent les dernières paroles d’Arthur Koestler, avant qu’on ne les trouve, lui et sa femme, dans leur appartement londonien, assis bien droits dans leurs fauteuils.

 

Extrait des pages 13 à 15.

 

>> Retrouvez tous les titres de la collection « Le goût des idées » dirigée par Jean-Claude Zylberstein

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Publié dans Classiques de l'histoire des idées, XXe siècle

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