L’objet et son signe : extrait de « Le Pouvoir mis à la question » de Gianluca Briguglia

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Extrait de l’introduction de Le Pouvoir mis à la question : théologiens et théorie politique à l’époque du conflit entre Boniface VIII et Philippe Le Bel de Gianluca Briguglia, paru en mars 2016 aux Belles Lettres dans la collection « Histoire ».

Traduit de l’italien par Marilène Raiola :

 

Peu avant 1280, Gilles de Rome achevait son De regimine principium, l’une des œuvres politiques les plus importantes et les plus célèbres du dernier quart du XIIIe siècle. Ce volumineux traité était dédié au jeune prince Philippe, dit le Bel, héritier du trône de France, lequel avait sans doute encore besoin d’un miroir politique, afin d’y contempler les qualités du souverain idéal et de s’en inspirer. Mais l’ouvrage de Gilles de Rome était bien plus que cela. Il s’agissait d’une étude approfondie des fondements de la communauté politique, d’une théorie générale du pouvoir, inspirée de l’Éthique et de la Politique d’Aristote, des textes réintroduits depuis peu dans le monde latin par les célèbres traductions de Guillaume de Moerbeke. Dans son traité, Gilles de Rome tenait compte également du travail des tout premiers commentateurs du corps politique d’Aristote, à commencer par Thomas d’Aquin, dont il avait suivi les cours, et Pierre d’Auvergne qui, quelques années plus tôt, avait été le premier à offrir un commentaire riche et argumenté de la Politique d’Aristote.

Dans cette œuvre, le lien étroit qui unit la réflexion théorique sur le pouvoir et la description de la façon dont un prix – ou n’importe quel dirigeant – devrait gouverner son peuple, sa famille, éduquer ses enfants, mais aussi se gouverner lui-même et prendre soin de lui, en d’autres termes, l’élaboration d’une solide anthropologie politique, assura son succès et sa diffusion dans toute l’Europe, sa traduction dans les diverses langues nationales et son influence durable.

Mais pour l’heure, ce qui nous intéresse ici, ce n’est au fond qu’un détail. Gilles de Rome aimait parler clair et, bien qu’il dédie son texte à un futur souverain, il ne manque pas de rappeler qu’il existe des rois qui ne sont tels que de nom et non quant à leur substance. Certains hommes sont dénués de « prudentia« , c’est-à-dire de cette vertu, essentiellement politique, qui nous permet d’orienter nos actions en vue du bien commun et de choisir les moyens nécessaires à la poursuite de cette fin politique. or s’il arrive que l’in de ces hommes accède à la royauté, il ne sera jamais roi « secundum rei veritatem« , bien qu’il le soit par « appellatione et nomine« . Le premier devoir d’un souverain sera donc d’avoir la substance d’un roi, c’est-à-dire la capacité de gouverner les autres et de les conduire vers leur juste fin. Tout comme l’archer qui ne parvient pas à voir correctement sa cible ne peut lancer sa flèche « in signum« , nous dit Gilles de Rome, empruntant cette image à Aristote et à Thomas d’Equin, un roi incapable de prudence ne pourra diriger ou conduire son peuple vers son signum, ou vers le but qu’il doit poursuivre. Aussi ne sera-t-il pas digne d’être roi.

En réalité, il ressemblera plutôt à ces jetons de plomb ou de bronze que, par convention, les marchands utilisent dans leurs calculs pour représenter une grosse somme, et dont la fonction se résume à indiquer ce chiffre, puisqu’ils n’ont aucune valeur intrinsèque. Ce qui ne vaut rien, ce qui n’est qu’un signe fictif, un instrument de comptabilité, sert à désigner une grosse somme, à l’instar d’un roi incapable de prudence qui « représente non un roi mais le signe d’un roi ».

En somme, Gilles de Rome met en garde le jeune Philippe contre le risque de se transformer en un vil métal ; or, curieusement, bien des années plus tard, au plus fort de la querelle qui l’opposera au pape Boniface, le souverain sera précisément accusé de faux-monnayage. Mais, ce qui est frappant ici ce n’est pas tant cet avertissement pour ainsi dire prémonitoire que la dialectique instaurée entre la substance de la dignité royale et son signe. Le signe qui reste passif peut perdre la référence à l’objet dont il est le signe, il peut désigner ce qui n’existe pas, tel le jeton de plomb dans les calculs commerciaux, dont la fonction est certes légitime mais qui doit se référer à une richesse réelle, autrement ce n’est que du plomb ; ou tel un roi privé de légitimité intrinsèque qui continue à gouverner. L’objet et son signe peuvent perdre leur lien de dépendance réciproque : nous risquons alors d’être induits en erreur, d’être exposés à des abus tant sur le plan sémantique que sur le plan politique. Si, dans ce cas spécifique, l’absence de la qualité qui sert à définir l’objet entraîne la disparition immédiate de la substance de la royauté – « le mot ‘roi’ dérive de regere gouverner droitement », rappellent tous les auteurs des traités politiques du Moyen-Âge à partir d’Isidore de Séville –, il convient de noter que le signe ne se réduit pas toujours à l’icône d’une présence ou à la trace d’une absence.

 

Extrait des pages 9 à 11

 

>> Retrouvez tous les titres de la collection « Histoire »

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