John Stuart Mill, Sur le socialisme (extrait)

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Extrait de l’introduction de Sur le socialisme par John Stuart Mill (Les Belles Lettres, coll. « Bibliothèque classique de la liberté », 2016). Traduit de l’anglais par Michel Lemosse :

 

Dans ce grand pays situé outre-Atlantique, qui n’est pas loin de constituer la nation la plus puissante du monde, et va sans conteste le devenir à court terme, le suffrage universel pour les hommes s’est imposé. Le même système électoral a été adopté en France depuis 1848, ainsi que dans la Confédération germanique, à l’exception de plusieurs États qui la composent, cependant. En Grande-Bretagne, le droit de vote n’a pas encore été élargi à ce point ; la dernière loi de réforme électorale, néanmoins, a fait entrer dans le cadre de la Constitution une proportion si nombreuse des populations salariées à la semaine que, dès l’instant où elles choisiront d’agir ensemble en tant que classe, et d’exercer en vue d’un objectif commun l’intégralité du pouvoir électoral que nos institutions leur accordent, elles disposeront, sinon d’une supériorité totale, du moins d’une influence considérable sur la législation. Or elles forment précisément la classe dont on dit, selon l’expression utilisée par les ordres supérieurs, qu’elle n’est liée par aucun intérêt à la société. En vérité, il va de soi que ce sont ces populations dont le sort dépend le plus de la société, dans la mesure où leur pain quotidien est fonction de la prospérité. Mais certes elles ne sont engagées (ou devrions-nous dire coupablement encouragées) par aucun intérêt qui leur fût spécifique à défendre la propriété telle qu’elle existe, et encore moins les inégalités inhérentes à cette notion. Dans la limite de l’étendue de leur application présente, ou peut-être à venir, les lois sur la propriété doivent, pour être défendues, s’appuyer sur des considérations de nature publique, sur une réflexion visant à évaluer leur capacité à servir l’intérêt général, et non pas sur des motivations à caractère purement individuel agitant les esprits de ceux qui exercent leur contrôle sur le gouvernement.

Il me semble que l’ampleur du changement évoqué n’a pas à ce jour été totalement prise en compte, ni par ceux qui se sont opposés à notre dernière réforme constitutionnelle, ni par ceux qui l’ont mise en œuvre. À dire vrai, les perceptions qu’ont les Anglais, dans la période récente, des tendances des changements politiques, manquent singulièrement de clairvoyance. Ils ont été les témoins de tant de transformations – qui simplement projetées sur l’avenir, autorisaient de grandes attentes, dans les deux sens, le positif et le négatif, alors qu’en réalité ce qu’il en est sorti a semblé ne pas être à la hauteur de ce qu’on avait prévu – qu’ils en sont venus à estimer, en quelque sorte, que par leur nature même, les changements politiques déçoivent les espoirs qu’ils suscitent ; et ils se sont mis à croire, de manière à demi inconsciente, que ces évolutions, si elles se produisent sans s’accompagner d’une révolution violente, restent en pratique sans effet marquant ou permanent sur le cours de l’histoire habituel du pays. Cette représentation, cependant, demeure tout à fait superficielle pour évoquer le passé comme l’avenir. Les diverses réformes décidées au cours des deux dernières générations ont été pour le moins aussi fructueuses qu’on l’avait prévu. Ces prédictions ont souvent été erronées quant à la rapidité des effets induits, et parfois même à la nature de ces effets. On s’amuse à évoquer les espoir déçus de ceux qui croyaient que l’émancipation des catholiques allait tranquilliser l’Irlande, ou lui faire accepter la domination britannique. À l’issue des dix premières années d’application de la loi de réforme électorale de 1832, rares ont été ceux qui ont continué de croire qu’elle allait venir à bout de toutes les difficultés concrètes majeures ou qu’elle ouvrait la voie au suffrage universel. Mais au terme de vingt-cinq ans de son existence, on perçoit l’ampleur de ses effets indirects, bien plus considérables que son impact direct. Les effets à court terme, en histoire, sont en général de peu de conséquence.

 

Extrait des pages 23 à 26.

 

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