Les Chrétiens et la culture (extrait)

Les Chretiens et la culture.jpg

Extrait de Les Chrétiens et la culture : conversion d’un concept (Ier – Ive siècle) de Sébastien Morlet, paru aux Belles Lettres en février 2016 :

L’idée de culture chrétienne

L’idée selon laquelle il existe, dès l’Antiquité, une « culture chériienne » peut s’entendre en deux sens distincts : par « culture chrétienne », on peut d’abord désigner le christianisme cultivé, c’est-à-dire adapté à la culture grecque ou irrigué par l’hellénisme. La « culture chrétienne » est dans ce cas la culture grecque appropriée et au besoin réinterprétée par les chrétiens. Les chrétiens prennent de la culture, comme d’ailleurs de la philosophie, ce qui peut servir à l’intelligence ou à la défense de leur religion. Ils reprennent souvent à cet égard les idées grecques sur le bon usage de la culture, mais les réinterprètent à la lumière de leur foi. L’astronomie n’apparaît plus tant comme une matière qui introduit aux intelligibles que comme une discipline qui rapproche du Dieu unique ; la musique ne prépare pas tant l’auditeur à écouter la musique des sphères qu’à saisir la musique de Dieu contenue dans l’Écriture.

De la même façon, les chrétiens pratiquent les genres littéraires issus du monde grec et latin, mais les adaptent à l’expression de leur foi : Méthode d’Olympe écrit un Banquet dans le style de Platon, mais l’œuvre porte non sur l’amour mais sur la virginité. Ambroise de Milan écrit un traité Sur les devoirs où il est question, non de morale stoïcienne comme dans l’œuvre homonyme de Cicéron, mais d’éthique chrétienne. Eusèbe compose une Histoire ecclésiastique qui s’inscrit en apparence dans la tradition historiographie grecque, mais qui contient le récit d’un peuple nouveau, celui des chrétiens, suivant des méthodes qui ne sont pas celles de la grande histoire pratiquée par les Grecs et les Romains. Grégoire de Nazianze compose de la poésie homérique, mais pour exprimer des mystères théologiques.

Mais l’expression « culture chrétienne » pourrait s’entendre en un sens plus fort du christianisme comme culture à part entière. Tatien parle à ce propos de « notre paidéia« . Grégoire de Nazianze distingue « cette éducation (paideusin) pleine de noblesse qui est la nôtre » et « l’éducation du dehors (tên exôthen) ». Socrate de Constantinople parle « des » cultures (paideuseis) de Basile de Césarée et de Grégoire de Nazianze, « la grecque et celle des Écritures sacrées ».

L’idée selon laquelle le christianisme représenterait une culture à part entière, comparable à la culture grecque, trouve une première illustration dans la façon dont les auteurs reprennent, pour décrire leur religion, la métaphore du champ cultivé. Cette métaphore est sous-jacente dans l’usage du mot latin culture. Mais elle était connue également des Grecs et utilisée dans les textes pédagogiques pour décrire la paierai. Plutarque, à la fin du Ier siècle après J.-C., écrit ainsi :

Pour l’agriculture, il faut d’abord que la terre soit bonne, ensuite que le cultivateur soit compétent, et puis que les semences soient de qualité. De la même manière, la nature ressemble à la terre, l’éducateur à l’agriculteur, les règles et les préceptes inculqués à la semence.

Clément d’Alexandrie est familier de cette image et l’utilise à plusieurs reprises dans les Stromates. Commentant un mot de Jésus dans les Évangiles, il écrit par exemple :

Donc si la moisson est grande et les ouvriers rares [Mt 9, 37 ; Lc 10, 2] il y a vraiment lieu de prier pour que nous ayons le plus d’ouvriers possibles. Cette culture est de deux sortes, l’une non écrite, l’autre écrite, mais de quelque manière que l’ouvrier du Maître ait semé son noble grain, ait fait monter les épis et recueilli la moisson, on reconnaît en lui un laboureur vraiment divin.

On voit que Clément fait allusion ici à d’autres textes évangéliques qui évoquent la semence ou la culture : la parabole du semeur (Mt 13, 4-9), celle, proche, de l’ivraie (Mt 13, 24-30), celle, enfin, des vignerons homicides (Mt 21, 33-34). Dans la première, il est question d’un semeur dont les graines tombent tantôt en des lieux infertiles, tantôt sur une bonne terre, et donnent alors des fruits. Dans la deuxième, Jésus compare le Royaume des cieux à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que ses gens dorment, son ennemi vient semer de l’ivraie dans son champ. Quand le blé monte en épi, l’ivraie apparaît aussi. Le maître recommande alors qu’on fasse le tri au moment de la récolte. Dans la troisième parabole, Dieu est comparé au propriétaire d’une vigne, dont il laisse le soin à des vignerons. Quand le maître veut récupérer le fruit de sa vigne, ses ouvriers tuent tour à tour tous les envoyés du maître, y compris son propre fils. Lors donc que viendra le maître de la vigne, dit le texte, que fera-t-il à ces vignerons-là ? (Mt 21, 41). Et Jésus de répondre lui-même : Le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui lui fera produire des fruits (Mt 21, 43).

Ces passages bibliques sur la culture, Clément les comprend à la lumière de la métaphore pédagogique grecque – on pourrait tout aussi bien dire qu’il relit les propos pédagogiques grecs à la lumière de l’image biblique : Dieu (le Maître) apparaît comme le grand pédagogue de l’humanité, aidé en cela par un ouvrier qui peut être aussi bien son Logos que le maître chrétien. Clément revient sur cette image dans un texte déjà cité :

Il est donc clair que la culture préalable grecque, y compris la philosophie, est venue de Dieu chez les hommes, non comme but principal, mais à la manière des torrents de pluie qui se déversent sur la bonne terre, sur le fumier et sur les maisons. Alors germe aussi bien l’herbe que le froment […]. Ici s’applique aussi la parabole de la semence, que le Seigneur nous a expliquée. Le seul cultivateur du terrain qui est en l’homme, c’est celui qui dès la fondation du monde semait les graines destinées à croître, qui a fait pleuvoir sur elles en toute occasion son verbe tout-puissant. (Stromates, I, 37, 1-2).

 

Extrait des pages 200 à 205.

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