Apprendre à lire l’éternité dans l’œil des chats (extrait)

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Extrait de l’épilogue de Apprendre à lire l’éternité dans l’œil des chats de Françoise Armengaud, en librairie le 12 février 2016 (coll. Les Belles Lettres / Essais) :

 

De l’émerveillement causé par les bêtes et du trop peu de reconnaissance que nous leur en témoignons

 

L’émerveillement « animalier », s’il est précisé et particularisé dans son objet, préserve bien entendu toutes les caractéristiques de l’émerveillement comme tel. Par exemple, l’idée formulée par Michael Edwards que l’émerveillement n’est pas simplement « une expérience agréable qui survient de temps à autre », mais qu’il est « nécessaire comme une sorte de don, de grâce, qui permet de mieux voir » (Michael Edwards, De l’émerveillement). À quoi nous pouvons ajouter que quels que soient les traits, les éléments, les domaines, l’important est que ce qui émerveille est toujours quelque chose de précieux, et donc à ne pas ignorer ni négliger. Arrêtons-nous un instant sur ce point. Le terme « précieux » a plusieurs sens qui sont liés. Claude Roy n’hésite pas à associer le précieux, pris au sens littéraire, et le précieux pris au sens de ce qui appartient aux êtres ou aux choses. Dans les deux cas, il s’agit de donner du prix, de reconnaître une valeur. Au cours de son essai sur Supervielle, il écrit : « Il est une préciosité nécessaire et aujourd’hui plus que jamais peut-être. Nous avons besoin que quelques-uns d’entre nous affirment très haut la beauté du monde et la valeur fragile des choses précieuses » (Claude Roy, Supervielle). Il faut qu’il y ait des écrivains et des poètes eux-mêmes qualifiés de « précieux », de par leur style et leur engagement. Claude Roy estime qu’ils sont « nécessaires aussi pour que ce qui a du prix soit salué et sauvé ». À leur manière – qui n’est pas celle des philosophes – les poètes nous auront beaucoup appris ; ils nous auront invités et aidés à ressentir combien les animaux sont des émerveillants, lorsque nous les rencontrons, lorsqu’ils nous réjouissent, lorsqu’ils nous intriguent, nous instruisent de ce qui nous échappe de l’être, et de ce que les humains ne sont pas le tout de la vie. Également lorsqu’ils nous émeuvent, et éveillent en nous compassion et obligation de justice à leur égard. Nous aurons constamment gardé au cœur une question lancinante : en quoi notre émerveillement devant les animaux fera-t-il une différence pour eux qui en sont la cause ? De là à avoir un sentiment de culpabilité, de cette « consommation » par la contemplation qui ne rebondirait pas dans l’issue d’actes en leur faveur et à eux profitables…

 

Ce que les animaux nous donnent sans que rien leur soit ôté : leur beauté, leur grâce, le fait même de leur vie, étonnante, précieuse, tout cela se distingue de tout ce qu’ils seraient censés nous « donner » alors que nous le leur prenons, leur arrachons. Cette idée se mêle à la terrible idée de l’humanité que je caractérisais naguère comme « vaste extraction de l’animalité ». Nous pouvons bien nous émerveiller d’eux et nous devons nous horrifier de nous. Le peu de reconnaissance que j’évoque dans le titre de cette épilogue s’appelle ingratitude : une forme particulièrement sordide est visible dans le sort de la vache qui ne donne « plus assez » de lait (et elle en a donné pourtant !) et qui est immédiatement conduite à l’abattoir. Appelée vache de réforme. Et la truie qui n’enfante plus assez de porcelets, la poule qui ne pond plus assez d’œufs… Les dates sont d’ailleurs fixées (âges d’abattage) comme les dates de péremption de n’importe quel produit. La double peine en quelque sorte : pendant l’exploitation, et au terme de l’exploitation. Allant de pair avec l’ingratitude, le cynisme qui consiste, par exemple, à ne pas hésiter à incendier des forêts, c’est-à-dire réduire en cendres non seulement des arbres, mais aussi brûler vifs des écureuils, des singes, des oiseaux, des insectes, toutes sortes d’animaux, pour le profit de cultures qui rapportent gros…

 

En revanche, notre émerveillement est sans prise – il opère plutôt de la déprise. C’est un point important de notre conclusion. Nous allons en proposer deux exemples empruntés à des romanciers. Dans son Bestiaire enchanté, Maurice Genevois raconte comment tout jeune, nageant en Loire, il a pris dans le nœud d’un lacet un très gros poisson, un barbeau colossal, puis, émerveillé, l’a relâché. Voici ce magnifique texte : « Je le contemplais longuement, songeant à quelque génie du fleuve, un dieu de l’Herbe Verte dérobé aux yeux des hommes, et que j’avais le privilège, vu que j’étais dans l’enveloppement des herbes, d’admirer tout mon soûl dans son épaisseur fuselée, sa majesté dorée, moi seul en cet instant exact de sa vie et de la mienne ». Surpris lui-même par sa propre décision, sa hâte à la réaliser, ainsi que sa réussite, Maurice Genevois passe un nœud coulant autour du poisson, mais très vite l’empathie survient. « Il me sembla soudain sentir la cruauté de l’étreinte, sa cuisson intolérable. Au même moment, le barbeau cria. Aujourd’hui, je pense que ce ‘cri’ n’était rien d’autre qu’un spasme de la gorge, un bruit d’air violemment aspiré ou chassé hors des viscères. mais ce jour-là, dans l’exaltation d’une capture presque magique, non seulement j’entendis un cri, mais j’en aperçus le bouleversant appel. L’œil du fabuleux poisson, fixe et rond, doré aussi dans la lumière, j’étais sûr qu’il me regardait. Et le cri, et le regard s’unissaient pour me dire ensemble : ‘Ce qui arrive par toi, en cet instant, ce n’est pas dans l’ordre du monde. Sens ta poitrine : elle vient de se serrer aussi. Tu respires mal… Desserre ce lien, laisse-moi aller. Tout alors retrouvera la joie, la joie de vivre, et l’harmonie, et la beauté de ce jour merveilleux.' » Et le jeune homme délivra le poisson. Cette expérience de radicale conversion, on souhaite que la vivent tous les pêcheurs et tous les chasseurs. Pour eux-mêmes et d’abord pour les animaux.

 

On trouve sous la plume de l’écrivain Sylvain Tesson un récit analogue, non point d’un événement décisif, mais de la motivation d’une habitude. L’expression très directe d’une reconnaissance envers les animaux (encore qu’elle suppose un premier geste de capture). Il s’agit d’un personnage, nommé Piotr, qui apparaît dans une nouvelle intitulée « Le le », ce lac Baïkal près duquel l’écrivain séjourne. « À chaque fois qu’il enfournait une bûche dans le poêle, Piotr prenait soin de l’inspecter. Il ne voulait pas risquer de griller des insectes […]. Ces petits bijoux articulés, dans leur livrée vernie, avec leurs dentelles, étaient d’une telle délicatesse. Parfois, il les emprisonnait dans un verre et les observait pendant des heures avant de les relâcher sans leur faire aucun mal. C’est pour cela qu’il les épargnait : en remerciement de leur beauté. » (Sylvain Tesson, L’éternel retour).

 

 

 

 

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