Jeanne d’Arc : le procès de Rouen (extrait)

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Extrait de la préface d’Olivier Sers à l’ouvrage Jeanne d’Arc : le procès de Rouen (21 février 1431 – 30 mai 1431) de Jacques Trémolet de Villers (janvier 2016) :

 

C’est de l’Angleterre, à qui l’inhumanité doit beaucoup, qu’est venue l’idée moderne de faire juger à grand spectacle un vaincu par son vainqueur.

Pour la Pucelle, on alla aussi vite que possible.

Dès le 26 mai 1430, trois jours après qu’elle eut été prise devant Compiègne, Martin Billon, vicaire du Grand Inquisiteur, sommait le duc de Bourgogne de lui faire remettre Jeanne, soupçonnée véhémentement d’hérésie. Devant le silence de ce duc, et attendu qu’elle avait été arrêtée sur la rive droite de l’Oise, relevant du diocèse de Beauvais, ville tenue depuis août 1429 par le parti français, mais dont l’évêque, Pierre Cauchon, s’était réfugié sur le territoire du parti anglais, on fit ordonner à celui-ci par une délibération de l’Université de Paris de la réclamer en vue d’instruire son procès. La délibération est du 14 juillet.

Le 15, Cauchon se rend au camp devant Compiègne pour sommer Jean de Luxembourg et offrir au nom du roi anglais la somme de 6000 livres, outre pour celui qui l’a prise une rente de deux à trois cents livres, rappelant que le simple paiement d’une somme de 10 000 francs permet au roi « selon le droit, usage et coutume de France » de se faire livrer tout prisonnier de « grand état » par celui qui l’a capturé. Finalement le marché se traite à 10 000 livres tournois, soit 61 125,69 francs.

Le 20, Jeanne, transférée depuis le 11 à Beaurevoir, prévenue de ce qui se passait, saute du haut de la tour, et, prodige, s’en sort sans fracture. Le 3 septembre est ordonnée en Normandie une levée spéciale d’impôt destinée au paiement de la rançon. Livrée contre celle-ci à la mi-décembre, Jeanne est conduite du Crotoy, où elle est alors détenue, non (comme le souhaitait l’Université) à Paris, ville que les Anglais jugent trop peu sûre, mais à Rouen, où elle parvient à la veille de Noël et est incarcérée sous garde anglaise.

Quatre jours plus tard (28 décembre), le chapitre cathédral de Rouen accorde une concession de territoire à Cauchon pour la juger des crimes qu’elle aurait, selon la commune renommée, commis dans son diocèse de Beauvais : avoir « vécu dans le dérèglement et dans la honte, au mépris de l’état qui convient au sexe féminin ; bien plus [avoir] semé et répandu plusieurs opinions contraires à la foi catholique et tournant au dénigrement de certains articles de la croyance orthodoxe ».

Dès le 9 janvier 1431, la procédure est engagée, six interrogatoires publics sont menés du 21 février au 3 mars, suivis de neuf interrogatoires dans la prison les 10, 12 (matin et après-midi), 13, 14 (matin et après- midi), 15 et 17 mars (matin et après-midi). L’acte d’accusation (70 articles) est lu à Jeanne les 27 et 28 mars, lecture encadrée de deux exhortations (25 mars et 18 avril), suivies de deux admonitions (2 et 23 mai) entre lesquelles (5 mai) ont été présentés à l’accusée les instruments de torture, dont, après consultation des assesseurs, Cauchon et l’inquisiteur rouennais Jean Le Maistre (qui n’a reçu délégation de compétence que le 4 mars) décident de ne pas faire usage.

Le 24 mai, face au bûcher, Cauchon commence la lecture de la sentence de mort qu’il a rédigée avec Jean Le Maistre. Jeanne s’en remet à l’Église sur la foi due à ses voix et accepte de ne plus porter d’habits d’homme contre promesse d’être détenue en prison d’Église, gardée par des femmes. La sentence, au vu de cette « abjuration », est commuée en prison perpétuelle. Cauchon, négligeant la parole donnée, fait ramener Jeanne dans son cachot anglais, où elle est immédiatement l’objet d’une tentative de viol. Quatre jours après, elle a repris son habit d’homme, et dès le 30 mai, elle est brûlée comme relapse, à peine six mois après sa remise aux Anglais. Le crime judiciaire est parfait.

Cauchon avait voulu un « beau procès ». L’accusation reprochait à Jeanne le caractère diabolique de ses voix, son impiété, une vie dissolue, des pratiques magiques, le culte qu’elle se serait laissé rendre, l’habit d’homme qu’elle portait, divers péchés capitaux (assaut donné un jour de fête, tentative de suicide à Beaurevoir, etc.), des doctrines hérétiques, enfin. L’ennui était qu’elle avait comparu deux ans auparavant, sur ordre de Charles VII, déjà vêtue en homme, devant deux commissions de théologiens et de juristes de haut grade, d’abord à Chinon, puis surtout à Poitiers, lesquelles n’avaient trouvé chez elle ni impiété, ni vie dissolue, ni pratiques magiques, ni chez ses voix aucun des indices d’origine diabolique habituellement recensés par les démonologues, et qu’examinée « par des femmes pour savoir […] si elle était un homme ou une femme, et si elle était corrompue ou vierge, elle fut trouvée femme et vierge et pucelle » (Jean Pasquerel), et l’était encore à Rouen après examen similaire. Autre ennui, tous les faits allégués s’étaient produits hors du diocèse de Beauvais, d’où un problème quant à la compétence territoriale, celle du lieu de l’arrestation étant loin de faire l’unanimité en doctrine.

Jeanne, qui se défendait seule, avait bien vu ces deux difficultés qui auraient conduit un avocat dans un procès moderne à décliner la compétence du tribunal et invoquer subsidiairement la fin de non- recevoir de chose jugée. Citée le 19 février à comparaître le 21, elle indiqua d’emblée qu’elle le ferait volontiers, mais demanda que soient convoqués des ecclésiastiques des pays tenant le parti de la France tout autant qu’il y en avait d’Angleterre et, au fil des audiences, ne cessa de renvoyer les questionneurs aux réponses qu’elle avait déjà faites aux enquêteurs de Poitiers.

Cauchon, fin praticien, ne s’embarrassa pas de ces vétilles procédurales. Attendu que l’hérésie est un délit continu successif, en sorte que celui qui la professe est réputé délinquer partout où il se trouve, il lui suffisait d’interroger habilement pour se rendre compétent au moins sur ce grief, qu’établiraient ou renouvelleraient les réponses même de Jeanne. Au demeurant, l’accusé d’hérésie s’évadant d’une prison d’Église étant réputé établir sa culpabilité par cette simple évasion, il eût suffi d’une tentative manquée pour envoyer l’intéressée au bûcher.

Mais il voulait son « beau procès ». Jeanne avait coûté assez cher pour cela.

Jeanne, non juriste et ignorante du détail des charges (il ne lui fut révélé qu’après ses quinze interrogatoires, les 27 et 28 mars, par la lecture des 70 articles de l’acte d’accusation), se défendit intuitivement, intelligemment, et pied à pied. Dès la première audience, elle proclama son droit à l’évasion, arguant de sa qualité de prisonnière de guerre. Le palliatif trouvé par Cauchon fut de désigner trois de ses gardiens anglais comme gardiens d’Église, et de se faire remettre, ainsi qu’à l’inquisiteur, une clé de son cachot. Elle n’en persista pas moins à déclarer que si elle trouvait ouverte la porte de sa geôle, elle y verrait le signe que Dieu l’invitait à s’évader. Le même jour, sommée de jurer sur les Évangiles de dire la vérité, elle exclut de son serment tout ce qui ne touchait pas à la qualité de sa foi, objet du procès, en particulier les révélations reçues de Dieu pour être transmises à son roi. Cette « querelle du serment », qui culmine le 24 février (troisième audience publique, où elle occupe les onze premières des quarante-neuf questions-réponses), aboutit le 3 mars (sixième et dernière audience publique) à la victoire de Jeanne. La restriction expresse imposée par elle à son serment de dire la vérité nous autorise à penser que rien de ce qui porte, dans ses réponses ultérieures (car, harcelée par Jean de La Fontaine, elle en fit dès le premier interrogatoire non public et surtout lors du troisième, le 13 mars), sur les révélations reçues et/ou transmises à son roi ne mérite une créance littérale.

Sur le fond, elle avait compris d’instinct que l’interrogatoire judiciaire est un sport de combat, c’est-à-dire d’esquive, de surprise et de contre-attaque. On la fit successivement questionner par deux experts en démonologie, d’abord Jean Beaupère (qualifié de scientificus vir, « scientifique personne », par Cauchon dans son P.V. de désignation du 9 janvier 1431) les 22, 24 et 27 février, puis Jean de La Fontaine à partir du premier interrogatoire non public (10 mars).

Malgré toute sa cautèle, le premier ne réussit ni à obtenir qu’elle divulgue les révélations faites à son roi (22 février), ni à la piéger en lui faisant dire qu’elle se croyait en état de grâce (24 février, et sa réponse fameuse, tirée sans doute des prières du prône : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; si j’y suis, Dieu m’y tienne ! »). Bien qu’on eût complaisamment accordé à Jeanne délai sur délai pour consulter ses voix avant de répondre à des questions délicates, espérant prendre lesdites voix en flagrant délit de violation de tel ou tel commandement de Dieu, par exemple celui (Deut. 22, 5) interdisant l’habit d’homme aux femmes, et bien qu’on lui eût envoyé dans son cachot un confesseur espion, on se heurtait à un mur de simplicité : les voix ne m’ont dit que d’être bonne chrétienne et de servir mon roi, le reste n’est pas de votre procès et j’ai fait serment de n’y pas répondre, me voulez-vous parjure ? À toute question douteuse elle opposait une autre question, un trait d’humour, une demande de confrontation, d’enquête ou de délai. Après une semaine de suspension, sous l’effet, peut-être, du confesseur espion, le climat changea.

Dès les trois premiers interrogatoires non publics (10, 12 et 13 mars), Jean de La Fontaine obtint des réponses immédiates et de plus en plus circonstanciées sur le signe donné au roi, Jeanne motivant ce revirement sur ce que c’était à elle-même qu’elle avait fait serment de n’en rien révéler, et le 14 mars au matin, il l’entendit déclarer : « Je crois fermement ce que mes voix m’ont dit, que je serai sauvée, aussi fermement que si j’y étais déjà » ; sur quoi il ne put s’empêcher de l’avertir : « Cette réponse est de grand poids. » Jeanne eut beau, réinterrogée l’après-midi même, tempérer : « J’entendais dire pourvu que je tienne le serment et promesse que j’ai faits à Notre-Seigneur, c’est assavoir de garder ma virginité de corps et d’âme », l’angle d’attaque était trouvé.

Le 15, invitée à s’en rapporter sur la sainteté de ses voix, non à son propre sentiment d’évidence dans la confiance en Dieu qu’elle invoquait perpétuellement comme un joker, mais au jugement de l’Église militante, elle demande deux jours pour répondre. Le 17 au matin, elle déclare s’en rapporter à Dieu et à l’Église du ciel, l’après-midi du même jour, sur interpellation, elle se dit prête à répondre sur tous les points au pape et requiert d’être menée devant lui, puis le confirme lors de l’admonition publique du 2 mai, requérant subsidiairement de comparaître devant le concile de Bâle, à la grande fureur de Cauchon qui demande à ses geôliers anglais qui l’a visitée et interdit au greffier de noter l’incident. Cependant son principe ne varie pas : soumission à l’Église militante, oui, mais Dieu (« Notre Sire ») premier servi.

Il faudra la vue du bûcher le 24 mai pour qu’elle y renonce, pressée par des clercs dont certains voulaient sans aucun doute la sauver. On connaît la suite, due au seul Cauchon, qui lui seul eût pu imposer aux Anglais de la placer en prison d’Église.

Mieux que personne, Jacques Trémolet de Villers, inscrit au barreau de Paris depuis bientôt cinquante ans, dont j’ai l’honneur d’avoir été quarante ans le confrère, et d’être l’ami depuis le temps de nos humanités communes, sait combien vertigineuse est la page blanche d’un procès criminel qui s’ouvre, combien biseautées en peuvent être les cartes, et combien des audiences vécues dans l’angoisse et l’espérance diffèrent des actes d’un procès achevé, qui s’enrobent à jamais d’une illusion d’inéluctabilité, tels ceux d’une tragédie, alors que jusqu’au bout tout est resté possible. Le texte qu’il donne du procès de Jeanne, exhaustif, est établi, avec une minutie de greffier, aux meilleures sources, notamment la minute française des interrogatoires publiée par le Père Paul Doncœur en 1952 d’après le réquisitoire de Jean d’Estivet et les manuscrits de d’Urfé et d’Orléans.

Plus d’un titre le qualifie pour en proposer le commentaire. D’abord son passé professionnel : outre qu’il a appris son métier d’avocat chez Jean-Louis Tixier-Vignancour, qui sauva du peloton d’exécution (l’exploit est unique) un accusé (le général Salan) dont le général de Gaulle, à qui, comme aux Anglais, l’inhumanité doit beaucoup, avait décidé la mort, il a réussi lui-même (là encore l’exploit est unique) à faire rendre le 13 avril 1992 par la Chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris un arrêt de non-lieu général en faveur de l’ex-milicien Paul Touvier, contraignant la Chambre criminelle de la Cour de cassation, devant un extraordinaire tollé politico-médiatique, à réécrire ex abrupto la définition du crime contre l’humanité fixée par sa propre jurisprudence pour casser l’arrêt et faire juger quand même Touvier, qu’il défendit avec un brio suscitant l’admiration de ses pires adversaires politiques, notamment les avocats des parties civiles, Jacques Vergès et la presse judiciaire de gauche. Ensuite, son talent d’écrivain, qui lui a entre autres ouvrages inspiré un remarquable, et à mon sens de loin le meilleur, récit de ce procès (L’affaire Touvier. Chronique d’un procès en idéologie, Éditions Dominique Martin Morin, Paris, 1994), mais aussi une biographie de Berryer et un délicieux recueil de nouvelles. Enfin, surtout, sa foi catholique d’une qualité rare, faite d’évidences paisibles, d’une conviction n’étouffant jamais la réflexion et d’une fulgurance d’intuitions poétiques à estomaquer un mécréant, le tout saupoudré d’humour et de modestie.

Si je ne craignais qu’on ne me rétorque : « Mais qui es-tu pour juger ? », je dirais que je tiens sa dernière page sur Jeanne, docteur de l’Église, pour un chef-d’œuvre. Baste, c’est dit.

 

Olivier SERS


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