Jack London – Profession : écrivain – Se faire imprimer

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Extrait du volume Profession : écrivain (coll. « Domaine étranger »), qui rassemble 93 textes de Jack London et révèlent une nouvelle facette de l’auteur de Martin Eden : celle d’un « travailleur de la plume ».

En librairie le 18 janvier 2016. Traduit de l’anglais par Francis Lacassin et Jacques Parsons :

Se faire imprimer

Dès qu’un garçon vend deux ou trois choses aux magazines ou réussit à séduire un éditeur au point de lui faire sortir un livre de lui, tous ses amis lui demandent comment il s’y est pris. Il est donc correct d’en conclure que placer des livres ou des histoires dans les magazines constitue une performance particulièrement intéressante.

En tout cas, c’était particulièrement intéressant pour moi ; je dirai même : d’un intérêt vital. Je ne cessais de parcourir interminablement les magazines et les journaux tout en me demandant comment les auteurs de toute cette camelote s’étaient arrangés pour la placer. Pour montrer à quel point il m’importait de le savoir, permettez-moi de déclarer que j’avais des dettes un peu partout, pas de créances à recouvrer, pas de revenus, plusieurs bouches à nourrir, et pour propriétaire une pauvre veuve dont les graves besoins m’imposaient de payer mon loyer avec une certaine régularité. Telle était ma situation financière quand j’ai bouclé mon harnais pour partir à l’attaque des magazines.

De plus, je ne connaissais jusqu’ici absolument rien de la question. J’habitais la Californie, loin des grands centres d’éditeurs. Je ne savais pas à quoi un rédacteur en chef pouvait ressembler. Je ne connaissais personne qui ait jamais publié une ligne ; personne à part moi, qui ait jamais essayé d’écrire quoi que ce fût, encore moins essayé de le faire paraître.

Je n’avais personne pour me donner des tuyaux, personne dont j’aurais pu mettre l’expérience à profit. Ainsi, je m’assis et me mis à écrire, dans la ferme intention d’acquérir une expérience personnelle. J’écrivis de tout – nouvelles, articles, anecdotes, blagues, essais, sonnets, ballades, villanelles, tragédies pesantes en vers blancs. Je glissai dans des enveloppes ces créations variées, ajoutai un timbre pour la réponse les mes mis à la poste. Oh ! j’étais fécond. Chaque jour, la pile de mes manuscrits montait, jusqu’à ce que le problème consistant à trouver des timbres devienne aussi aigu que celui d’assurer l’existence de ma logeuse veuve.

Tous mes manuscrits me furent retournés. Ils me revenaient sans discontinuer. Le processus ressemblait au travail d’une machine sans âme. Je glissais le manuscrit dans la boîte aux lettres. Au bout d’un certain temps le facteur me rapportait mon manuscrit, accompagné d’une fiche de refus stéréotypée. Une partie de la machine, une combinaison ingénieuse de manivelles et d’engrenages à l’autre bout (ce ne pouvait être un homme vivant, qui respire, qui ait du sang dans les veines) avait transféré le manuscrit dans une autre enveloppe, pris les timbres à l’intérieur de la mienne, les avait scellés sur l’autre après avoir ajouté la fiche de refus.

Cela dura quelques mois. J’étais toujours dans le noir. Je n’avais pas encore acquis la moindre parcelle d’expérience. Qu’est-ce qui était le plus commercial, poésie ou prose, blagues ou sonnets, nouvelles ou essais, je n’en savais pas plus qu’au commencement. J’avais cependant glané quelques petites idées, vagues et nébuleuses : on payait un minimum de dix dollars pour mille mots – si j’arrivais à faire paraître seulement de ou trois choses, les rédacteurs en chef réclameraient mes productions à grands cris – le fait qu’un manuscrit ait été conservé par quelque rédacteur en chef pendant la bagatelle de quatre ou cinq mois ne voulait pas dire nécessairement qu’il était vendu.

Quant à ce tarif minimum de dix dollars les mille mots, chose à laquelle je croyais fermement, je dois avouer que je l’avais noté dans quelque supplément du dimanche. Je dois de même avouer la belle et touchante modestie de mes aspirations. Que d’autres, me disais-je, reçoivent le tarif maximum, si merveilleuse que puisse être la somme en question. Quant à moi, je me contenterai toujours de recevoir le tarif minimum. Et une fois que je me serai lancé, je ne produirai pas plus de trois mille mots par jour, à raison de cinq jours par semaine. Cela me laisserait beaucoup de loisirs, tout en gagnant six cents dollars par mois sans encombrer le marché.

Comme je l’ai dit, la machine a fonctionné pendant plusieurs mois puis, un matin, le facteur m’apporta une lettre, notez bien, pas une enveloppe épaisse et de grand format, mais une enveloppe mince et de petit format, émanant d’un magazine. Mon problème de timbres et celui de ma logeuse pesaient cruellement sur moi, et cette lettre mince et de petit format venant d’un magazine allait certainement résoudre ces deux problèmes à bref délai.

Je ne pouvais ouvrir la lettre sur-le-champ. C’était me semblait-il, quelque chose de sacré. Elle contenait des mots écrits par un rédacteur en chef. Le magazine qu’il représentait était d’après moi, de première catégorie. Je savais qu’il détenait une histoire de moi longue de quatre mille mots. Que serait-ce ? me demandais-je. Le tarif minimum, répondis-je, modeste, comme toujours ; quarante dollars, naturellement.

M’étant ainsi prémuni contre une déception de toute sorte, j’ouvris la lettre et je lus ce qui devait, pensai-je, rester imprimé dans ma mémoire en lettres de feu. Hélas ! il y a de cela peu d’années et j’ai pourtant déjà oublié. Mais le but essentiel de cette lettre, c’était de m’apprendre froidement que mon histoire était acceptée, qu’elle serait insérée dans le numéro suivant et qu’on me donnerait la somme de cinq dollars.

Cinq dollars ! Un dollar vingt-cinq cents pour mille mots ! Si je ne suis pas tombé raide mort, c’est que je possède une robustesse de caractère qui me permettra de survivre et de me qualifier finalement pour le titre de plus vieil habitant de la planète.

Cinq dollars ! Quand ? Le rédacteur en chef ne me le disait pas. Je n’avais même pas un timbre grâce auquel j’aurais pu envoyer mon acceptation ou mon refus de cette offre. À ce moment précis, la petite fille de ma logeuse frappe à la porte de derrière. Les deux problèmes réclamaient une solution avec plus d’insistance que jamais. Il était clair qu’il n’y avait rien qui ressemble à un tarif minimum. Il ne me restait plus qu’à m’en aller pelleter du charbon. Je l’avais déjà fait et j’y avais gagné beaucoup plus d’argent. Je décidai de recommencer ; et je l’aurais certainement fait, s’il n’y avait pas The Black Cat.

Oui, le Black Cat. Le facteur m’apporta une offre de ce journal. Il me proposait quarante dollars pour une histoire de quatre mille mots, plus longue qu’excellente, si je voulais bien donner la permission d’en couper la moitié. Cela revenait à un tarif de vingt dollars. Accorder cette permission ? Je leur dis qu’ils pouvaient bien couper les deux moitiés si seulement ils m’envoyaient l’argent par retour du courrier. Quant aux cinq dollars ci-dessus mentionnés, je les reçus finalement après publication et une grande quantité de difficultés et d’ennuis. J’oubliai ma résolution de pelleter du charbon et continuai à taper à la machine – « pour faire couler des adjectifs du bout de mes doigts », comme l’a dit d’une manière pittoresque une certaine jeune femme.

Pour achever ce bref compte rendu de mon expérience, permettez-moi d’énoncer quelques vérités péniblement acquises. Ne quittez pas votre emploi pour vous consacrer à la littérature à moins de n’avoir personne à charge. La fiction est ce qui paie le mieux et, quand elle est de bonne qualité, le plus facile à vendre. Une courte esquisse humoristique se vendra plus vite qu’un bon poème ; évaluée en sueur et en sang, elle procure une meilleure rémunération. Évitez qu’une histoire finisse mal, abstenez-vous de ce qui est dur, brutal, tragique, horrible – si vous voulez voir imprimé ce que vous écrivez. (Dans cet ordre d’idées, ne faites pas ce que je fais, mais faites ce que je dis.)

L’humour est ce qui est le plus difficile à écrire, le plus facile à vendre, et le mieux rémunéré. Il est peu de gens capables d’écrire des histoires humoristiques. Si vous l’êtes, écrivez-en à tout prix. Vous trouverez là un Klondike et un Rand réunis. Regardez Mark Twain.

N’expédiez pas une histoire de six mille mots avant le petit déjeuner. N’écrivez pas trop. Concentrez vos efforts sur une seule histoire plutôt que de vous disperser sur une douzaine. Ne flânez pas en sollicitant l’inspiration ; précipitez-vous à sa poursuite avec un gourdin, et même si vous ne l’attrapez pas vous aurez quelque chose qui lui ressemble remarquablement bien. Imposez-vous une besogne et veillez à l’accomplir chaque jour ; vous aurez plus de mots à votre crédit à la fin de l’année.

Étudiez les trucs des écrivains arrivés. Ils se sont rendus maîtres des outils sur lesquels vous vous cassez les ongles. Ils font des choses, et leur oeuvre porte la preuve intrinsèque de la façon sont elle est faite. N’attendez pas que quelque bon Samaritain vous le dise, mais fouillez vous-mêmes.

Veillez à ce que vos pores soient ouverts et votre digestion bonne. C’est, j’en suis persuadé, la règle la plus importante de toutes. Et ne me lancez pas Carlyle à la figure, s’il vous plaît.

Ayez un carnet de notes. Voyagez avec lui, mangez avec lui, dormez avec lui. Notez-y tout ce qui vous vient à l’esprit. Le papier bon marché est moins périssable que la matière grise, et les notes au crayon à mine de plomb durent plus longtemps que la mémoire.

Et travaillez. Écrivez ce mot en majuscules, TRAVAIL, TRAVAIL tout le temps. Découvrez cette terre, cet univers ; cette force et cette matière, depuis la larve jusqu’à l’Esprit divin. Et par tout cela je veux signifier que le TRAVAIL est une philosophie de la vie. Vous n’êtes pas blessé par ce que votre philosophie de la vie peut être fausse, dès l’instant où vous en avez une et l’avez bien.

Les trois grands principes sont : BONNE SANTÉ, TRAVAIL, et une PHILOSOPHIE DE LA VIE. Je pourrais en ajouter, je dois même en ajouter une quatrième : la SINCÉRITÉ. Sans cette dernière, les trois précédents ne servent à rien. Avec elle, vous pouvez accéder à la grandeur et siéger parmi les géants.

Extrait des pages 24 à 29.

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Publié dans Classiques de la littérature moderne, XXe siècle

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