Fragments d’autobiographie pour une explication politique – François Mitterrand

Mitterrand II.jpg

Extrait des Oeuvres (vol. 2) de François Mitterrand. Ma Part de vérité (1969) :

Ma première rencontre véritable avec d’autres hommes eut lieu au Stalag IX-A où, prisonnier de guerre, la défaite de juin 40 m’avait déposé sous le numéro 21 716. J’avais la chance, pour ma nouvelle éducation, de ne pas être officier, ayant négligé, étudiant, de me rendre au Polygone de Vincennes pour y acquérir la préparation militaire adéquate. Appelé au service, je m’étais incrusté dans une garnison du boulevard Port-Royal où mes nuits civiles équilibraient mes jours militaires et où la guerre m’avait cueilli. Je dus à cette double circonstance la deuxième expérience notable de ma vie. Sur le flanc d’une colline de Hesse, avec 30 000 hommes jetés là pêle-mêle, tout a recommencé à zéro. À midi, les Allemands faisaient apporter des bassines de soupe au rutabaga ou des boules de pain et débrouillez-vous pour la journée. d’abord, ce fut le règne du plus fort, le gouvernement du couteau. ceux qui s’emparaient des bassines se servaient par priorité et il convenait d’attendre de leur extrême bonté un peu d’eau sale, pour la survie. Par l’effet de quelle prise de conscience la masse a-t-elle renversé ce pouvoir absolu ? Après tout, le couteau est le couteau, principe simple de l’ordre établi. Pourtant, cela n’a pas duré trois mois. Il faut avoir vu les nouveaux délégués, désignés on ne sait comment, couper le pain noir en six tranches au millimètre près, sous le contrôle écarquillé du suffrage universel. Spectacle rare et instructif. J’ai assisté à la naissance du contrat social. Je n’apprendrai rien à personne en notant que la hiérarchie naturelle du courage et de la droiture qui venait ainsi de s’affirmer plus puissante que le couteau ne correspondait que de loin à la hiérarchie d’autrefois, à l’ordre social et moral antérieur à l’univers des camps. dérision ! l’ordre ancien n’avait pas résisté à l’épreuve de la soupe au rutabaga !

Tout prisonnier rêve de liberté, mais peu tentent de la conquérir. J’ai accompli dans ma vie deux ou trois actes qui n’ont dépendu que de moi. Pas davantage. Le premier fut de m’évader d’Allemagne. non sans mal. J’ai préparé six mois une évasion, huit mois une autre. Elles ont échoué de justesse, l’une à Metz, l’autre aux abords de la frontière suisse. J’ai réussi à la troisième, engagée sur un coup de tête. cela ne prouve rien, je l’admets. de la fenêtre de la prison où, à quelques encablures du Rhin, avait abouti ma longue marche vers la Suisse, je regardais, mélancolique, des prisonniers de guerre vaquer dans le village. Manquaient-ils de courage ? non. J’ai connu des camarades dont le courage m’émerveillait et qui n’ont jamais songé à s’évader. Pour une paire de souliers dans un paquet familial reçu huit jours avant la date que je m’étais fixée, j’ai failli ne pas partir de mon commando de Thuringe. La liberté est une rupture. Elle n’est pas une affaire de courage, mais d’amour.

Rentré en France, je devins résistant, sans problème déchirant. on ne se posait pas cette question dans les camps à la façon, je le découvris plus tard, dont on se la posait à Paris. Vus d’Allemagne, Pétain et de Gaulle n’incarnaient pas deux politiques contradictoires. nous étions en 1941, les voix de Londres n’entraient pas (ou si peu) dans nos baraques, mais le romantisme de la passion était du côté du général rebelle et j’avais vingt-cinq ans. Cela me suffit. Ce n’est pas cependant par rapport au général de Gaulle que je me suis déterminé. Il était loin. Il parlait beaucoup. Il était général. La France me paraissait plus proche et plus grande que lui. Je l’admirais, mais j’avais autant d’orgueil pour nos actions que pour les siennes. on me pardonnera ce péché de jeunesse. Bref, je fabriquai, envoyai des faux papiers à mes camarades du Stalag. Puis à d’autres prisonniers. Puis à d’autres qui ne l’étaient pas et qui, en France, avaient besoin de changer d’identité. Quand je me rendais en zone occupée, j’étais moi-même obligé de contrefaire mon état civil. Passé au stade industriel, le petit groupe auquel j’appartenais se fit le fournisseur de plusieurs mouvements de résistance. De fil en aiguille, on me chargea de mission pour Alger. un petit avion Lysander me récupéra dans une prairie près d’Angers, une nuit de novembre 1943. Je connus Londres et les services français du comité d’Alger. on soumit à ma signature un registre qui m’engageait dans la « France Libre ». Je renâclai. on m’abandonna dans une chambre sans porte ni fenêtre avec mes brodequins crottés de la boue angevine et ma chemise de trois semaines. J’atteignis cependant Alger après quelques détours. Le général de Gaulle me reçut. Ses premiers mots furent pour s’étonner de mon transport par avion anglais. Je fus confus de n’avoir pas songé à m’enquérir de la marque et de la nationalité de cet avion et d’avoir cru qu’entre Londres, Gibraltar et Alger, en pleine guerre, ce mode de communication pouvait être considéré comme normal. Le reste de l’entretien fut aimable. néanmoins, comme j’hésitais à accepter de fondre en une seule formation et sous l’autorité de l’un de ses neveux, ainsi qu’il me l’ordonnait, les trois organisations de prisonniers de guerre qui militaient dans la Résistance, il me donna congé froidement. J’eus par la suite de la peine à regagner la France. Je dus organiser moi-même mon retour en Angleterre d’où je partis fin février 1944. Une vedette MTB qui m’avait pris en charge en cornouailles me lâcha à proximité de Bec An Fry, sur la côte du Finistère-nord. Beaucoup plus tard, un document (il est toujours en ma possession) m’apprenait que pendant mon séjour à Alger il avait été proposé au général de Gaulle, par l’un de ses familiers, d’expédier sur le front d’Italie ce voyageur de peu de foi gaulliste qu’on avait sous la main (« pour Mitterrand, alias Morland, donner l’ordre de le garder en Afrique ou en Angleterre dans un bon régiment par mesure de sécurité pour lui » (sic)). Je ne saurai jamais si j’ai dû d’éviter cette inflexion du destin à la mansuétude du chef de la France Libre ou à la hâte que j’avais mise à rejoindre mes camarades de la Résistance intérieure. Je gardai de l’aventure l’impression que mieux valait se taire lorsque, à portée des services spéciaux d’Alger, on estimait que résistance et gaullisme ne recouvraient pas exactement la même réalité. De cette méfiance je n’ai pu, en dépit de louables efforts, me défaire. Ainsi s’amorça une incompatibilité d’humeur qui dure encore.

C’est dans la Résistance que je m’habituai à pratiquer les communistes. De ce temps datent des amitiés que les années n’ont pas atténuées. Parmi d’autres bienfaits que je leur dois, ils m’ont rendu le service de m’apprendre à ne pas fermer l’œil si je voulais éviter d’être écrasé par leur redoutable machine. Équilibre difficile à préserver entre la vigilance qui ne permet rien et la confiance qui permet tout. J’en suis toujours là.

 

Extrait des pages 349 à 352.

 


Voir également  :

Les Oeuvres de François Mitterrand aux Belles Lettres

Tagged with: , , , ,
Publié dans Classiques de l'histoire des idées, XXe siècle

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Bienvenue sur le blog des éditions
En direct sur Instagram
NOUVEAUTÉ Léon Bloy, la littérature et la #Bible, par Pierre Glaudes. Tout est symbolique pour #LéonBloy : l’histoire de l’humanité, sa propre vie, les contes sortis de son imagination offrent tous une image de #Dieu sous des dehors inattendus. Il ne lui suffit pas de pourfendre le positivisme qui domine dans l’opinion de son époque : à la religion de la Science il oppose une vision du monde dans laquelle le moindre événement, réel ou imaginaire, exprime la Parole divine à l’instar de la Bible. Ainsi, toute réalité est textuelle sous le regard de cet écrivain qui, dans le divers de l’existence, aperçoit, par fragments, la même fiction transcendante. Cet ouvrage explore l’étonnante pratique de la littérature qui résulte de ce parti-pris apologétique risqué. Le roman, l’historiographie, le pamphlet, le journal intime n’y sont jamais que des textes de seconde main : des réécritures déconcertantes qui, selon des conventions différentes, ont la Bible pour matrice et tentent d’en faire résonner les échos intempestifs à l’oreille des contemporains.
L'extrait qui vous est donné sur le blog des Belles Lettres vous permettra de goûter tant le style immarcescible du rire bloyen que celui, non moins élégant et puissant de Pierre Glaudes, son plus grand spécialiste français.
#critiquelittéraire #BellesLettresEssais #XIXe #XXe #PierreGlaudes NOUVEAUTÉ ÉRUDITION dans la collection #MondesAnciens : Claude Calame, Tragédie chorale : poésie grecque et rituel musical.  La #tragédie grecque comme dramatisation du héros confronté à son implacable destin ? La tragédie attique comme expression même du « tragique » ? À vrai dire les actions héroïques mises en scène dans la #tragédiegrecque sont redevables d’une perspective anthropologique et ethnopoétique. Ces dramatisations sont en effet des manifestations musicales au sens grec du terme, impliquant chant, accompagnement instrumental et gestualité chorégraphique : pratiques vocales en performances musicales ritualisées dont le texte n’est pour nous que la lointaine trace écrite ; pratiques rituelles prenant sens et efficacité, comme actes de chant, dans un contexte d’ordre à la fois politique, religieux et culturel. 
#Poésiegrecque #Musiquegrecque #Grèceantique #choeur #chantchoral #Œdipe #Jocaste #Hippolyte #Phèdre #Xerxès #Thèbes #Trézène #Eschyle #Euripide #Sophocle #Athènes #Vendredilecture critique, avec #BarbeydAurevilly qui fustige le théâtre contemporain (tome VII des Oeuvres en librairie), #LéonBloy le fulminant par Pierre Glaudes, mais aussi #Bernanos, #Steiner, #Ricoeur, London, #PierreJeanJouve tous au catalogue depuis peu.
Avec la chouette, ne perdez ni votre latin, ni votre mordant. Excellent week-end ! La chouette profite de la pénombre recherchée pour vous présenter sur le blog des Belles Lettres cet étonnant traité de l'Antiquité tardive composé par un citoyen éclairé anonyme à l'adresse du Chef d'Etat. Conseils avisés sans parti pris idéologique autre que le retour au bon sens. Dégustez plusieurs extraits sur le blog et ce soir sur Facebook. #CUF #Budés #AffairesMilitaires #Militaria #Antiquitétardive #moralisationdelaviepolitique #corruption #richesses #reformedelaloi NOUVEAUTÉ Partons en #Inde ou aux #Indes avec Michel Angot qui réussit en près de 900 pages à embrasser plusieurs milliers d'années et un espace aux dimensions de l'Europe, en ayant recours aux sources les plus étendues et tenant ensemble les traces du temps, de l'Antiquité à nos jours : un tour de force, une véritable fabrique de l'Histoire, aujourd'hui en librairie.
#India #Voyage #Histoire #Histoiredesindes NOUVEAUTÉ Le troisième tome de la série sur l'Histoire de la littérature grecque chrétienne dirigée par Bernard Pouderon vient de paraître. Ce tome couvre toute la production littéraire du IIIe siècle. L’exégèse, l’historiographie, la pastorale, mais également les spéculations théologiques et la polémique religieuse, y occupent une place essentielle. Parmi les auteurs les plus importants ici présentés figurent Clément d’Alexandrie, Origène, Hippolyte de Rome (ainsi que le corpus attaché à son nom), Méthode d’Olympe et Eusèbe de Césarée, qui, dans la diversité de leurs écrits, ont donné non seulement à la pensée, mais aussi à la littérature chrétienne ses premières lettres de noblesse. Sur notre blog, la présentation de cette série exceptionnelle a été mise à jour. #Littératurechrétienne #Christianismeprimitif #Premierschrétiens #Antiquitétardive #Anedor NOUVEAUTÉ Le deuxième volume de notre nouvelle collection #DocetOmnia : La Politique des chaires au #CollègedeFrance. Sous la direction de : Wolf FEUERHAHN, Préface de : Antoine COMPAGNON.
Sur la base de nombreux documents inédits issus notamment des archives du Collège de France, cet ouvrage revisite l’autodéfinition de la plus fameuse institution savante française et invite à reconsidérer la fabrique et le partage des savoirs dans l’enseignement et la recherche.
#Savoirs #Enseignement #Recherche #Institutionsfrançaises NOUVEAUTÉ Le tome VII de l' Œuvre critique de Barbey d'Aurevilly, sur le Théâtre contemporain.
La mise à mort par estocade de la comédie, le mépris des « faiseurs dramatiques », la pauvreté de la littérature dramatique, l’émoi de la danse et l’hymne aux acteurs et un « énorme pouah ! » pour couronner le tout : voici que Barbey mord « à pleine bouche et à pleines dents dans nos plates mœurs dramatiques contemporaines »
#Théâtre #Théâtrecontemporain #Critiquelittéraire #Littératureclassique #BarbeydAurevilly

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.

Rejoignez 181 autres abonnés

En direct sur Twitter
Archives
%d blogueurs aiment cette page :