La consolation de Philosophie (extrait)

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Extrait de La Consolation de Philosophie de Boèce, traduit par Jean-Yves Guillaumin (coll. La Roue à Livres).

Extrait des pages 23 à 25 :

I, iii, 1. C’est exactement ainsi que se dissipèrent les nuages de ma tristesse, et je bus le ciel, et je repris mes esprits, pour reconnaître le visage de celle qui me soignait. 2. Aussi, l’ayant cherchée des yeux et ayant fixé sur elle mon regard, je découvre ma nourrice, celle dont j’avais dès ma prime jeunesse fréquenté la demeure, Philosophie. 3. « Mais pourquoi », dis-je, « es-tu venue dans la solitude de mon exil, ô toi maîtresse de toute vertu, en descendant des hauteurs du ciel ? Est-ce pour partager avec moi le procès et les fausses accusations ? »

4. « Est-ce que j’allais t’abandonner », dit-elle, « mon petit, et refuser de peiner avec toi en prenant ma part du fardeau que tu portes à cause de la haine contre mon non ? 5. Non, Philosophie ne pouvait laisser l’innocent, ne pas l’accompagner sur son chemin. Serait-il que je craindrais une accusation portée contre moi, que j’en serais épouvantée, comme si c’était quelque chose de nouveau ? 6. Crois-tu donc que ce soit la première fois que la méchanceté attaque la Sagesse, essaie de la mettre en difficulté ? Chez les anciens déjà, avant même l’époque de notre Platon, n’ai-je pas, souvent et à grande force, livré combat contre la sottise prétentieuse ? et de son vivant même, n’étais-je pas à ses côtés quand son maître Socrate sut remporter la victoire sur une mort injuste ? 7. Ensuite, la foule des Épicuriens et des Stoïciens, et tous les autres, se sont efforcés d’emporter chacun ce qu’il pouvait de son héritage, et malgré mes cris, malgré ma résistance, ils m’entraînaient comme leur part du butin : mon vêtement, que j’avais tissé de mes propres mains, ils l’on déchiré, et les lambeaux qu’ils en ont dérobés leur ont fait croire, quand ils sont partis, que je m’étais donnée à eux tout entière. Et comme on voyait chez eux quelques traces de mon apparence, les ignorants les ont considérés comme mes familiers et la foule profane, égarée, a causé la perte de plusieurs d’entre eux.

9. Si même l’exil d’Anaxagore, le poison de Socrate, les tourments de Xénon, te sont restés inconnus car cela s’est produit à l’étranger, les Canius du moins, les Sénèque, les Soranus, qui ne sont ni très anciens ni tellement oubliés, ont pu parvenir à ta connaissance. 10. Leur malheur n’a pas d’autre cause que celle-ci : éduqués au genre de vie qui est le mien, leurs ambitions apparaissaient trop différentes de celles des méchants. 11. Aussi ne dois-tu pas t’étonner de nous voir assaillis par les tempêtes qui soufflent autour de nous sur l’océan de cette vie, parce que notre premier projet est de déplaire aux méchants. 12. Toutefois, même si leur armée est innombrable, il faut la mépriser, parce qu’elle n’a pas de chef pour la conduire, mais se laisse emporter par les égarements de l’erreur et ses divagations hasardeuses. 13. Si un jour nous voyons en face de nous cette armée se former en bataille et nous presser violemment, notre chef, pour sa part, resserre ses forces dans sa citadelle, et eux, ils passent leur temps à razzier des sacs dont ils ne sauront que faire. 14. Et nous, d’en haut, nous nous rions de ces gens qui font butin de tout ce qu’il y a de plus vil : car nous sommes à l’abri de tout ce tumulte furieux, et protégés par un retranchement dont les assauts de la sottise ne sauraient s’approcher.

I, iv.

L’homme serein à la vie bien réglée,

Qui foule aux pieds le destin orgueilleux,

Dévisage bien droit l’une et l’autre Fortune

Et sait garder un front invaincu :

Ni la mer enragée et ses menaces

Quand elle agite les flots qu’elle fait bouillonner,

Ni le Vésuve, quand il fait éclater ses forges et se déchaîne,

Laissant monter des fumées de feu qui se tordent,

Ni l’éclair de la foudre qui frappe les tours élevées,

Non, rien ne pourra l’émouvoir.

Pourquoi les malheureux ont-ils pour les tyrans cruels

Une telle admiration, alors que leur fureur est sans force ?

N’espère rien, n’aie peur de rien,

Et tu désarmeras la colère qui se déchaîne.

Mais trembler, s’épouvanter, faire des voeux pieux,

Sans fermeté d’âme ni sans indépendance,

Jeter son bouclier pour quitter son poste,

Ne fait que resserrer les noeuds de la corde qui nous traîne.

 


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Publié dans Antiquité tardive, Sources

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