Les enfances de Charlemagne (extrait)

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Extrait de l’introduction des Enfances de Charlemagne de Rémi Usseil, paru aux Belles Lettres en novembre 2015 dans une édition cartonnée, illustrée d’enluminures tirées de manuscrits du Moyen Âge :

Nous sommes sous les derniers Mérovingiens, rois fantoches et littéralement fainéants : non que l’on puisse leur en faire le reproche, puisqu’ils ne possèdent qu’un vain titre. La réalité du pouvoir royal est détenue tout entière par Pépin de Herstal, le maire du palais, issu d’une puissante famille d’Austrasie. Pépin a quatre fils. Dragon et Grimoald sont ses enfants légitimes, nés de son épouse Plectrude. Charles Martel et Childebrand sont deux bâtards, nés de la concubine Alpaïde. Mais Dragon meurt en 708. Entre les membres restants de la famille, les rivalités s’enveniment à l’âpre manière du temps. En 714, Grimoald est assassiné par les partisans d’Alpaïde. Pépin succombe la même année à la maladie ; bien que ses fils bâtards soient déjà des hommes, en âge de prendre les rênes du pouvoir, le maire du palais n’a pas voulu d’eux comme successeurs : il a désigné Théodoald, le fils de Grimoald, qui n’est encore qu’un enfant.

C’est donc Plectrude qui assumera la régence au nom de son petit-fils (lui-même maire du palais du jeune et insignifiant Dagobert III, qui a succédé en 711 à son père Childeàbert IV sur le trône). L’une de ses premières décisions est de s’assurer de la personne de Charles Martel, en qui elle reconnaît un dangereux rival : elle le fait emprisonner à Cologne.

Mais un autre péril va surgir, venu de Neustrie, territoire aux fortes velléités d’indépendance, qui fait partie du royaume franc unifié mais dont la noblesse supporte mal la domination de maires du palais austrasiens. Le seigneur d’Angers, Raginfred – le Rainfroy de la légende – va prendre la tête de la rébellion. En 715, Plectrude marche contre lui avec ses troupes, parmi lesquelles se trouvent Dagobert et Théodoald. Elle est vaincue près de la Cuise et doit fuir, abandonnant le roi aux mains de ses ennemis. Elle regagne Cologne, où Théodoald meurt d’épuisement.

Raginfred profite de sa victoire pour se proclamer maire du palais de Dagobert : le roi-prétexte, en somme, n’a fait que changer de geôlier. Mais il meurt la même année, privant le Neustrien de la la légitimité sur laquelle il comptait étayer son pouvoir. Qu’à cela ne tienne : Raginfred tire d’un cloître un vague descendant des Mérovingiens, un moine appelé Daniel dont il fera le roi Chilpéric II – qui n’est autre que l’Heudry de la légende. Tous deux nouent une alliance avec les Frisons et les Saxons, deux peuples ennemis des Francs. Depuis l’ouest, l’est et le nord, les nouveaux (et très provisoires) coalisés attaquent l’Austrasie, où Plectrude se terre avec le reste de ses forces : rien ne semble pouvoir empêcher le triomphe du parti neustrien.

Coup de théâtre : en septembre 715, Charles Martel s’évade de sa prison, on ne sait trop comment. Il rassemble ses partisans, lève une armée d’Austrasiens et livre bataille à Radbod, le roi de Frise, sous Cologne où s’est enfermée Plectrude, dont les Frisons ont entrepris de ravager les terres. L’affrontement se solde par la défaite de Charles, qui se trouve contraint de fuir avec ce qui lui reste de troupes. Mais il n’a pas renoncé à la lutte.

L’occasion de le prouver lui sera donnée dès l’année suivante. Raginfred, après avoir rejoint Radbod devant les murs de Cologne, a renoncé au long et difficile siège de la ville, se bornant à recevoir de l’argent de Plectrude, en échange de son départ. À la tête de ses gens, il fait route vers ses domaines, tandis que les Frisons, chargés de butin, prennent le chemin de leur pays. Mais Charles fait épier les mouvements des Neustriens et les attaque à l’improviste sur la plaine d’Amblève. Cette fois, il remporte la victoire. Pourtant Chilpéric et Raginfred, bien qu’ayant subi de lourdes pertes, parviennent à regagner la Neustrie.

Charles, qui s’efforce d’affermir son pouvoir sur une Austrasie divisée, voit bientôt ses deux ennemis revenir à la charge. Le 21 mars 717, il les affronte à Vinci, au bord de l’Escaut, et les vainc de nouveau. Raginfred et Chilpéric s’échappent et, poursuivis par l’avancée des troupes de Charles, se séparent dans leur fuite. Le maire du palais neustrien se réfugie derrière les murs de sa cité d’Angers, tandis que le roi disparaît pour un temps, sans que l’on sache où il se dissimule.

Provisoirement débarrassé de ces deux adversaires, Charles Martel achève de soumettre l’Austrasie. Il s’empare de Cologne et, bon prince, laisse une Plectrude désormais démunie de tout pouvoir finir ses jours sans l’inquiéter. Reste à asseoir la légitimité de son autorité : pour être maire du palais, il lui faut gouverner au nom d’un roi, même si ce dernier n’est qu’un pantin. Charles va donc en créer un, Clotaire IV, prétendu Mérovingien aux douteuses origines.

Mais Raginfred et Chilpéric n’ont pas dit leur dernier mot. Ils s’allient avec Eudes, le duc d’Aquitaine, qui joint ses troupes aux leurs pour marcher sur l’Asutrasie. Le 14 octobre 718, Charles Martel les affronte dans la vallée de l’Automne. Le fils de Pépin, dont les guerriers sont mieux équipés que les Aquitains, remporte une fois de plus la victoire. Les trois chefs alliés prennent la fuite : Raginfred retourne à Angers ; Eudes offre asile à Chilpéric en sa cité de Toulouse.

En 719 meurt Clotaire IV : voici Charles Martel privé de Mérovingien fantoche sur lequel étayer sa légitimité. Pour s’en procurer un autre, Charles, nimbé du prestige de ses succès militaires, choisit de recourir à la diplomatie : il envoie des ambassadeurs faire au duc d’Aquitaine des propositions de paix. Mais il y met une condition : que Chilpéric lui soit livré. Rudes s’y résout. À son corps défendant, Chilpéric II, prisonnier d’une cage dorée, devient le fondement du pouvoir de son ennemi. Il ne le reste pas longtemps : dès le mois de décembre 720, il meurt de fatigue et de chagrin. Charles le remplace par Thierry III, fils de Dagobert III, qu’il sort d’un monastère où cet insignifiant Mérovingien avait été relégué.

Reste Raginfred. Dépourvu d’alliés, maire du palais sans roi, le Neustrien est en mauvaise posture face à un Charles Martel dont le pouvoir s’accroît. Mais le seigneur angevin n’a pas renoncé à ses ambitions. En 724, il entreprend de lever des troupes, en s’alliant aux Bretons et aux Aquitains. Charles ne le laisse pas achever ses préparatifs : il accourt et assiège son ennemi dans Angers. Finalement, Raginfred capitule et se livre au fils de Pépin. Ce dernier, victorieux, peut se permettre d’être clément, comme il l’a été vis-à-vis de Plectrude. Laissant sa liberté et ses domaines au Neustrien, il se contente de s’assurer de sa soumission, en emmenant son fils aîné comme otage. Raginfred tiendra ses engagements et ne tentera plus rien contre celui qui l’a vaincu à tant de reprises.

L’histoire de Charles Martel ne s’arrête pas là, mais nous en avons vu tout ce qui intéresse notre sujet. Charles en a désormais fini avec Raginfred et Chilpéric, avec ceux dont la légende fera Rainfroy et Heudry, les ennemis de Charlemagne. Tous les faits historiques dont on retrouve la trace dans notre épopée sont là.

Extrait des pages 9 à 11.

 

Quelques illustrations tirées de l’ouvrage :

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Publié dans L'inattendu
One comment on “Les enfances de Charlemagne (extrait)
  1. didiergoux dit :

    J’y suis plongé depuis ce matin et ne parviens plus à en sortir ! Livre remarquable, d’un charme puissant et animé d’un souffle encore bien supérieur à celui qui, déjà, rendait si attirant la Berthe au grand pied du même auteur. L’écrivain Rémi Usseil a, dans cette seconde « chanson » déployé vraiment ses ailes, et d’une manière impressionnante.

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