Commencer par soi-même, Martin Buber (extrait)

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Extrait de Le Chemin de l’homme de Martin Buber, paru aux Belles Lettres en septembre 2015 (coll. « Le Goût des idées ») :

Commencer par soi-même

Quelques Éminences d’Israël se trouvaient, une fois, être les hôtes de Rabbi Yitzhak de Gorki. La conversation vint à tomber sur l’efficacité d’un serviteur honnête pour la conduite de la maison : « Tout va bien, disaient-ils, quand on a un bon serviteur, comme le montre le cas de Joseph, entre les mains duquel tout prospérait. » Rabbi Yitzhak ne partageait pas l’avis général. « Je le pensais moi aussi, dit-il, jusqu’au jour où mon Maître me démontra que tout dépend en réalité du maître de maison. Dans ma jeunesse, en effet, ma femme me causait de grands embarras ; et si je le supportais pour mon compte, les domestiques, eux, me faisaient pitié. Je m’en fus donc consulter mon Maître, Rabbi David de Lelov, lui demandant si je devais ou non contrecarrer ma femme. ‘Que t’adresses-tu à moi ? me répondit-il, adresse-toi à toi-même !’ Il me fallut réfléchir assez longtemps sur ce qu’il m’avait dit, avant que de le comprendre, et encore ne le compris-je qu’en me rappelant ces paroles du Baal-Shem : ‘Il y a la pensée, la parole et l’action, avait-il dit. La pensée correspond à l’épouse ; la parole aux enfants ; l’action au personnel domestique. Tout se changera en bien pour celui qui rajustera ces trois choses dans son esprit.’ Je compris alors ce que mon Maître avait voulu dire, à savoir que tout dépendait de moi-même. »

Ce récit touche d’un des problèmes les plus profonds et les plus graves de notre vie : le problème de l’origine véritable du conflit entre les hommes.

On a coutume d’expliquer les manifestations du conflit d’abord par les motifs que les antagonistes reconnaissent consciemment comme étant la cause de la querelle, ainsi que par les situations et les processus objectifs qui sont à la base de ces motifs et dans lesquels les deux parties sont impliquées ; ou alors on procède analytiquement, cherchant à explorer les complexes inconscients, vis-à-vis desquels ces motifs se comportent simplement comme les symptômes d’une maladie à l’égard des dommages organiques eux-mêmes. La doctrine hassidiques se rapproche de cette conception dans la mesure où elle rapporte elle aussi la problématique de la vie extérieure à celle de la vie intérieure. Mais elle en diffère sur deux points essentiels, l’un de principe et l’autre, plus important encore, d’ordre pratique.

La différence de principe réside dans le fait que la doctrine hassidiques ne vise pas à examiner les difficultés isolées de l’âme, mais qu’elle envisage l’homme entier. Il ne saurait toutefois être question ici d’une différence quantitative. Il s’agit bien plutôt de la constatation que le fait de séparer du tout des éléments et des processus partiels contrarie toujours la compréhension de la totalité, et que seule la compréhension de la totalité en tant que totalité peut entraîner une transformation réelle, une réelle guérison, d’abord de l’individu, puis du rapport entre lui-même et ses semblables (ou, pour employer un paradoxe : tout entière la tentative de surmonter la problématique). Cela ne signifie nullement qu’il ne faille pas prendre en considération tous les phénomènes de l’âme ; mais aucun d’entre eux ne soit être placé au centre de l’examen, comme si tout le reste pouvait en être déduit. Il convient au contraire de considérer tous les points, et ce non pas séparément, mais précisément dans leur rapport vital.

Quant à la différence pratique, elle consiste dans le fait qu’ici, au lieu d’être traité comme objet de l’analyse, l’homme est sommé de se « rajuster ». Il faut que l’homme réalise d’abord lui-même que les situations conflictuelles qui l’opposent aux autres ne sont que des conséquences des situations conflictuelles dans son âme propre, et qu’il s’efforce ensuite de surmonter ce conflit intérieur qui est le sien, pour désormais se tourner vers ses semblables en homme transformé, pacifié, et nouer avec eux des relations nouvelles, transformées.

De par sa nature, certes, l’homme cherche à éluder ce revirement décisif qui blesse à l’extrême sa relation habituelle au monde, en faisant observer à l’auteur de cette sommation ou à sa propre âme, si c’est elle qui la lui adresse, que tout conflit implique deux acteurs et qu’il convient par conséquent, si on lui demande, à lui, de remonter de là à son conflit intérieur, d’en demander autant à son adversaire. Mais c’est justement dans cette manière de voir par laquelle l’être humain ne se considère que comme un individu auquel font face d’autres individus, et non comme une personne authentique dont la transformation aide à la transformation du monde, c’est là justement que gît l’erreur fondamentale contre laquelle s’élève la doctrine hassidiques. Commencer par soi-même, voilà ce qui seul importe, et, à cet instant, je n’ai à m’occuper de rien d’autre au monde que de ce commencement. Toute autre prise de position me détourne de mon projet, entame ma résolution à le mettre en oeuvre et finit par faire échouer tout entière cette audacieuse et vaste entreprise. Le point d’Archimède à partir duquel je peux, en mon lieu, mouvoir le monde est la transformation de moi-même. Si, à sa place, je pose deux points d’Archimède, l’un ici, dans mon âme, et l’autre là-bas, dans l’âme de mon semblable en conflit avec moi, le point unique sur lequel une vue s’était ouverte à moi m’échappe aussitôt.

Enseignement de Rabbi Bounam : « Nos sages disent : ‘Cherche la paix en ton lieu.’ On ne saurait chercher la paix nulle part ailleurs qu’en soi-même, jusqu’à ce qu’on l’y ait trouvée. Il est écrit : ‘Il n’y a point de paix dans mes os à cause de mes péchés.’ Ce n’est que lorsque l’homme a trouvé la paix en lui-même qu’il peut entreprendre de la chercher dans le monde entier. »

Mais le récit que j’ai pris pour point de départ ne se contente pas d’indiquer l’origine véritable des conflits extérieurs et d’attirer l’attention sur le conflit intérieur d’une manière générale. La sentence du Baal-Shem qui s’y trouve citée nous dit aussi exactement en quoi consiste le conflit intérieur décisif. Il s’agit du conflit entre trois principes dans l’être et dans la vie de l’homme : le principe de la pensée, le principe de la parole et le principe de l’action. Tout conflit entre moi-même et mes semblables vient de ce que je ne dis pas ce que je pense et que je ne fais pas ce que je dis. Car, de ce fait, la situation entre moi-même et autrui s’embrouille et s’envenime toujours à nouveau et de plus en plus ; quant à moi, dans mon délabrement intérieur, désormais tout à fait incapable de la maîtriser, me voici devenu, à l’encontre de toutes mes illusions, son esclave docile. Par notre contradiction, par notre mensonge nous alimentons et aggravons les situations conflictuelles et nous leur donnons pouvoir sur nous jusqu’à ce qu’elles nous réduisent à l’esclavage. Pour en sortir, une seule issue : comprendre le revirement : tout dépend de moi, et vouloir le revirement : je veux me rajuster.

Mais pour être à la hauteur de cette grande tâche, l’homme doit d’abord, par-delà tout le fatras de choses sans valeur qui encombrent sa vie, rejoindre son soi, il doit se trouver lui-même, non pas le moi manifeste de l’individu égocentrique, mais le soi profond de la personne vivant avec le monde. Et, là encore, toute notre habitude fait obstacle.

Je terminerai ce chapitre par une plaisante anecdote de l’ancien temps qui ressuscita dans la bouche d’un Tsaddik.

Rabbi Enokh racontait : « Il y avait une fois un sot si insensé qu’on l’avait surnommé le Golem. Chaque matin, au lever, c’était pour lui tout un problème de retrouver ses vêtements, une tâche véritablement si ardue pour sa pauvre tête qu’il en hésitait, le soir, à se déshabiller pour se coucher. Mais voilà qu’on soir, prenant son courage à deux mains, il s’empara d’un crayon et d’un bout de papier sur le quel il consigna l’emplacement de chacune des parties de son vêtement qu’il quittait. Au matin, tout joyeux, il se leva et prit la liste : ‘La casquette – ici’, et il s’en coiffa ; ‘le pantalon – là’, et il l’enfila, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il eût tout revêtu. ‘Oui, mais moi-même, où suis-je donc ?’ se demanda-t-il soudain, tout anxieux, ‘où suis-je donc passé ?’ Et ce fut en vain qu’il se chercha et qu’il fouilla partout : il n’arriva pas à se retrouver. Ainsi de nous », dit le Rabbi.

Extrait des pages 35 à 39.


Voir également :

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Martin Buber, Moïse, coll. « Le Goût des idées », 2015.

 

 

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Publié dans Classiques de l'histoire des idées, XXe siècle

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