La grande déflation – extrait de « Le Déluge » de Adam Tooze

Adam Tooze – Le déluge

Extrait de Le Déluge (1916-1931) : un nouvel ordre mondial de Adam Tooze, paru aux Belles Lettres en octobre 2015 (coll. Histoire). Traduit de l’anglais par Christine Rimoldy :

La grande déflation

Dans les années qui suivirent la Première Guerre mondiale, l’on entrevit le spectre de la sédition de Boston à Berlin, de la Nouvelle-Zélande à New York. Il fut même manifeste en Amérique latine, qui était par ailleurs très à l’abri de la violence intense du début du XXe siècle. Au Nouvel An 1919, une grève acharnée éclata à Buenos Aires dans une usine de ferronnerie, déclenchée par la confrontation sanglante de la Semaine tragique (7-15 janvier 1919), qui dut coûter la vie à pas moins de 700 personnes. Des troubles antisocialistes et antisémites qui s’ensuivirent, émergea la Liga patriótica, qui devait être le terreau de la droite argentine au XXe siècle. Tout au long des années 1919 et 1920, des paramilitaires associés avec la Liga collaborèrent avec l’armée et la police pour casser les grèves et intimider les organisateurs syndicaux, défendant l’Argentine contre le spectre menaçant de la révolution internationale. Des dizaines de milliers de suspects de gauche furent arrêtés. La politique de la contre-révolution s’étendit de la capitale argentine cosmopolite vers le sud jusqu’au bout du monde habité.

À l’automne 1921, le tristement célèbre régiment de la 10e cavalerie sous le commandement du lieutenant-colonel Héctor Varela débarqua en Patagonie pour réprimer une insurrection des ouvriers agricoles employés sur les gigantesques haciendas d’élevage de moutons situées sur la pointe sud désolée du continent. En décembre 1921, en collaboration avec les propriétaires terriens gallois et les membres de la Ligue patriotique argentine, la 10e cavalerie n’assassina pas moins de 1500 personnes soupçonnées de militantisme syndical. De retour à Buenos Aires pour le Nouvel An, le lieutenant-colonel Varela fut fêté en héros national. Dans l’année qui suivit, il fut abattu par un anarchiste allemand, Kurt Gustav Wilckens ; originaire du Schleswig, celui-ci était arrivé en Argentine en passant par les mines de Charbon de Silésie et d’Arizona, où il avait survécu à une tranche de vie, brève mais dangereuse, de syndicaliste IWW. Avant d’avoir pu être condamné, Wilckens lui-même fut assassiné par Perez Milan, un partisan fanatique de la SDN qui avait été introduit clandestinement dans sa cellule de prison par des sympathisants de la police. Ce n’est qu’en 1925 que la vendetta prit fin, quand Perez Milan fut à son tour abattu par un fanatique yougoslave qui s’inspirait du père russe de l’anarchisme argentin, Germán Boris Wladimirovich.

C’est un récit extraordinaire, qui peut, avec des variantes, se retrouver un peu partout dans le monde au lendemain de la Première Guerre mondiale – le sentiment qu’un monde est en train de se désintégrer, des fantasmes de complots communistes, une crise économique préoccupante, une vague de grèves et de conflits industriels, alimentant à droite comme à gauche des discours radicaux de conflits de classes et de violence. Le XIXe siècle avait été hanté par la révolution. Et maintenant, l’heure de cette révolution semblait avoir sonné. Mais en dehors de la Russie, l’extrême gauche subissait des défaites partout. Dans le monde entier, comme en Argentine et aux États-Unis, les ressources de l’État et les propriétaires fonciers étaient mobilisés dans une défense acharnée de l’ordre établi. En Italie en 1922, en Bulgarie et en Espagne en 1923, un nouveau type de dictature autoritaire, paramilitaire et anticommuniste fut établi. Mais dans la plupart des pays, la violence déclina. Le nouvel autoritarisme, auquel la gauche ne tarda pas à appliquer l’étiquette générique de « fascisme », resta cantonné dans la périphérie. Dans la plupart des pays, comme aux États-Unis, la Peur rouge, les chasses aux sorcières contre les étrangers et les rassemblements nocturnes sous le symbole des croix de feu en vinrent a posteriori à apparaître comme une espèce de carnaval qui détournait l’attention de ce qui importait vraiment : rétablir une situation normale – et pour ce faire, il s’agissait moins de perpétrer des combats de rue et des assassinats que de traiter les causes profondes des troubles tant nationaux qu’internationaux – en particulier les conséquences financières de la guerre. Comme les États-Unis le démontrèrent, il fallait briser la vague inflationniste. Cependant, leur rôle à cet égard ne consistait pas seulement à montrer l’exemple ; ils étaient le pivot de l’économie mondiale. La vague déflationniste impulsée par l’Amérique à partir du printemps 1920 fut la véritable clé du « Thermidor mondial » des années 20, sur le plan national comme international. À ce jour, c’est probablement l’événement le plus sous-estimé de l’histoire mondiale du XXe siècle.

Extrait des pages 339-340.

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Publié dans Passerelles, Regards sur l'histoire contemporaine

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