Une année avec les Classiques – « Ithaque » de Constantin Cavafy

Nuccio Ordine – Une année avec les Classiques

Extrait de Une année avec les Classiques, de Nuccio Ordine, paru aux éditions des Belles Lettres en octobre 2015 :

Ithaque – Constantin Cavafy (1863-1933)

Garde toujours Ithaque en ta pensée.

Y parvenir est ta destination ultime.

Mais ne te hâte point dans ton voyage ;

Mieux vaut qu’il dure de longues années,

et que, vieillard, enfin tu abordes dans l’île,

riche de ce que tu auras gagné sur ton chemin,

sans espérer qu’Ithaque t’offre des richesses.

Ithaque t’a donné le beau voyage,

sans elle, tu ne te serais pas mis en route,

Ithaque n’a plus rien à te donner.

Et, quoique pauvre, elle ne t’aura point déçu.

Car, devenu sage, riche de tant d’expérience,

tu as, certes, dû comprendre ce que les « Ithaques » signifient.

Ce n’est pas la destination qui compte, mais le voyage

Parmi les nombreux mythes littéraires, celui d’Ulysse est peut-être l’un des plus répandus. À toutes les époques l’aventure de l’ingénieux roi d’Ithaque a fourni de précieuses occasions pour réfléchir sur le savoir, sur l’exploration de l’inconnu, sur la capacité de défier les limites, sur la confrontation avec le divin, sur le hostos (le retour), sur la rencontre de l’ « autre ». Dans un magnifique poème de 1911, Cavafy se taille un espace bien à lui, en mettant en relief un aspect important de l’expérience humaine. Ce qui compte, ce n’est pas la destination (le retour dans l’île tant désirée), mais le voyage que nous devons effectuer pour y parvenir. Voilà pourquoi il ne faut pas être pressé :

Lorsque tu te mettras en route pour Ithaque,

souhaite que le chemin soit long,

plein d’aventures.

Il ne faut surtout pas craindre « les Lestrygons et les Cyclopes » :

les Lestrygons et les Cyclopes, […]

ne les crains pas ;

car de rencontres telles, tu n’en feras jamais sur ton chemin,

si ta pensée reste élevée, si un sentiment

rare anime ton esprit et ton corps.

Car les véritables monstres sont ceux que nous portons en nous-mêmes (« Les Lestrygons et les Cyclopes […] / […], tu ne les rencontreras pas / si tu ne les portes dans ton âme »). Ainsi devons-nous souhaiter que la route soit longue (« Souhaite que le chemin soit long / […] [de sorte que] tu entreras dans les ports que tu verras pour la première fois »). Chaque étape nous permettra alors de nous procurer des marchandises raffinées (« d’acquérir la bonne marchandise ») et d’embrasser d’ « antiques » savoirs (« rends-toi dans maintes villes égyptiennes, / apprends, apprends sans cesse auprès des sages »). Et c’est seulement arrivés à Ithaque que nous comprendrons à quel point nous sommes plus riches lorsque nous y retournons (« riche de ce que tu auras gagné sur ton chemin »). Peu importe qu’en elle-même Ithaque soit « pauvre » et ne nous offre rien (« sans espérer qu’Ithaque t’offre des richesses ») : Ithaque nous a « donné le beau voyage ». Et c’est en voyageant que nous nous sommes enrichis (et qu’on est « devenu sage, riche de tant d’expérience »). Ainsi, pour « comprendre ce que les ‘Ithaques’ signifient », il ne faut pas penser à la destination, mais aux expériences qu’on a vécues pour l’atteindre.

3 juillet 2015

Extrait des pages 167 à 169.

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Publié dans Classiques de la littérature moderne, XXe siècle

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