Matthew T. Kapstein, Les Tibétains (extrait)

Les Tibetains

Extrait de Les Tibétains de Matthew T. Kapstein, traduit de l’anglais par Thierry Lamouroux, disponible depuis le 14 septembre 2015.

« Les ressemblances patentes dans l’architecture des villages et des forteresses au Tibet et au Moyen-Orient ne sont pas le fait du hasard. En réalité, elles sont à l’image d’un circuit – d’ouest en est – de transmission des connaissances en matière d’agriculture qui existait autrefois. Les villages agricoles se composent de maisons à toit plat, de deux ou trois étages, construites à partir de la pierre et du mortier, et toujours dotées de fenêtres aux dimensions réduites afin que la chaleur y soit conservée durant l’hiver. Au sein des communautés paysannes les plus fortunées, les demeures peuvent être particulièrement spacieuses et solides. L’introduction récente du verre manufacturé permet aujourd’hui que dans plusieurs régions, les fenêtres soient de dimensions supérieures à ce qu’elles étaient jusqu’alors. Ainsi la luminosité est-elle drainée vers l’intérieur, mais cela offre également des issues de sortie aux fumées émanant des âtres qui, et c’est souvent le cas, envahissent les habitations traditionnelles dépourvues de cheminée et en deviennent une source d’irritation pour les poumons comme pour les yeux. Typiquement, la pièce au rez-de-chaussée d’une maison tibétaine sert d’habitacle aux animaux d’élevage, pour qu’ainsi leur chaleur puisse quelque peu se transmettre aux personnes vivant au-dessus d’eux. Un toit en terrasse est utilisé à la fois comme lieu de séchage des grains et des combustibles (en général constitués de crottins), mais également d’agréable patio dès lors que les conditions climatiques s’y prêtent. Et à l’endroit le plus élevé de la maison, une place est dédiée à la communication avec les divinités locales, d’où le fait qu’il soit d’ordinaire dominé d’un sangtab, une sorte de fourneau servant à la crémation des offrandes d’encens, ainsi que par des bannières de prières et autres emblèmes de bon augure.

Bien que les populations vivant sur un mode purement nomade – celles dont les membres ne sont pas samadrok – jouissent parfois d’habitat en dur aux périodes hivernales, leur principal foyer est toujours la tente. Confectionnée en une laine tissée obtenue à partir du pelage noir de yaks, elle est arrimée au sol au moyen d’un entrelacs de cordages et de mâts, ce qui lui vaut cette apparence si singulière. Robert Ekvall, un missionnaire américain qui vécut parmi les nomades de l’Amdo entre les années 1920 et 1930, nous offre une description de l’intérieur d’un tel habitat :

Lorsqu’on en franchit le seuil par l’entrée de front aux abords du mât central, la place la plus éloignée du côté droit est réservée à l’autel. Les objets familiaux de plus grande valeur sont stockés tout le long. L’espace laissé libre à proximité de l’âtre est réservé aux hommes, et c’est aussi là que les convives sont reçus. Sur le côté gauche sont entreposés les ustensiles et accessoires de cuisine nécessaires à la fabrication du beurre et du fromage. Les femmes s’affairent ici à leurs tâches, s’asseyant près du feu pour y manger et boire. Dans le recoin avant sont entassés les combustibles.

Au cours d’une même année, les nomades tibétains lèvent leur campement et se déplacent avec leurs troupeaux, certes, à intervalles réguliers. Toutefois, contrairement à l’image largement répandue que l’Occident se fait du nomadisme, il faut garder à l’esprit que cela n’a rien d’un vagabondage désordonné. Des règles précises de droits territoriaux régissent les déplacements des nomades ainsi que leur usage des pâtures. Et toute intrusion d’un groupe sur la zone de pâturage d’un autre est susceptible de déclencher un conflit entre les deux. Parfois, des clans entiers migrèrent vers un nouveau territoire, et historiquement il a pu être constaté que de tels mouvements de population s’étaient en général produits du Tibet oriental vers le Tibet occidental. Quant aux raisons ayant amené à des migrations de cet ordre, il pouvait s’agir du surpâturage d’un territoire jusqu’alors occupé, d’une scission apparue au sein d’un groupe tribal ou encore d’une guerre avec le voisinage. Parmi les nomades, il s’en trouvait certains de très fortunés, et c’était le cas si une famille unique était propriétaire de plusieurs dizaines de milliers d’animaux. Mais cela n’avait absolument rien d’une règle et dans de nombreux endroits ils se retrouvaient à vivre dans le dénuement. En outre, même ceux qui jouissaient d’une bonne fortune pouvaient être rapidement ruinés, soit à cause d’une épidémie ayant affecté leur bétail, soit du fait de conditions climatiques extrêmement rigoureuses, soit à l’occasion de conflits avec leurs voisins. Le nomadisme a donc toujours été un mode de vie précaire. Afin d’ajouter aux revenus tirés de leurs propres troupeaux, il n’était donc pas rare que les nomades tibétains s’emploient également à la chasse et au piégeage, aux raids menés sur les caravanes ou les communautés sédentaires, ou à la mendicité dans les villes. »

Extrait des pages 46 à 49.

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Publié dans Passerelles, Regards sur l'histoire contemporaine

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