Le Journal de Maurice Garçon, une aventure littéraire : entretien avec Pascale Froment

PFromentPascale Froment a découvert le Journal de Maurice Garçon (couvrant les années 1939-1945) et l’a édité pour les Belles Lettres avec Pascal Fouché, spécialiste de l’histoire de l’édition française. Journaliste et écrivain, elle avait déjà publié Je te tue : Histoire de Roberto Succo, assassin sans raison (Gallimard, 1991, Folio, 2001) et la biographie René Bousquet (Fayard, 2001), un ouvrage de référence sur le principal artisan de la collaboration d’État sous Vichy. C’est à l’occasion de la préparation de ce livre qu’elle entame alors une longue traversée de cette période historique qu’elle ne quittera plus jamais. Elle y croise la figure de Maurice Garçon et prend connaissance de son Journal, sous la forme de petits cahiers manuscrits gardés par la fille de l’avocat. En s’associant à Pascal Fouché, réputé pour ses travaux sur de précédents journaux d’auteurs et pour son expertise de la période concernée, elle a permis de faire connaître un important témoignage inédit, brillant et jubilatoire. Elle s’entretient aujourd’hui avec nous pour nous raconter l’histoire de cette publication.

Les Belles Lettres – Pascale Froment, vous donnez dans votre introduction au Journal un portrait de Maurice Garçon, avocat, académicien (après la guerre), écrivain, issu de la moyenne bourgeoisie et se partageant entre Paris où il exerce et Ligugé, sa propriété familiale où il écrit, la plupart du temps. L’homme semble douter de ses capacités, côtoyant et défendant un nombre impressionnant de célébrités mais ne semblant pas pouvoir lui-même accoucher d’un grand livre. Vous citez cette interrogation terrible qui hante discrètement son Journal : « Qu’ai-je construit ? Rien. Tout mon art – si j’en ai – est verbal. » Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce Journal, ce qu’il signifie pour son auteur et la place qu’il occupe dans l’œuvre de Maurice Garçon ?

Pascale Froment  Maurice Garçon a commencé à tenir ce journal en 1912, à l’âge de vingt-trois ans, peu après avoir prêté serment au barreau de Paris. C’est la lecture du Journal des Goncourt qui l’a incité à tenir le sien, dira-t-il plus tard. Mais en le lisant, on sent qu’au début, c’est surtout l’exercice d’un jeune homme qui se cherche, tâtonne, ne sait trop s’il va continuer à être avocat. La poésie et la peinture le tentent davantage. Il est finalement assez sincère quand il écrit au tout début ce que nous avons cité en introduction : « Ce ne sont pas des mémoires. C’est trop tôt. Ce n’est pas un journal. Je ne vois pas assez de choses… Ce sont des notes dont je veux me souvenir et que seul, peut-être, j’aurai du plaisir à relire… » Le journal va s’étoffer à mesure que les activités et relations de son auteur se multiplient. Il conservera pourtant jusqu’au bout des doutes sur l’opportunité de le publier, sans pour autant le détruire alors qu’il n’hésite pas à brûler de vieux poèmes, etc. Il oscillera toujours entre désir d’être publié et crainte du ridicule. Lui qui était si sévère pour ses livres édités avait envie de laisser une trace, sans paraître se douter que celle-ci était capitale.

Les Belles Lettres –Vous êtes écrivain et journaliste. Quelles raisons vous ont poussées vers l’élaboration de cette édition ? Quelle est l’histoire de la publication de ce Journal ? Pourquoi n’a-t-il pas été publié du vivant de l’auteur, ou peu de temps après sa mort, en 1967 ?

Pascale Froment  J’avais demandé à Françoise Lhermitte, la fille de Maurice Garçon, de m’accorder un entretien car on m’avait dit qu’elle était dépositaire de la mémoire de son père (je ne savais pas à quel point !). Je l’ai interrogée, entre autres, sur Jeanne Loviton qui, dans les années 1920, avait été une jeune collaboratrice de son père, et qui, sous l’Occupation, eut une liaison avec l’éditeur Robert Denoël dont j’écris la biographie. À la fin de l’entretien, je lui ai demandé de m’indiquer un ouvrage biographique sur son père. Elle m’a entraînée dans son entrée, a ouvert un petit placard, et j’ai aperçu une multitude de cahiers d’écolier. Elle m’a annoncé : « C’est son journal. » J’ai alors naïvement demandé quel éditeur les avait publiés – ce qui rejoint votre question. Et elle m’a répondu : « Personne, je suis la seule à les avoir lus. » Là, j’ai senti qu’il se passait quelque chose. Elle m’a permis de les ouvrir. Comme elle avait confectionné de petits index pour chaque cahier, j’ai regardé rapidement et, tenant le cahier de 1941, je suis tombée sur Mandel et Péri, je me suis reportée aux pages indiquées : c’était éblouissant.

Par testament (qu’elle m’a bientôt montré), Maurice Garçon lui avait laissé le soin de décider si ces cahiers étaient dignes ou non d’être publiés. Après m’être dit que j’avais une chance immense (ce sentiment d’avoir découvert un trésor !), je suis retournée plusieurs fois chez elle et, la qualité du texte se confirmant, je me suis donné pour mission (c’est un peu ridicule à dire) de parvenir à convaincre Françoise Lhermitte – ce qui a été facile, le moment était venu – et de trouver un éditeur – ce qui l’était moins. Peu après, j’ai demandé à Pascal Fouché si l’aventure le tentait, j’étais terrifiée à l’idée d’endosser seule la responsabilité de couper dans ce monstre – ce qui me semblait inévitable. Pascal avait édité des correspondances d’écrivains (Proust, Céline) avec leur éditeur chez Gallimard.

Le journal de Maurice Garçon n’aurait pas pu être publié de son vivant pour la bonne raison qu’il le tenait sans avoir pris de décision sur le sujet. Il a continué jour après jour jusqu’à sa mort, en 1967. Il avait exigé, si sa fille décidait de publier, qu’un certain délai soit respecté avant de le mettre entre toutes les mains.

Les Belles Lettres – Maurice Garçon décrit, sur presque 700 pages, le quotidien politique et mondain – truffé pour autant d’anecdotes et témoignages sur la vie des gens plus « simples » des années de guerre en France. Il s’ouvre le 17 mars 1939 et se termine le 9 mai 1945. Si rien ne filtre de sa vie privée, en dehors de quelques mentions discrètes sur sa femme Suzanne et son fils aîné Pierre qu’il craint de voir mobilisé, la profusion de détails sur les agissements et la personnalité « des puissants » est impressionnante. Le lecteur pourra y lire plusieurs histoires croisées. Celle de l’Europe puis du monde qui plonge dans la guerre et l’horreur; celle des tribunaux et de la délicate mission de juger des histoires mineures ou au contraire très médiatiques dans cette poudrière; enfin celle des intellectuels qui tentent de comprendre et de choisir le bon camp, tout en protégeant leurs intérêts. Comment Garçon a-t-il obtenu autant d’informations, jusqu’à quel point peut-on s’y fier ainsi qu’à son jugement, pour le moins ambigu à bien des égards ?

Pascale Froment  C’est une des grandes qualités du texte, l’ampleur de ces informations. À Pascal et moi, ensuite, à l’aide de l’appareil critique, de signaler quelques erreurs factuelles. Pour ce qui est de son jugement, à chacun de juger, si l’on peut dire ! Si l’ambigüité dont vous parlez est une allusion à certains propos antisémites, n’oubliez pas que ce journal se situe avant la Shoah. Garçon colporte les préjugés de sa classe et, avec des yeux d’aujourd’hui, c’est insupportable. Et d’autant plus lamentable que, devant la réalité, sa conduite est irréprochable. Plus les persécutions antisémites s’accroissent, plus il défend les persécutés et fustige les persécuteurs. Aucun journal comparable n’a autant parlé et condamné ces persécutions. Il faut lire aussi les portraits qu’il fait, indigné, de Darquier de Pellepoix, commissaire général aux questions juives en 1942, ou de l’ethnoraciste Montandon, pour réaliser à quel point il réprouve l’antisémitisme, comme il l’a d’ailleurs dit dans les années 1930. Après guerre, il défendra victorieusement les enfants Finaly. C’est moins contradictoire qu’il y paraît : le préjugé, si détestable qu’il soit, n’est pas la haine.

Les Belles Lettres – Ce qui frappe tout au long de la lecture de ce Journal, c’est la férocité et la lucidité avec laquelle Maurice Garçon dresse ses portraits à charge. Dès l’ouverture de son Journal, il règle ses comptes avec les politiciens et les juges de son pays, nous entraînant immédiatement dans le flot de ses considérations fermes et sensées. Beaucoup de grandes figures sont écorchées, mais dans un degré de nuances, au fil du temps, qui nous attache à l’auteur dont l’ambition est de demeurer juste. Le monde intellectuel, en particulier celui de l’Académie qu’il fustige ardemment tout en ne cachant jamais ses ambitions de s’y faire élire, est particulièrement touché.
Peut-on aborder à présent le style de l’auteur ? Les cahiers d’origine, actuellement exposés au Musée du Barreau de Paris jusqu’au 31 juillet, montrent qu’ils n’ont que très rarement été raturés. La souplesse et la fluidité de ses observations écrites tiennent-elles pour beaucoup de son « art verbal » ?

Pascale Froment  Laissons le style, vif, enlevé, imagé, à l’appréciation des lecteurs. Quant à l’écriture, vous avez raison, il n’y a pratiquement pas de ratures : cela ne signifie pas que la lecture soit toujours aisée. C’est bourré de « faux amis », de mots lisibles en apparence, mais seulement en apparence. Jusqu’à l’ultime relecture, j’ai trouvé des erreurs de transcription sensées, si l’on peut dire. Mais l’une des caractéristiques extraordinaires du journal est qu’il est écrit, à chaque entrée, d’un jet. Et c’est ce premier jet que nous lisons. Maurice Garçon accumulait les notes sur tous les papiers qui lui tombaient sous la main puis, tard le soir, il étalait ces papiers de toutes sortes qui lui étaient comme des brouillons. Et là, il se lançait, sans jamais réécrire. Sans doute son éloquence, sa facilité d’expression, tout ce qui relève de ce que vous nommez après lui son « art verbal », l’aidaient-il à rédiger de la sorte. Maître Henri Leclerc m’a raconté l’avoir entendu plaider longuement, comme à son habitude, puis avoir lu la plaidoirie publiée, rédigée de mémoire (et non pas à l’inverse, comme on aurait pu le croire, apprise par cœur). C’est sans doute ce talent, cette maîtrise de l’expression qu’on retrouve à l’écrit.

Les Belles Lettres – Le Journal se termine sur cette constatation en demi-teinte, le 9 mai 1945 : « La vraie fête est celle où l’on participe comme acteur et, en réalité, cette foule n’est faite que de spectateurs. Il manque quelque chose. » Que se passe-t-il, par la suite, dans ce Journal qu’il a écrit jusqu’à sa mort ? Ce « quelque chose » est-il la marque d’un regret de l’auteur de n’avoir pas beaucoup agi, et beaucoup observé durant ces années noires ? On quitte Maurice Garçon isolé au milieu d’un monde intellectuel qu’il méprise, entouré lui-même du cercle de l’Histoire, très vaporeux à cette date. Que lui arrive-t-il ensuite ?

Pascale Froment  Je serais un peu moins pessimiste que vous. Maurice Garçon a toujours été d’une grande prudence politique. Il dit que lui-même ne saurait se situer. En tout cas, cette attitude lui permet d’avoir une clientèle assez hétérogène. Sous l’Occupation, s’il fallait à tout prix le ranger dans une catégorie, on pourrait invoquer les travaux de l’historien Pierre Laborie sur le « penser double » englobé dans une forme d’attentisme : durer sans se renier et non collaborer pour durer, dit-il. Ça lui correspond bien. Au moment de la capitulation, il y a l’atmosphère générale (la pénurie généralisée, le pays à reconstruire, l’épuration, etc.) qui n’incite pas aux réjouissances. Ce n’est pas la liesse du 11 novembre 1918, on ne croit plus à la der des ders. C’est peut-être aussi ça, le « quelque chose » qui manque, plutôt qu’un regret de ne pas avoir été résistant. Les esprits, à ce moment, n’étaient pas comme nous avons tendance à nous les représenter aujourd’hui. Maurice Garçon, en tout cas, est un farouche individualiste, c’est une des rares certitudes qu’on peut avoir à son endroit. Il va donc continuer à observer le monde qui l’entoure, sans marquer de regret particulier.

Les Belles Lettres – Nous sommes en 2015, soit 70 ans après la dernière entrée du Journal. Qui connaît Maurice Garçon ? Est-il un exemple, pourquoi pas un modèle pour les jeunes générations d’avocats ? Pour les historiens de la France de Vichy, qu’apporte cette nouvelle publication ?

Pascale Froment  Maurice Garçon est presque complètement oublié des jeunes générations d’avocats. Verba volant. Quant aux spécialistes de Vichy, cette nouvelle chronique d’histoire immédiate peut leur apporter, à côté de faits méconnus, des compléments d’informations, un matériau très riche ainsi qu’à tous ceux qui s’intéressent aux mentalités et aux comportements.

Propos recueillis par Paméla Ramos pour les Belles Lettres, mai 2015, Paris.

Lire des extraits du Journal

Pascale Froment était l’invitée de l’émission Bibliothèque Médicis, sur Public Sénat, le 26 mai. Revoir l’émission.


En librairie :

Garçon 3D

Maurice Garçon, de l’Académie française, Journal (1939-1945). Édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché et Pascale Froment. 35€

 

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Publié dans Passerelles, Regards sur l'histoire contemporaine
3 comments on “Le Journal de Maurice Garçon, une aventure littéraire : entretien avec Pascale Froment
  1. […] tenu entre 1939 et 1945 en France, dont vous pouvez retrouver des extraits ici, ainsi qu’un entretien avec Pascale Froment, qui a découvert ce journal et l’a co-édité avec Pascal Fouché pour les Belles Lettres, […]

  2. Bonjour
    Serait il possible de recevoir un service de presse ?

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