Isaiah Berlin, Le Sens des réalités : Philosophie et répression gouvernementale

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Isaiah Berlin (1909 – 1997), Le Sens des réalités, coll. Le goût des idées, 2011, 368 pages, 14,20 €.

Extrait du chapitre III.  Philosophie et répression gouvernementale

Laissons de côté ce que sont les droits et comment les hommes les acquièrent, les possèdent et les perdent, et demandons-nous pourquoi les philosophes devraient avoir particulièrement le droit de s’exprimer ? Pourquoi eux plutôt que des artistes, des historiens, des scientifiques ou des hommes ordinaires ? La liberté de parole – ou d’expression par des moyens autres que des mots – peut être une fin absolue, n’ayant besoin d’aucune autre justification et valant la peine que l’on se batte et même qu’on meure pour elle, sans considérer si elle rend heureux, sage ou fort. Je partage ce point de vue. Mais cette position a rarement fait autorité dans les affaires humaines. On tend à croire, au contraire, que tout doit être sacrifié à un certain idéal unique – social, religieux ou politique –, à commencer par la liberté d’expression individuelle. Celle-ci semblait constituer, plutôt à juste titre, un grave danger pour la conformité sociale nécessaire au culte aveugle d’un idéal unique. Mais que la liberté individuelle soit ou non un but méritant d’être défendu contre les prétentions exclusives de la forme la plus noble de l’unique finalité humaine ultime – la question demeure : pourquoi les philosophes auraient-ils besoin d’une protection spéciale contre la répression sociale ? Y a-t-il une corrélation spéciale entre la liberté politique et le génie philosophique ? Socrate aurait-il été davantage influent dans une société moins effrayée par les risques de la liberté athénienne ? Aristote se serait-il surpassé dans une République, Descartes dans des conditions de liberté religieuse, Spinoza dans une société où personne ne risquait d’être excommunié pour ses croyances ? Après tout, certaines des affirmations les plus courageuses, les plus originales et les plus subversives ont été exprimées dans le Paris du XVIIe siècle où l’État et l’Église exerçaient une forte censure. Emmanuel Kant a lancé la plus grande révolution philosophique de notre époque en étant citoyen d’un État où la liberté d’expression complète n’était en aucun cas encouragée, ce qu’il savait très bien.
À l’inverse, une authentique liberté d’expression, telle qu’elle s’est établie dans de nombreux pays d’Europe au XIXe siècle, n’a pas conduit, en Angleterre, dans la République française, en Suisse ou dans le royaume d’Italie, à la splendide floraison de talents philosophiques attendue par les optimistes rationalistes qui font un lien entre progrès philosophique et accroissement de la liberté.
Je ne crois pas qu’on puisse établir ce genre de corrélation, sinon peut-être en disant que trop de répression empêche le plus grand nombre de s’exprimer et graduellement atrophie son pouvoir de compréhension et d’expression. Si vous empêchez les gens de penser, vous étouffez leur imagination, ils auront peur, resteront stupides ou infantiles et créeront peu de choses de valeur, dans quelque domaine que ce soit. Mais l’inverse ne semble pas être vrai pour autant : l’histoire enseigne seulement que les arts, les sciences et la pensée humaine en général fleurissent à la fois dans des périodes de liberté et aussi dans des périodes d’oppression hésitante et velléitaire ; particulièrement quand un régime despotique a perdu confiance en lui-même et approche de sa fin – en Angleterre au XVIIe siècle, en France au XVIIIe siècle, en Russie au XIXe siècle. Cependant, cette tendance ne se vérifie pas toujours : on ne la retrouve pas dans les années de déclin de l’Empire romain ; ni, autant que je sache, à la fin des empires de Chine, de Turquie ou de la monarchie espagnole. Je ne vois pas l’intérêt de généraliser à partir de telles données empiriques associant prétendument la liberté et la philosophie de façon indissoluble. La diversité de la vie humaine et des types de société est trop grande – chaque cas doit être examiné séparément –, et ceux qui cherchent à établir de grandes règles sociologiques de ce type ont surtout jusqu’ici contribué à l’erreur humaine.
Et pourtant, il existe un rapport, et il est très profond, entre l’activité des philosophes, la liberté et le contrôle étatique. Ce rapport tient, selon moi, à la nature de la philosophie et non à des vues schématiques sur la société, l’histoire ni à la façon dont la philosophie devrait cadrer avec elles. En conséquence, j’abandonne pour l’instant les questions suivantes : comment définir la liberté ? Est-elle nécessaire à la philosophie ? La philosophie contribue-t-elle à la liberté ? Est-elle bonne ou dangereuse pour la stabilité de la société ? Je vais me préoccuper de la nature de la philosophie et en tirer quelques conclusions importantes concernant les rapports entre l’activité philosophique et le contrôle étatique. (Pages 89 à 91)

Traduit de l’anglais par Alexis Butin et Gil Delannoi.


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