Ces chers Italiens, de Curzio Malaparte : extrait.

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Curzio Malaparte (1898 – 1957), Ces chers Italiens, coll. Le goût des idées, 2013, 192 pages, 13,50 €.

C’est chose difficile que de parler des Italiens. Si on en parle avec sérieux, c’est-à-dire comme ils le méritent, ils le prennent de travers. Et si on en parle légèrement comme ils le veulent, en vaniteux qu’ils sont ils ne sont jamais contents de ce qu’on dit. Singulière vanité que celle qui se complaît aux compliments plutôt qu’à la louange justifiée. La prudence voudrait que je ne m’embarque pas dans cette difficile entreprise : parler des Italiens, faire leur portrait, les peindre, non tels qu’ils sont en apparence ou tels qu’ils croient être, mais tels qu’ils sont.
Entreprise non moins difficile que dangereuse, à quoi nul écrivain italien ne s’est risqué jusqu’à présent.
Si bien qu’il n’existe pas de portraits d’Italiens peints par des Italiens, mais par des étrangers. Et, ceux-ci, il ne faut pas s’y fier. Non qu’ils ne sachent faire un portrait, mais parce qu’ils ne croient pas que les Italiens sont tels qu’ils sont, et ainsi ne les estiment pas selon leur mérite.
Cela vient du fait que les étrangers nous regardent de travers, à travers cils comme nous disons, c’est-à-dire avec méfiance, ce qui est la pire façon au monde de regarder, et ainsi, ne peuvent nous voir tels que nous sommes. Il n’y a pas à leur en vouloir ; ils nous regardent de leur mieux et nous ne pouvons les obliger à nous voir comme nous aimerions qu’ils nous vissent.
Mais s’il n’existe pas un seul portrait des Italiens peint par un Italien, la faute en est à nous et rien qu’à nous. Nous défiant les uns des autres, n’aimant pas être regardés en face, scrutés par d’autres Italiens, de peur d’être vus tels que nous sommes (ce qui est très grave, si l’on songe qu’aucun de nous ne se sait tel qu’il est), nous restons fermés et noués comme pommes vertes, tout en nous donnant l’air d’être ouverts comme grenades.
Qui donc me donnerait tort si je crois que les Italiens auraient tout à gagner à se laisser peindre, non tels qu’ils semblent être, mais tels qu’ils sont et que c’est notre rôle à nous, écrivains, que de regarder en face les autres Italiens, les scruter sans fausse pudeur et tenter de les peindre, non tels qu’ils paraissent, mais tels qu’ils sont ? La meilleure façon de nous peindre nous-mêmes, c’est comme nous sommes.
Tout d’abord, les Italiens sont le peuple au monde le plus diffamé, on ne sait pourquoi. Pour moi, la vraie raison n’est pas que nous soyons, comme on le prétend, traîtres, faux, bas, menteurs, sales et voleurs ; car je ne sais pas de peuple, fût-ce le plus superbe, le plus riche et le plus respectable, qui ne soit traître, faux, bas, menteur, sale et voleur. Non ; la vraie raison c’est que les Italiens ont été pendant des siècles par la force des armes, la richesse, l’intelligence, la civilisation, l’art, les maîtres de tous les peuples de la terre et ensuite, pendant des siècles, les esclaves de tous les peuples. Et il en a été des Italiens comme des grandes familles ruinées.
Les anciens serviteurs se vengent des anciens maîtres en les humiliant et, s’ils ne peuvent les humilier, en les diffamant.
Et ceux qui les diffament et humilient le plus sont ceux-là mêmes qui, de ces familles ruinées, reçurent aux temps de splendeur, le plus de protection et de bienfaits. Ils se vengent en valets et c’est la façon dont les étrangers se vengent de l’ancienne grandeur des Italiens.
Telle est, pour moi, la vraie raison du mépris — je dis bien le mépris — des peuples, les plus civilisés et les plus nobles aussi bien que les plus abjects, pour nous Italiens. Mépris où l’on perçoit une rancune inassouvie, une envie non encore éteinte et, en même temps, quelque chose comme de la peur, écho de la peur ancienne.
Et comme nous, devenus valets, ne savons pas faire les valets, pareillement eux, devenus patrons, ne savent pas faire les patrons. C’est là, d’un côté comme de l’autre, un art très difficile et qu’il faut avoir dans le sang pour y réussir. Quoi d’étonnant qu’il nous advient, à nous Italiens, ce qu’il advient à une femme de qualité tombée au rang de servante ? Tout ce qu’elle fait est toujours chose de qualité et la femme n’en est pas souillée ; alors qu’une femme de famille d’anciens domestiques devenus patrons, toute chose qu’elle fait, même la plus vertueuse, ne semble pas qualifiée et la femme en est souillée.

Je n’entends pas dire par là, qu’on y prenne bien garde, qu’un étranger, même le plus vertueux, est vil comparé à un Italien, même le moins honnête. Je veux dire seulement qu’un étranger, quand il est honnête, l’est moins qu’un Italien honnête et quand il est vil, est plus vil qu’un Italien vil. Que les étrangers ne se tiennent pas pour offensés, sous prétexte que je les insulte. Je dis simplement que les étrangers honnêtes ne savent pas faire les faquins, ni les étrangers faquins faire les honnêtes. Alors que je pourrais dire, sans offenser personne, que les étrangers honnêtes ne peuvent être comparés aux Italiens faquins, ou les étrangers faquins aux Italiens honnêtes. La vérité, c’est que, nous Italiens, sommes faquins ou honnêtes avec tant de grâce innée, tant d’esprit, de noblesse, un tel sens de la mesure (je dirais pudeur, si nous en avions), que l’on ne distingue pas si nous sommes honnêtes ou faquins. Personne au monde ne sait reconnaître un Italien faquin d’un Italien non faquin.
Machiavel lui-même n’y a pas réussi et cependant il savait à quoi s’en tenir — depuis des siècles, on discute encore sur le fait de savoir s’il était ou n’était pas, lui aussi, faquin — pour la bonne raison que, nous, Italiens, sommes tous honnêtes à notre façon, et s’il y a parmi nous quelque faquin, il faut qu’il soit tombé du ciel. (Pages 11 à 13)

Traduit de l’italien par Mathilde Pomès


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