Doit-on le dire ? de Jacques Bainville : trois chroniques de 1924 et 1925

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Jacques Bainville (1879-1936). Crédits photo Encyclopaedia Britannica, hors ouvrage.

Doit-on le dire ? de Jacques Bainville, vient de paraître dans la collection Le goût des idées. Paru posthume pour la première fois chez Fayard en 1939, ce recueil demeurait depuis de nombreuses années introuvable. Outre la préface d’origine signée par un autre grand Académicien, André Chaumeix, notre édition présente une nouvelle préface de Christophe Parry. Dans de très courts articles écrits sur douze ans (1924 à 1936), l’auteur d’Histoire de France distille son « ironie paisible » sur les affaires de la France entre les deux guerres, avec la lucidité et l’élégance de style qui le caractérisent.

Nous avons sélectionné pour vous trois de ces chroniques, qui n’ont rien perdu de leur pertinence et de leur verve quatre-vingt dix ans après leur publication, et les reproduisons ici en intégralité. Vous y lirez les statistiques encourageantes de fréquentation des théâtres pendant et au sortir de la Première guerre mondiale, la réhabilitation douteuse d’un politicien pourtant fermement écarté du pouvoir une première fois ou encore une pensée libre et amusante sur l’égalité, dont on est tirée la fameuse citation  » Il n’y aura de vraie liberté, si l’on y réfléchit bien, que le jour où nous serons libres de choisir nos parents. »

STATISTIQUES (1924)

J’adore les statistiques. D’abord, c’est un plaisir innocent, comme de lire les catalogues des librairies ou les résultats des grandes ventes. Ensuite, il n’est pas vrai que toutes les statistiques soient fausses et qu’elles n’apprennent rien.
J’ai sous les yeux celle des théâtres et spectacles de Paris depuis 1860 jusques et y compris 1923. Quelle admirable colonne de chiffres, fertile en leçons pour l’observateur des mœurs, encourageante pour les personnes qui vivent de l’art dramatique et de ses succédanés !
Il y a des gens qui ne croient pas au progrès indéfini. Est-ce que le théâtre, la musique, les acteurs valent mieux aujourd’hui qu’il y a soixante-quatre ans ? Je n’en sais rien et la discussion est libre. Mais ce que je sais bien, parce que la statistique est là, et elle est irréfutable, c’est qu’à Paris, en 1860, on encaissait 14.432.944 francs à l’entrée des théâtres, spectacles, concerts, lieux de divertissement, et qu’en 1923, battant tous les records, le public a versé 301.333.978 francs.
Ramenons notre monnaie nationale au cours du change, ce qui met vingt sous à trente centimes, et c’est tout de même cent millions de francs-or, contre moins de quinze sous le règne d’Offenbach, qui ont été consacrés dans Paris au culte de Melpomène, de Thalie et de Terpsichore. On peut contester les progrès de l’art. On ne contestera pas la progression des recettes.
Ce qui est beau, c’est que, depuis soixante-quatre ans, elle a été régulière. Dans la période que considère le savant statisticien, il s’est passé des événements graves ou désastreux. L’année 1871, — siège et Commune, — avait fait descendre le chiffre au-dessous de 6 millions et il avait fallu cinq ans pour revenir à la meilleure année du Second Empire. Pour l’autre guerre, 1915 seul fut mauvais, 1917 était déjà presque égal à 1913. En 1918, le déficit était largement comblé et, dès lors, on marchait à pas de géant vers les millions comptés par centaines.
Cela prouve d’abord qu’il y a beaucoup moins de gens qui restent chez eux le soir et qui goûtent en paix les joies de la famille. « Tout le malheur des hommes, disait pourtant Pascal, vient de ce qu’ils ne savent demeurer en repos dans une chambre. » Cela prouve aussi que la population française n’est pas très malheureuse puisqu’elle a tant d’argent pour le superflu, — à moins qu’après le pain, le cinéma soit le premier besoin du peuple.
Il est tout de même merveilleux, et un peu surprenant, quand on y pense, que notre vieil Opéra, avec 12 millions 200 mille francs, batte de loin tous les records… Quelle force de la tradition et de l’idéalisme ! Vous aurez beau faire, vous ne détrônerez pas ce vieux Faust. Et Massenet non plus. L’Opéra-Comique arrive à égalité avec un music-hall célèbre. Rue Favart, on présente des fiancés pour unions sérieuses, et les flancs de Montmartre sont réservés à des unions un peu moins durables. C’est ainsi qu’un calculateur pourrait établir la proportion des mariages réguliers et des autres, proportion qui ne doit pas plus varier que ne varie celle des naissances légitimes et des illégitimes, si nous en croyons le Bulletin municipal. Quelle belle chose que la statistique !
Elle me laisse croire que nos contemporains ont la bougeotte, mais qu’ils ne sont pas, tout compte fait, beaucoup plus immoraux que leurs ancêtres. (Pages 43 à 45)

LE RETOUR DE M. CAILLAUX (1925)

Cher ami, vous qui voyez beaucoup de monde, que dit-on du retour de M. Caillaux ? Et vous-même, qu’en pensez-vous ?
— Ce que j’en pense ? Ceci d’abord : il a été reçu moins mal qu’il le craignait et moins bien qu’il l’espérait.
— Ce « moins mal » est ce qui m’intéresse le plus. Car on est obligé de constater que l’indignation n’a pas été très violente. D’ailleurs, on dirait que le public perd la faculté de réagir, ce qui ressemble beaucoup à perdre la faculté de sentir. M. Millerand a été chassé de l’Élysée sans qu’il y ait eu un cri. M. Herriot a été renversé par le Sénat sans que ses partisans aient bougé. M. Caillaux, qui était certainement l’homme le plus impopulaire de France, redevient ministre, et il y a plus d’étonnement que de révolte. A quoi attribuez-vous cela ?
— Stupeur, résignation, indifférence, ce n’est pas encore ce qui suffit à expliquer le phénomène que vous constatez. Il est assez naturel que, s’étant réjouies de la chute de M. Herriot, beaucoup de personnes, sur le premier moment, aient regardé de moins près au nom de ses successeurs. Ce n’est, du reste, pas tout.
— Voulez-vous dire que M. Caillaux avait préparé sa rentrée auprès du monde bien pensant ? On répand le bruit qu’il a fait bénir son mariage par l’Église.
— Ces moyens de réhabilitation ne réussissent que dans une petite mesure et dans une partie restreinte de la société.
Je crois, quant à moi, qu’il a bénéficié de la panique au milieu de laquelle il est survenu. Quand on a vu que le plafond de la Banque de France était crevé, que l’on tombait dans le gouffre de l’inflation et qu’on allait vers le gigot à un milliard, le public s’est mis à désirer un sauveur.
— Croyez-vous donc qu’il apporte une recette merveilleuse ?
— S’il en avait une, il serait bien coupable de l’avoir gardée pour lui.
— Alors ?
— Alors je dis comme le proverbe turc : « L’homme qui se noie s’accroche à un serpent. »
— Fâcheux instrument de salut. Car, enfin, M. Caillaux a été condamné pour intelligences avec l’ennemi. Un de ses collègues d’aujourd’hui a même apporté à son procès une déposition accablante. Si rien de tout cela ne compte plus, que pensera la foule ? Et que devient la majesté de la justice et des lois ? Il ne peut y avoir de spectacle plus démoralisant.
— Mon cher ami, M. Painlevé lui-même avait annoncé jadis, dans un discours célèbre, le « triomphe de l’immoralité ». Et rien n’étonne plus les Français quand il s’agit des politiciens. Réjouissez-vous-en ou déplorez-le, à votre choix. (Pages 77 – 78)

ÉGALITÉ (1925)

N’étant pas fonctionnaire, je suis désintéressé dans le conflit qui met aux prises, non seulement avec l’État, mais entre eux, les P. T. T., les instituteurs et les agents des contributions. Ce qui rend ce conflit si âpre, c’est qu’il traduit surtout cette soif d’égalité qui altère nos concitoyens.
Nos fonctionnaires veulent d’abord toucher plus, ce qui ne les distingue pas, du reste, des humains de tous les temps. Ils veulent ensuite toucher autant les uns que les autres. C’est là que commence la difficulté. Un instituteur peut être marié à une institutrice, le postier à une téléphoniste. Alors il y a appointements doublés et double retraite. Jusqu’à présent le service des contributions est réservé au sexe mâle. Madame l’institutrice a le traitement. Madame la receveuse de l’enregistrement n’a que l’honneur. D’où la guerre entre Madame la baillive et Madame l’élue.
On ne voit pas pourquoi les gendarmes ne se plaindraient pas aussi. Il n’y a pas encore de gendarmerie féminine. La « péréquation », synonyme administratif et barbare de l’égalité, voudrait un corps d’amazones chargé du maintien de l’ordre public.
C’est que l’égalité, inscrite sur nos murs, est si difficile à réaliser ! La liberté pareillement. Il n’y aura de vraie liberté, si l’on y réfléchit bien, que le jour où nous serons libres de choisir nos parents. C’est une injustice abominable que les uns soient les fils de paresseux et d’ivrognes, et que les autres soient engendrés par des parents économes et travailleurs.
Mais il est encore plus injuste que mon voisin ait hérité de poumons sains, de biceps vigoureux et de reins qui éliminent impeccablement. Pourquoi serais-je arthritique, pourquoi paierais-je les excès de mes parents quand ce gaillard que voici doit aux siens une excellente santé ? Plus j’y pense, plus je trouve que la nature nous refuse l’égalité aux sources de la vie.
Et là, rien à faire. Nos réclamations ne peuvent s’adresser qu’au ciel. Tandis que les fonctionnaires de l’État ont la ressource de la grève, celle des bras croisés ou celle des yeux fermés.
La seconde me plaît fort. Si les contributions se mettent à fermer les yeux sur ma feuille d’impôts, je n’y verrai pas d’inconvénients. Il est vrai que, par ces moyens, l’État finira par se dissoudre, ce qui aura des inconvénients sérieux, même pour les Français qui remplissent des fonctions publiques. Mais ce sont des choses dont on ne s’apercevra que quand elles seront arrivées. En attendant, chacun tire la couverture à soi. Ne la déchirez pas trop ! (Pages 97-98)

Jacques Bainville (1879 - 1936) - Doit-on le dire ? (1924-1936), coll. Le goût des idées, 2015, 368 pages, 14,90 €.

Jacques Bainville – Doit-on le dire ? (1924-1936), coll. Le goût des idées, 2015, 368 pages, 14,90 €.

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Publié dans Classiques de l'histoire des idées, XXe siècle

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