Les deux Paradis de John Milton enfin réunis dans une édition de collection

Éclairés par de puissantes analyses et présentés en édition bilingue, Paradis perdu et Paradis reconquis de John Milton rejoignent notre collection *Classiques favoris*. Ces deux chefs-d’œuvre de classicisme oraculaire et tourmenté étaient devenus introuvables ensemble depuis plus de cinquante ans.

ÉDITION BILINGUE ET CRITIQUE
Notre édition bénéficie des traductions, introductions historiques et notes de Pierre Messiaen, l’un des grands anglicistes contemporains, et de Jacques Blondel, le plus grand spécialiste de Milton.

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La pensée de Milton demande qu’on en restitue avec finesse l’axe et les nuances, tout en reliant son génie aux questions de notre temps. Ce dont s’acquitte avec hauteur la préface du père dominicain David Perrin, ancien élève de l’École Normale Supérieure, agrégé et docteur ès Lettres. 

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Tout comme celle de Shakespeare dans les pays anglophones, et donc pour plus d’un milliard de personnes, l’œuvre de Milton n’a rien d’un objet culturel extérieur ou d’un outil occasionnel, mais elle est intégrée à l’existence et à l’éducation de chacun, car chacun a grandi avec elle : l’Anglais ou l’Américain en est imprégné, et elle est citée aussi bien par les chercheurs les plus distingués que par les films les plus populaires.

En France cette popularité incomparable se répandit très vite : le XVIIIe siècle compte au moins six traductions du plus célèbre ouvrage de Milton : Le Paradis perdu. Et une première traduction en vers paraît en 1755 qui est l’ouvrage de Louis Racine, fils de l’auteur d’Andromaque et lui-même brillant poète religieux. Un siècle plus tard, en 1836, c’est Chateaubriand qui offre une belle traduction, en prose, dont on ne sortira plus et qui représente aujourd’hui la quasi-totalité des éditions. Le temps des traductions semblant s’être arrêté après Chateaubriand, dont il est difficile de présenter le texte, indiscutablement remarquable mais souvent très libre, en regard de l’original, il était important de pouvoir donner au public The Paradise Lost dans une édition bilingue de référence, annotée, et qui éclaire les symboles de cette épopée sacrée.

Mais il était d’une importance capitale de donner au Paradis perdu, que Milton publie à la fin de sa vie, la conclusion avec laquelle l’œuvre a été conçue et que Milton écrit dans la foulée, quelques mois avant sa mort : Le Paradis reconquis. Ce Paradise Regained était en effet absolument introuvable en France depuis cinquante ans, alors qu’il est pourtant impensable de présenter les deux poèmes l’un sans l’autre puisqu’ils ne font qu’un seul livre !

Ce grand livre sur le Paradis est une épopée sacrée dans laquelle Milton a mis toute sa propre vie – sa pensée religieuse bien sûr, ses recherches philosophiques, mais aussi les questions agitées par les nombreux troubles théologico-politiques de son temps. Né à Londres dans une famille où se mêlent cellulairement tous les conflits religieux de l’époque – son père est fils de catholique mais lui-même anglican, sa mère est pieuse et, acceptant l’ordre établi, ne dit pas mot – Milton envisage tour à tour toutes les confessions offertes par l’hérésie, puis regarde vers le courant républicain individualiste des Puritains sans cependant y adhérer, ne prenant finalement part à aucune querelle. Il préfère écrire des poèmes qui, admirablement hardis, s’imposent comme les plus novateurs et les plus classiques. Un temps destiné aux ordres religieux par son éducation et ses études à Cambridge, il n’en fait rien, et se met au travail en diverses directions. Une idée le hante depuis très tôt, qu’il nourrit en publiant et essayant plusieurs ouvrages différents : celle d’un grand poème biblique sur la chute de l’homme. Il mettra sa vie à l’écrire, et sa vie le remplira également.

À cet égard la contribution de Milton à l’existence de la cité, c’est-à-dire à la vie théologico-politique de son temps, apparaît entre 1640 et 1660 dans une série de pamphlets d’une violence considérable et auxquels il est difficile d’attribuer une doctrine précisément dogmatique. Sa santé fragile le laisse cependant loin des implications inutiles et de l’action. Il écrit. Ses yeux le font souffrir depuis l’enfance, et sa tête : entre la sévérité de ses migraines et la faiblesse de ses yeux, il perd progressivement la vue, et il est complètement aveugle à 40 ans. Il dictera ainsi ses chefs-d’œuvre, ses drames religieux et ses épopées bibliques dont il ne verra jamais les pages. L’image s’est vite imposée à la fierté du peuple anglais, de cette œuvre aux ambitions folles et que dicte à ses trois filles un vieillard aveugle qu’avait condamné à la réclusion l’hostilité du roi Charles II… L’occasion était trop belle : l’Angleterre tenait son Homère. Si la comparaison est hasardeuse, elle effleure toutefois de l’œuvre quelques vérités profondes. Rétif en effet à toute hérésie précise, ni anglican, ni protestant, ni calviniste, et ne parvenant pas à établir son épopée sacrée exactement au sein de la pensée catholique, Milton est un poète dont l’agitation et la quête personnelle cherchent expression : son propos apparaît alors comme celui d’un païen profondément insatisfait et usant des symboles chrétiens dans l’espoir d’être un jour incorporé au Sens que ceux-ci désignent. D’un point de vue théologal, il faut dire que Milton vit de l’espérance et non de la foi, créant l’expression originale d’un déchirement et d’un déséquilibre qui sont la condition humaine, sans cesse espérante et constamment frivole : à cet état naturel Milton donne une dimension surnaturelle dans le drame de quoi il cherche à préciser pour lui-même la révélation. Son grand poème du Paradis, qu’il soit perdu ou reconquis, met ainsi en scène de manière très originale les figures bibliques de la Genèse et des Évangiles (Dieu, la Trinité, Jésus, Adam, Ève, Satan, l’Archange Raphaël, l’Archange Gabriel, la Vierge Marie). Milton ne produit pas un commentaire de la Bible ou un poème didactique, mais donne les visages des Écritures Saintes aux questions qui le hantent et qui n’ont pas de solutions à ses yeux meurtris : le paganisme de la raison et l’agnosticisme du cœur sont ici humblement introduits au cœur de la langue de Dieu dans l’espoir d’être finalement absorbés par le Verbe et reconquis par le Paradis émanant de lui – le Paradis que rend possible la Miséricorde, dit-il.

Du Paradis perdu au Paradis reconquis, c’est donc le drame ontologique entier de l’humanité qui se déploie concrètement, en des formules puissantes et terribles : Milton dépeint la chute de Lucifer, et bien avant que Gœthe ne fasse peinture de Méphisto, il décrit en détail la psychologie meurtrière de celui qui a juré la perte de l’humanité, il décrit l’envie infernale de l’ange déchu et la guerre qu’il déclare à l’homme avant même que l’homme ne soit créé, puis il fait récit de cette guerre, du combat d’Adam, de la protection de Dieu, de la chute évidemment, de la solitude de l’homme et de la femme, de la beauté de la femme, de l’aspiration au salut, des dialogues de l’homme avec Dieu, et du plan de Salut que le Dieu Trinité a conçu pour l’homme – l’Incarnation du Fils et les trois tentations au désert, le Règne du Christ et la précipitation de l’ennemi aux enfers, la récapitulation de toutes choses, par la Miséricorde du Fils, dans le Nom sacré de « Celui Qui Est », et c’est le poème du Paradis reconquis. Dans ce majestueux foisonnement du Paradis perdu et reconquis, un centre unit tous les aspects du monde, quel que soit l’abondance du drame, et c’est la surabondance que Milton manifeste de la présence de Dieu autour de qui il a cherché le visage qu’en son propre cœur l’homme défigure de soi.

La phrase du poète est majestueuse et profondément latine : elle est d’un art que l’Antiquité imprègne autant que la Bible. C’est dans cet humanisme si caractéristique qu’à travers cet homme mystérieux et ce diptyque puissant, la littérature anglaise hérite de la Renaissance malgré la Réforme et construit son classicisme après Shakespeare. Surabondant et concentrique, le style et la pensée de Milton sont à eux seuls ce qu’étouffée par les conséquences de la Réforme, l’Angleterre du XVIIe siècle met à profit de la Renaissance. Et c’est la difficile liberté de Milton dans un pays que la Réforme hante, qui nourrira les visions hallucinées d’un William Blake, ou la révolution poétique de ce jeune Byron qui semble avoir voulu vivre comme s’il était un greffon du chef-d’œuvre de l’aède aveugle anglais.

Maxence Caron, directeur de la collection Classiques Favoris.

« Ainsi avec l’année reviennent les saisons, mais le jour ne revient pas pour moi »

– Extrait du Livre III du Paradis Perdu.

Salut, Lumière sacrée, fille du Ciel née la première,

Ou, sans être blâmé, puis- je t’appeler

De l’Éternel rayon coéternel ? Puisque Dieu est lumière

Et que de toute éternité il n’habita jamais

Que dans une lumière inaccessible, il habitait en toi,

Brillante effusion d’une brillante essence incréée !

Si tu prétends être appelée un ruisseau du pur éther,

Qui dira ta source ? Avant le soleil,

Avant les cieux, tu étais, et à la voix

De Dieu, comme d’un manteau, tu revêtis

Le monde s’élevant des eaux ténébreuses et profondes,

Conquis sur l’infini vide et sans forme.

Maintenant je te visite de nouveau d’une aile plus hardie,

Échappé du lac stygien, quoique longtemps retenu

Dans cet obscur séjour, tandis que dans mon vol,

Porté à travers les ténèbres extrêmes ou moyennes,

Avec d’autres notes que celles de la lyre d’Orphée,

Je chantais le Chaos et la nuit éternelle.

La Muse céleste m’apprit à m’aventurer

Dans la noire descente et à la remonter,

Chose pénible et rare. Sain et sauf, je te visite de nouveau,

Et je sens ta lampe souveraine et vitale ; mais toi,

Tu ne reviens point visiter mes yeux qui roulent en vain

Pour rencontrer ton rayon perçant, et qui ne trouvent point d’aurore

Tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites,

Tant un sombre liquide les a voilés. Je ne cesse néanmoins

D’errer aux lieux fréquentés des Muses,

Claires fontaines, bocages ombreux, collines ensoleillées,

Épris que je suis de l’amour des chants sacrés. Mais toi surtout,

O Sion, et plus bas les ruisseaux fleuris

Qui baignent tes pieds saints et coulent en murmurant,

Je vous visite pendant la nuit ; et parfois je n’oublie pas

Ces deux autres mortels semblables à moi en malheur, —

Puissé- je les égaler en renommée ! —

L’aveugle Thamyris et l’aveugle Méonide,

Tirésias et Phinée, prophètes antiques.

Alors je me nourris des pensées qui d’elles- mêmes produisent

Les nombres harmonieux ; tel l’oiseau vigilant

Chante dans l’obscurité et, caché sous le couvert le plus épais,

Accorde sa complainte nocturne. Ainsi avec l’année

Reviennent les saisons, mais le jour ne revient pas pour moi,

Ni les douces approches du soir et du matin,

Ni le spectacle du printemps fleuri, ni la rose de l’été,

Ni les troupeaux, ni le bétail, ni la face divine de l’homme.

Au lieu de cela, des nuages et des ténèbres qui durent toujours

M’environnent ; retranché des agréables voies des hommes,

Le livre du beau savoir

Ne me présente qu’un vide universel

Où les ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi,

La sagesse à l’une de ses entrées m’étant entièrement fermée.

Brille donc d’autant plus intérieurement, ô céleste lumière,

Et irradie l’esprit dans toutes ses facultés ;

Plantes-y des yeux, dissipe et disperse loin de lui

Tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire

Des choses invisibles à la vue mortelle.


Se procurer le livre

JOHN MILTON

Paradis perdu. Paradis reconquis

Préface de David Perrin o.p.

Paradis perdu : Introduction, traduction et notes de Pierre Messiaen. Paradis reconquis : Étude critique, traduction et notes de Jacques Blondel

Livre relié, couverture cartonnée, tranchefile et dorures • 17.5 x 24.7 cm • 792 pages • Bibliographie

Disponible en librairie et sur notre site internet


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