Déchiffrer les hiéroglyphes : histoire et méthode avec les frères Champollion et Renaud de Spens

Alors que nous célébrerons en 2022 le bicentenaire du déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François et Jacques-Joseph Champollion, Karine Madrigal publie une sélection commentée et contextualisée de la correspondance des deux frères. En annexe, nous revenons sur la méthode pour apprendre les hiéroglyphes égyptiens de Renaud de Spens.

Un adolescent de 17 ans s’attaque à la Pierre de Rosette et perce un mystère millénaire : tel est le mythe Champollion, mais quelle en fut la réalité ? Comment a-t-il fait ?
La réponse dans les mots-mêmes de Champollion grâce à cette sélection inédite puisée dans la correspondance de Jean-François et de son frère Jacques-Joseph, mentor bienveillant et rigoureux, aîné protecteur et exigeant. Vivants, émouvants, riches en détails pittoresques, les échanges entre les deux frères donnent à voir leurs liens affectifs et intellectuels, mais également leurs raisonnements et leurs recherches. C’est en travaillant main dans la main qu’a été déchiffré puis traduit le système hiéroglyphique.

Présentées, annotées et enrichies d’encarts contextuels les rendant très accessibles, ces lettres invitent le lecteur à un voyage fascinant, un périple dans l’intimité d’une des découvertes les plus spectaculaires de l’histoire : après 1500 ans, l’Égypte antique a parlé de nouveau.

Soudain, la pierre de Rosette qui ne savait rien apporter d’autre que du grec se met à « parler » l’ancien langage égyptien des Pharaons. Subitement, l’éclair du génie révèle la solution de l’énigme. Depuis le début, elle était là dans les cartouches de la « Pierre » reproduisant les noms grecs de Ptolémée et de Cléopâtre. Identiquement gravés sur l’obélisque de Philæ, ils contiennent les premières séries de signes phonétiques identifiables sur d’autres documents où figurent aussi des noms romains.

Jean-Claude Goyon, extrait de la préface

Les écritures et la langue des anciens Égyptiens


Extrait du chapitre premier.

Au cours du IVe siècle de notre ère, après avoir été parlée et écrite durant plus de trois mille ans, la langue égyptienne et l’écriture hiéroglyphique disparaissent à cause de l’interdiction mise en place par l’empereur Théodose de l’exercice des cultes païens dans l’empire romain. De plus, les Égyptiens et leurs interprètes grecs n’ont pas transmis de documents permettant de comprendre le fonctionnement des hiéroglyphes. L’énigme de la lecture des hiéroglyphes reste entière, lorsqu’en 1799 la pierre de Rosette est découverte.

Les rares informations disponibles à cette époque proviennent des textes des auteurs grecs et latins qui se sont intéressés à cette langue, mais sans vraiment l’étudier, et de quelques savants européens qui ont tenté de déchiffrer les hiéroglyphes de manière plus ou moins fantaisiste.

Plusieurs auteurs antiques ont donné des descriptions de la langue des anciens Égyptiens. Par exemple, l’historien Ammien Marcellin (330-395) explique que « l’idiome des premiers Égyptiens n’avait pas, comme les langues modernes, un nombre déterminé de caractères répondant à tous les besoins de la pensée. À chaque lettre, chez eux, était attachée la valeur d’un nom ou d’un verbe, et quelquefois elle renfermait un sens complet ». Hérodote (480-425 av. J.-C.), quant à lui, souligne que les Égyptiens avaient « deux sortes d’écriture, appelées l’une sacrée, l’autre populaire ». Enfin, Diodore de Sicile (contemporain de Jules César) précise que « les prêtres enseignent à leurs fils deux sortes de caractères, les uns sacrés, les autres dont la connaissance est plus répandue ».

On doit à ces écrivains de l’Antiquité l’information sur l’existence de deux écritures utilisées simultanément par les Égyptiens anciens : l’une est sacrée, ce sont les hiéroglyphes, l’autre est profane, il s’agit de l’écriture cursive dite démotique, de démos en grec, « le peuple ». Nous savons aujourd’hui que les Égyptiens utilisaient ces deux systèmes d’écriture : les hiéroglyphes étaient réservés aux textes royaux, religieux, funéraires. Pour l’administration notamment, un autre système d’écriture était en vigueur : la cursive bien plus rapide à exécuter. Cette écriture cursive tout d’abord nommée hiératique évoluera avec le temps vers le démotique. La pierre de Rosette, monument tardif, est rédigée en hiéroglyphes et en démotique, ces deux écritures étant le reflet d’une seule et même langue.

Au IIIe siècle de notre ère, la langue officielle en Égypte est le copte. Elle est la dernière évolution de la langue des anciens Égyptiens. Cela veut dire qu’elle conserve la grammaire qui était en usage depuis le Nouvel Empire ainsi que la prononciation et le vocabulaire traditionnel adaptés aux multiples dialectes régionaux de la Vallée. En revanche, son écriture (lettres grecques complétées par quelques signes démotiques) n’a plus rien à voir avec les textes gravés sur les murs des temples. Lorsque l’arabe s’impose définitivement en Égypte, le copte cesse d’être une langue vivante et n’est plus utilisé que dans la liturgie chrétienne.

Concernant les premières « études » sur les hiéroglyphes, il faut citer Horapollon (Ve siècle) et son ouvrage intitulé Hieroglyphica. Cette œuvre qui fait autorité et inspire plusieurs autres auteurs postérieurs ne traite les hiéroglyphes que de façon allégorique, voire ésotérique.

Un voyageur romain, Pietro della Valle, rapporte d’Orient en 1626 plusieurs manuscrits parmi lesquels se trouvent cinq grammaires et deux lexiques copte-arabe. Ces ouvrages servent de base aux travaux d’Athanase Kircher qui est le premier à tenter sérieusement de déchiffrer l’écriture des anciens Égyptiens. Bien qu’il travaille à partir de documents antiques, Kircher revient à une vision ésotérique de l’écriture égyptienne. En revanche, nous lui devons un constat essentiel : le copte est une survivance de la langue populaire des anciens Égyptiens.

D’une écriture d’idées à une écriture de sons

Plusieurs savants du XVIIe et du XVIIIe siècle s’intéressent au mystère des hiéroglyphes.
William Warburton réfute l’ésotérisme de l’écriture égyptienne. Il attribue aux Égyptiens anciens l’invention de l’alphabet et avance que ces derniers sont passés d’une écriture d’idées à une écriture de sons.

À Paris, l’abbé Barthélemy suggère, en 1761, que les ovales (c’est-à-dire les cartouches) présents dans les inscriptions égyptiennes renferment des noms de dieux ou de rois.

L’idée est reprise en 1785 par Joseph de Guignes. Ses travaux le conduisent à une réflexion : les Égyptiens négligeaient la transcription de certaines voyelles et il pressent que les trois systèmes d’écriture (hiéroglyphique, hiératique et démotique) forment un tout.

Le Danois Jörgen Zoëga, quant à lui, collecte une abondante documentation sur les textes égyptiens. L’étude qui en découle lui fait suggérer, en 1797, que l’écriture égyptienne doit comporter des éléments phonétiques.

Ainsi, au moment où la pierre de Rosette est découverte, voici ce qui est déjà établi :
– le copte est dérivé de la langue des anciens Égyptiens ;
– les trois écritures égyptiennes (hiéroglyphique, hiératique et démotique) sont liées ;
– les cartouches contiennent des noms royaux ;
– le système des hiéroglyphes comporte des éléments phonétiques.

Voilà qui est déjà une belle avancée, mais insuffisante encore pour percer l’énigme des hiéroglyphes et qui ne permet pas de lire les textes présents sur la pierre de Rosette.

Karine Madrigal, in Champollion, L’aventure du déchiffrement des hiéroglyphes, pages 32-35.

Née en 1983, Karine Madrigal est égyptologue. Elle a travaillé pour la collection d’égyptologie du Musée des Confluences de Lyon. Depuis 2010 ses recherches portent sur les 60 volumes d’archives des Champollion.

Le système graphique hiéroglyphique

Extrait de Leçons pour apprendre les hiéroglyphes égyptiens, 2e édition, par Renaud de Spens.

Aucune grande écriture n’est aussi imagée que l’écriture égyptienne. Les signes cunéiformes et chinois se sont très tôt simplifiés pour donner des formes méconnaissables, tandis que les glyphes maya sont des représentations qui ont subi une déformation culturelle telle qu’ils nous sont difficilement intelligibles.
Prenons l’exemple du soleil :

En cunéiforme, le disque solaire est devenu losange, puis s’est résumé à deux traits horizontaux et deux traits verticaux. En chinois, ce qui était un cercle avec un point au centre s’est rigidifié en un rectangle avec un trait au milieu. En maya, la symbolique du soleil a rejoint celle de la fleur pour décorer d’une sorte de pétale le même schéma. En égyptien hiératique, le cercle avec un point au milieu fini par ressembler à un cœur inversé.

Seule l’écriture monumentale hiéroglyphique égyptienne continue à maintenir un lien étroit et direct avec la réalité physique. En cela, elle garde une portée quasi universelle, qui concourt probablement à la fascination qu’elle exerce. Et pourtant, les anciens Égyptiens ont commencé très tôt à utiliser le hiératique. Cette écriture cursive, bien plus pratique à écrire, était d’usage courant, employée dans les lettres, les graffiti, les actes administratifs (…).

Continuer à écrire avec des hiéroglyphes, et non pas en signes cursifs, sur les murs des temples, des tombeaux, sur les stèles, fut un choix, un acte pensé et raisonné. Car à travers cette écriture, faite pour être vue par son lecteur et pas seulement pour être lue à l’intention d’un auditeur, il s’est toujours agi, pour les Égyptiens, de transmettre une partie du discours en complémentarité avec ce qui est pris en charge par la langue.
Apprendre les hiéroglyphes nécessite donc une perpétuelle attention pour ce jeu subtil et varié de la complémentarité entre le texte et l’image, en conséquence de quoi il appelle un double apprentissage : celui de la langue des Égyptiens et celui de la sémiotique des glyphes.

Pages 34-35.


L’Egyptologie aux Belles Lettres :

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