Les « vendeurs de livres » : l’apparition des libraires dans l’Antiquité

Les Grecs avaient un mot pour les auteurs inclus dans les listes: enkrithéntes, « ceux qui sont passés au crible, l’écrémage». Le mot choisi suggère la métaphore rurale du tamis, qui sépare et distingue le bon grain de l’ivraie….

L’invention des livres dans l’Antiquité – 3/4, d’après L’infini dans un roseau, d’Irene Vallejo

Les épisodes précécents :

1/4 Chasseurs de livres, la soif des livres dans l’Antiquité
2/4 Hésiode, premier auteur « connu » : l’écrivain et la postérité dans l’Antiquité


Entre les Ve et IVe  siècles av. J.-C., des personnages jusque-là inconnus sont mis en scène pour la première fois: les libraires. À cette époque, un nouveau mot, bybliopólai (« vendeurs de livres »), apparaît dans les textes des poètes comiques athéniens. D’après ce qu’ils nous racontent, des stands de vente de rouleaux littéraires s’installaient sur le marché de l’agora entre les étals proposant des légumes, de l’ail, de l’encens et des parfums. Pour une drachme, dit Socrate dans un dialogue de Platon, n’importe qui peut acheter au marché un traité de philosophie. Qu’il existât déjà une telle disponibilité de livres est surprenant, plus encore d’œuvres philosophiques difficiles. À en juger par leur prix peu élevé, il s’agissait sûrement de copies en petit format ou d’occasion.

On ne sait pas grand-chose sur le prix des livres. Le coût des rouleaux de papyrus suggère que la norme se situait entre 2 et 4 drachmes par exemplaire – l’équivalent du salaire journalier moyen d’un ouvrier. Les sommes élevées mentionnées pour des exemplaires rares – Lucien de Samosate parle d’un livre d’environ 750 drachmes – ne sont pas les prix normaux des livres ordinaires. Pour les élites, comme pour les plus modestes, les livres étaient une marchandise relativement accessible.

«Prends le livre que tu veux pour le lire ; fais-le calmement, regarde les titres.»

C’est à la fin du Ve  siècle av. J.-C. que fut instaurée l’immémoriale tradition consistant à railler les rats de bibliothèques, dont l’archétype serait Don Quichotte. Aristophane, souhaitant avec ironie la bienvenue à l’intertextualité, se moque des écrivains qui «expriment leurs œuvres à partir d’autres livres». Un autre auteur de comédies utilisa une bibliothèque privée comme décor pour une scène. Dans celle-ci, un maître montre avec fierté à Héraclès, le célèbre héros, ses étagères remplies de livres d’Homère, d’Hésiode, de tragiques et d’historiens. «Prends le livre que tu veux pour le lire ; fais-le calmement, regarde les titres.» Héraclès, qui dans la comédie grecque est toujours représenté comme un gourmand, choisit un livre de cuisine. On sait, c’est vrai, qu’à cette époque circulaient des manuels des matières les plus diverses pour satisfaire la curiosité des lecteurs, entre autres le manuel par excellence : le livre de recettes culinaires d’un chef sicilien à la mode.

Les libraires athéniens avaient des clients à l’étranger. Ce fut le début de l’exportation de livres. Le reste du monde grec était en demande de la littérature créée à Athènes, en particulier des livrets de tragédies, qui étaient le grand spectacle alors. Le théâtre attique passionnait même ceux qui détestaient l’impérialisme athénien, comme c’est le cas aujourd’hui avec la puissante industrie du cinéma américain. Xénophon, qui écrivit dans la première moitié du IVe  siècle av. J.-C., raconte que sur la dangereuse côte de Salmydessos, aujourd’hui turque, le littoral était plein de vestiges de naufrages. Il y avait «des lits, des petites boîtes, beaucoup de livres écrits et d’autres objets que les marchands transportent habituellement dans des coffres en bois».

Il dut exister une certaine organisation pour approvisionner le marché des livres, et des personnes qui dirigeaient des ateliers de copies. Mais, comme on ne possède pas d’éléments pour reconstituer leur envergure et leur fonctionnement, on entre sur le terrain fragile de la supposition. Les ateliers réalisaient probablement des copies de livres avec l’autorisation des auteurs qui cherchaient un public plus large que leur cercle d’amis. Mais ils reproduisaient aussi des textes sans consulter leurs créateurs. Dans l’Antiquité, on ne connaissait pas le droit d’auteur.

Un petit coin d’Europe commençait à être gagné par la fièvre des livres.

Un disciple de Platon commanda des copies des œuvres de son maître et embarqua pour la Sicile dans le but de les vendre. Il eut l’intelligence de deviner qu’il y avait là-bas un marché pour les dialogues socratiques. Ses contemporains laissent entendre que cette initiative lui valut une épouvantable réputation à Athènes, non pas pour s’être approprié le copyright de son maître, mais pour s’être lancé dans le commerce, ce qui était absolument plébéien et indigne d’un homme de bonne famille appartenant, qui plus est, au cercle de Platon.

L’Académie platonicienne eut certainement sa propre bibliothèque, mais la collection du Lycée aristotélicien dut sensiblement dépasser les bibliothèques précédentes. Strabon dit qu’Aristote fut «le premier collectionneur de livres que nous connaissons». On raconte qu’Aristote acheta tous les rouleaux que possédait un autre philosophe pour l’immense somme de 3 talents (18 000 drachmes). Je l’imagine passant des années à dépenser en permanence de l’argent pour réunir les textes essentiels afin de couvrir le spectre des sciences et l’art de cette époque. Il n’aurait pas pu écrire ce qu’il a écrit sans une lecture constante.

Un petit coin d’Europe commençait à être gagné par la fièvre des livres.

Extrait de L’Infini dans un roseau, l’invention des livres dans l’Antiquité, d’Irene Vallejo, pages 170-172, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet.


Que lire dans la production abondante ?

Aux origines de l’écrémage… (page 192)


Les Grecs avaient un mot pour les auteurs inclus dans les listes: enkrithéntes, « ceux qui sont passés au crible, l’écrémage». Le mot choisi suggère la métaphore rurale du tamis, qui sépare et distingue le bon grain de l’ivraie. À une plus petite échelle qu’aujourd’hui, les listes d’auteurs enkrithéntes qu’il fallait avoir lus avant de mourir abondaient aussi dans l’Antiquité. On connaît les titres de quelques manuels de la période impériale qui résonnent comme des nouveautés contemporaines: Connaître les livres, de Télèphe de Pergame, Sur le choix et l’acquisition des livres, d’Hérennius Philon, ou Le Bibliophile, de Damophile de Bithynie. Ces traités orientaient les lecteurs vers un choix de livres, leur montrant les œuvres essentielles. Certaines de ces listes anciennes ont survécu jusqu’à nos jours et, bien qu’elles présentent des différences entre elles – les sélections sont constamment actualisées –, elles gardent un fond commun. Après les avoir recherchées et comparées, je crois que toutes remontent aux savants d’Alexandrie et au catalogue de Callimaque. Et je pense que le sens originel de ces sélections fut de déployer des efforts pour empêcher qu’une poignée de livres merveilleux, préférés, ne tombent dans l’oubli.


538 pages • 23,50 € • En librairie le 10 septembre 2021


Petite promenade bibliographique complémentaire dans notre catalogue :

La semaine prochaine, dans le dernier volet de notre série, il sera question de promouvoir son livre, ou de l’importance des réseaux et des contacts dans l’Antiquité aussi ! À très bientôt.

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