Hésiode, premier auteur « connu » : l’écrivain et la postérité dans l’Antiquité

Au commencement balbutiant de l’écriture, les voix qui racontaient des histoires abandonnèrent la brume de l’anonymat. Les auteurs désiraient passer à la postérité, vaincre la mort par la force de leurs récits. Qui furent les premiers, homme et femme ? Irene Vallejo raconte dans le deuxième volet de notre série sur l’invention des livres dans l’Antiquité.

L’invention des livres dans l’Antiquité – 2/4, d’après L’infini dans un roseau, d’Irene Vallejo

Lire le premier volet : Chasseurs de livres, la soif des livres dans l’Antiquité


«Au commencement balbutiant de l’écriture, les voix qui racontaient des histoires abandonnèrent la brume de l’anonymat. Les auteurs désiraient passer à la postérité, vaincre la mort par la force de leurs récits. Nous savons qui ils sont. Ils nous disent leurs noms pour être sauvés de l’oubli. Parfois, ils sortent même des coulisses du récit pour parler à la première personne, une audace que ne s’autorise jamais le narrateur invisible de l’Iliade et de L’Odyssée.

On perçoit le changement quand on lit Hésiode, dont les œuvres principales datent du début du nouveau siècle, c’est-à-dire aux alentours de 700 av. J.-C. Ses hexamètres conservent la saveur de l’oralité, mais contiennent un ingrédient nouveau: le germe de ce qu’on appelle aujourd’hui l’autofiction. À sa manière abrupte et désinhibée, Hésiode – auteur, narrateur et personnage – nous donne des détails sur sa famille, ses expériences et son mode de vie. On pourrait presque dire que c’est le premier individu d’Europe et un lointain ancêtre littéraire d’Annie Ernaux ou d’Emmanuel Carrère. Hésiode raconte que son père émigra d’Asie Mineure en Béotie «ne fuyant pas précisément l’abondance, le bonheur et la richesse, mais la pauvreté ». Avec son humour acide coutumier, il se répand en critiques sur le bourg crasseux où sa famille s’installa, nommé Ascra, «hameau misérable, terrible en hiver, dur en été, jamais agréable».

Hésiode, ce lointain ancêtre littéraire d’Annie Ernaux ou d’Emmanuel Carrère

Il décrit la naissance de sa vocation poétique. Hésiode était un jeune berger qui passait ses journées dans la solitude de la montagne, dormant par terre avec les bêtes de son père. Tandis qu’il errait dans les pâturages l’été, il se construisit un monde imaginaire composé de vers, de musique et de mots. Un monde intérieur à la fois céleste et dangereux. Un jour, alors qu’il faisait paître le troupeau au pied du mont Hélicon, il eut une vision. Les neuf muses apparurent à ses yeux, lui enseignèrent un chant, lui insufflèrent son don et mirent entre ses mains une branche de laurier. Puis elles lui dirent une phrase inquiétante : «Nous savons raconter des mensonges qui ressemblent à des vérités, et nous savons, quand nous le voulons, proclamer la vérité. » C’est une des plus anciennes réflexions sur la fiction – ce mentir-vrai – et, peut-être, une confession intime. J’aime penser qu’Hésiode, l’enfant poète entouré de silence, de bêlements et de purin, comme des siècles plus tard Miguel Hernández, avoue ici son obsession pour les mots. Les mots qu’il aime et qui le terrifient à cause du pouvoir qu’ils ont sur le monde, et le mauvais usage qu’on peut en faire.

Dans Les Travaux et les Jours, ce berger poète raconte l’épopée de son présent, et non les exploits du passé. Il décrit un genre différent d’héroïsme : le dur combat pour survivre dans des conditions hostiles. Il utilise les solennels hexamètres homériques pour parler des semailles et de l’élagage, de la castration des porcs et du cri des cigognes, des épis et des chênes, de la terre sale, du vin qui réchauffe les froides nuits paysannes. Il forge des mythes, des fables d’animaux et des maximes d’austère sagesse rustique. Il attaque son frère Persès, avec qui il s’est disputé à cause de l’héritage. Il déballe sans pudeur les batailles familiales scabreuses pour le partage du patrimoine, et peu lui importe d’apparaître comme un homme avare. Au contraire, c’est un laboureur fier de savoir la valeur de la terre. Il nous explique que son frère, effronté et paresseux, lui fait un procès, et que non content de cette terrible iniquité, il essaie de corrompre le juge. Il dénonce la rapacité des petits chefs et les combines des tribunaux. Il emploie des expressions merveilleusement caustiques, comme « juges avaleurs-de jambon». Furieux et sombre, dans le style des prophètes, il menace de châtiment divin les autorités qui, pour s’en mettre plein les poches, favorisent toujours les puissants et pillent les pauvres paysans. Hésiode ne chante plus les idéaux de l’aristocratie. C’est un héritier du vilain Thersite, qui dans l’Iliade reproche au roi Agamemnon de s’enrichir sur le dos de tous dans une guerre dont il est le seul à bénéficier.

Beaucoup de Grecs à son époque désiraient des fondements plus justes pour la vie en commun et une répartition plus équitable des richesses.

Beaucoup de Grecs à son époque désiraient des fondements plus justes pour la vie en commun et une répartition plus équitable des richesses. Les Travaux et les Jours leur parlait de la valeur du travail patient et difficile, du respect de l’autre et de la soif de justice. Le temps de l’alphabet permit à la protestation acide d’Hésiode de durer. Malgré – ou peut-être grâce à – ses mots insultants à l’encontre des rois, le poème finit par devenir un livre indispensable, puis un texte scolaire. Là, entre les sillons d’une petite ferme convoitée du bourg misérable d’Ascra, au nord-est de l’Attique, commence la généalogie de la poésie sociale. »

Extrait de L’Infini dans un roseau, l’invention des livres dans l’Antiquité, d’Irene Vallejo, pages 144-146, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet.


Et la première femme nommée ? Enheduanna, « La Shakespeare de la littérature sumérienne »

« Ce que j’ai fait, personne ne l’a fait avant »


Mille cinq cents ans avant Homère, Enheduanna, poétesse et prêtresse, écrivit un ensemble d’hymnes dont les échos résonnent encore dans les Psaumes de la Bible. Elle en revendiqua la maternité avec fierté. Elle était la fille du roi Sargon d’Akkad, qui unifia la Mésopotamie centrale et méridionale en un grand empire, et la tante du futur roi Naram-Sin. Quand les chercheurs déchiffrèrent les fragments de ses vers, perdus pendant des millénaires et retrouvés seulement au xxe  siècle, ils la surnommèrent « la Shakespeare de la littérature sumérienne», impressionnés par son écriture brillante et complexe. «Ce que j’ai fait, personne ne l’a fait avant», dit Enheduanna. On lui doit aussi les plus anciens écrits astronomiques. Puissante et audacieuse, elle osa participer aux luttes politiques agitées de son époque, et subit à cause de cela le châtiment de l’exil et la nostalgie. Cependant, elle ne cessa jamais d’écrire des chants pour Inanna, sa divinité protectrice, déesse de l’amour et de la guerre. Dans son hymne le plus intime et le plus cité, elle révèle le secret de son processus de création: la déesse lunaire lui rend visite à minuit et l’aide à «concevoir» de nouveaux poèmes, «donnant naissance» à des vers qui respirent. C’est un événement magique, érotique, nocturne. Enheduanna fut la première personne – que l’on sache – à décrire le mystérieux accouchement des paroles poétiques.
Ce début prometteur n’eut pas de suite. Dans L’Odyssée, comme je l’ai raconté, l’adolescent Télémaque ordonne à sa mère de se taire car sa voix ne doit pas être entendue en public. Mary Beard a analysé avec un humour subtil cet épisode du poème homérique. « La parole est l’affaire des hommes », dit Télémaque. Il fait référence au discours public porteur d’autorité, pas à la conversation, au bavardage ou aux ragots, que n’importe qui – y compris les femmes, surtout elles – pouvait pratiquer
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538 pages • 23,50 € • En librairie le 10 septembre 2021


Petite promenade bibliographique complémentaire dans notre catalogue :

La semaine prochaine, dans le troisième volet de notre série, il sera question de « vendeurs de livres », ou de l’apparition des libraires ! À très bientôt !

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