Appien, Histoire romaine, Livres I-V : la tradition indirecte en question

Le premier tome de l’Histoire romaine d’Appien a paru en février dernier, édité et traduit par Paul Goukowsky. Plongée dans la tradition indirecte des premiers livres, fragmentaires, et inventaire des livres conservés et déjà traduits.

Composition du volume

Ce volume I contient une introduction de 102 pages faisant un point sur la tradition byzantine et rendant le bilan de son enquête dans cette tradition indirecte.
À sa suite, le texte grec et la traduction de la Préface de l’Histoire romaine par Appien, précédé d’une notice d’introduction de 69 pages.
Vient l’introduction aux fragments des livres I à V, de 12 pages, puis le texte grec et la traduction des fragments de chaque livre, précédés d’un examen : Livre des Rois (I) – Livre Italien (II) – Livre des Samnites (III) – Livre Celtique (IV) – Livre de la Sicile et des Îles (V). Des notes fournies, en bas de page et fin de volume, accompagnent cette édition inédite de Paul Goukowsky.

Paul Goukowsky est helléniste, Professeur émérite de l’université de Lorraine et membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres depuis 2009. Il est éditeur d’Appien et de Diodore de Sicile aux Belles Lettres. Voir ses éditions.

La tradition indirecte

L’étude de la tradition directe précède d’ordinaire celle de la tradition indirecte. Mais, dans le cas d’un auteur partiellement conservé, il paraît indispensable de remonter loin dans le temps si l’on veut comprendre pour quelles raisons, et à quelle date, telle ou telle partie de son œuvre a été soit transmise soit perdue. Dans le cas d’Appien, les témoignages peuvent paraître rares. Ils apportent néanmoins des indications assez précises sur les conditions dans lesquelles ont été préservés, de la fin de l’Antiquité jusqu’au XIIe siècle, quelques exemplaires plus ou moins complets d’une Histoire Romaine trop volumineuse pour ne pas avoir été exposée aux mêmes accidents que d’autres œuvres très étendues.
Nous ignorons pratiquement tout de la diffusion de l’œuvre d’Appien dans l’Antiquité. Un fait mérite cependant réflexion : les deux seuls papyrus connus proviennent non pas de l’Égypte, où il passa la première partie de sa vie, mais de Doura-Europos. (…)

Il faut attendre l’époque de Justinien pour qu’Appien apparaisse chez quelques érudits comme une source historique majeure à laquelle il était de bon ton de se référer. Désormais, et jusqu’au XIIe siècle, vont se succéder des témoignages qui attestent la survie d’une partie au moins de l’œuvre. Mais il faut distinguer trois sortes de canaux si l’on veut éviter de parler à tort et à travers de «  fragments  ». Lorsqu’un auteur byzantin résume le livre ancien qu’il a sous les yeux, on ne peut que saluer sa curiosité d’esprit. Mais un résumé, même bien fait, laisse passer quantité d’éléments auxquels l’érudition moderne attacherait de l’importance. Un tel résumé n’est jamais qu’un «  témoignage  ». Les seuls «  fragments  » dont le philologue et quelquefois l’historien puissent encore tirer parti proviennent de florilèges résultant soit d’initiatives personnelles, ce qui est le plus fréquent, soit, exceptionnellement, d’une volonté politique. (…)

Nous devons nous résigner à reconnaître que, lorsque nous tentons de reconstruire un livre perdu, nous sommes entièrement tributaires du nombre des «  fragments  » et de leur longueur. La situation est parfois désespérée et l’on en est réduit à essayer de comprendre pourquoi il en est ainsi.

Énumérer les érudits byzantins qui eurent encore le bonheur de pouvoir parcourir l’œuvre d’Appien est certes fastidieux. Mais on ne voit pas d’autre méthode que de suivre le fil du temps : des pans entiers de l’Histoire Romaine ont disparu et l’historique d’une catastrophe culturelle ne devrait pas laisser indifférentes les personnes qui s’intéressent encore à l’Antiquité dite «  classique  ». (…)

Il n’est pas inutile de dresser préalablement un inventaire de ce qui subsiste de l’Histoire Romaine, qui, dans sa version définitive, comportait une Préface (conservée) et vingt-quatre livres :

[Note du blog : les liens renvoient aux éditions disponibles en Budés aux Belles Lettres.]

INVENTAIRE DE L’HISTOIRE ROMAINE, D’APPIEN

I – Basiliké Fragments

II – Italiké Fragments

III – Samnitiké Fragments

IV – Keltiké Fragments

V – Sikéliké et Nésiotiké Fragments

VI – Ibériké Conservé

VII – Annibaïké Conservé

VIII – Libyké (Carchédoniaké conservée) + Nomadiké – Nomadiké  : Fragments

IX – Makédoniké + Illyriké (conservée) / Makédoniké  : Fragments

X – Helléniké et Iôniké/Asiané Pas de Fragments

XI – Syriaké Conservé

XII – Mithridatique Conservé

XIII – Guerres Civiles, I (B. C. 1) Conservé

XIV – Guerres Civiles, II (B. C. 2) Conservé

XV – Guerres Civiles, III (B. C. 3) Conservé

XVI – Guerres Civiles, IV (B. C. IV) Conservé

XVII – Guerres Civiles, V (B. C. V) Conservé

XVIII – Égyptiaques, I Perdu

XIX – Égyptiaques, II Perdu

XX – Égyptiaques, III Perdu

XXI – Égyptiaques, IV Perdu

XXII – Hékatontaéteia Perdu

XXIII – Dakiké Perdu

XXIV – Arabios Fragments

Extrait de l’introduction de Paul Goukowsky. Les notes présentes en bas de page dans le volume ont été ici retirées.

Préface d’Appien

Extrait traduit du grec ancien par Paul Goukowsky.

 » Comme j’ai cru que d’autres que moi voudraient apprendre ainsi l’histoire romaine, je traite de chaque peuple séparément. Quant aux relations entretenues entre temps par Rome avec d’autres nations, j’en fais abstraction pour les transporter dans l’histoire de celles-ci. D’un autre côté, j’ai estimé superflu de dresser une chronologie complète, mais je rappellerai, de distance en distance, les dates les plus célèbres. Pour ce qui est des noms, chaque Romain autrefois n’en avait qu’un seul, comme tout le monde. Puis ils en eurent deux. Depuis peu certains, pour qu’on les reconnaisse, ont commencé à s’en voir attribuer un troisième, tiré de quelque défaut physique ou de quelque qualité, de même que certains Grecs portaient un surnom en plus de leur nom. Pour ma part, il est des cas où je donnerai une nomenclature complète, et ce tout particulièrement à propos des hommes célèbres, pour bien identifier les personnages. Mais généralement, dans leur cas comme dans celui des autres Romains, je leur donnerai le nom que l’on estime être, par excellence, leur nom propre.
Puisque trois livres récapitulent les multiples rapports de Rome avec l’Italie, on doit considérer que ces trois livres forment la section italique de mon Histoire Romaine. Mais l’abondance de la matière historique a entraîné une division. Le premier montre quelle fut l’œuvre des sept rois, tout étant relaté à la suite, règne par règne, dans l’ordre des événements. A ce livre je donne, dans mon Histoire Romaine, le titre de “Livre des Rois”. Le livre suivant est consacré aux rapports de Rome avec le reste de l’Italie, moins la région en bordure du golfe Ionien. Par référence au précédent, ce livre s’appelle, dans mon Histoire Romaine, le “Livre de l’Italie”. Il restait une dernière nation, les Samnites, installée en bordure de la mer Ionienne. Contre ce grand peuple intraitable, les Romains luttèrent quatre-vingts ans, avant de le soumettre, ainsi que toutes les nations voisines, ses alliées, et les Grecs qui habitent en bas de l’Italie. Par référence aux précédents, ce livre est, dans mon Histoire Romaine, le “Livre des Samnites”. Quant aux autres livres, chacun reçoit un titre en rapport avec son sujet : on aura ainsi, dans mon Histoire Romaine, un “Livre des Celtes », un “Livre de la Sicile”, un “Livre de l’Ibérie”, un “Livre d’Annibal”, un “Livre de Carthage”, un “Livre de la Macédoine”, et ainsi de suite. Leur ordre de succession dépend de la date à laquelle éclata le premier conflit entre Rome et chacun de ces peuples, même si le peuple concerné n’en a vu la fin qu’après les autres. En ce qui concerne les querelles intestines des Romains et leurs guerres civiles, qui leur furent de beaucoup les plus redoutables, mes divisions ont tenu compte des généraux placés à la tête des factions : je traite des guerres de Marius et de Sylla, de Pompée et de César, d’Antoine et du second César, surnommé Auguste, contre les assassins du premier César, puis entre eux-mêmes, quand Antoine et César se furent brouillés. Avec cette ultime guerre civile, l’Égypte passa sous la domination de Rome, et le gouvernement de celle-ci redevint monarchique.
C’est ainsi que j’ai divisé mon ouvrage, consacrant un livre à chaque nation ou, pour les Guerres Civiles, à chaque général. Le dernier livre montrera la puissance militaire de Rome, les revenus que les Romains tirent de chaque peuple, tout ce qu’ils dépensent pour les bases navales et les garnisons frontalières, et autres questions de ce genre. Il convient d’autre part que l’on commence par indiquer ses origines familiales lorsque l’on écrit un ouvrage dédié à la valeur des Romains. Qui je suis, pour avoir traité ce sujet dans mon livre, beaucoup le savent, et moi-même je l’ai bien fait voir. Pour être plus clair, je suis un homme d’Alexandrie ; dans ma patrie, je suis parvenu aux plus hautes charges et, à Rome, j’ai plaidé devant le tribunal des Empereurs qui, finalement, m’ont jugé digne d’être leur Procurateur. Et si l’on se soucie d’en apprendre davantage sur mon compte, je suis l’auteur d’un ouvrage sur ce sujet. »

Préface de l’Histoire Romaine, XIII-XV, pages 184-186.

Qu’est-ce qu’un « Fragment » ?

« La question posée peut surprendre. Mais à l’époque, déjà lointaine, où j’entrepris, à la demande F. Chamoux et de C. Nicolet, l’édition des «fragments » de la Bibliothèque Historique de Diodore de Sicile, je fus convaincu par les considérations exposées par P. A. Brunt dans un article qui me marqua profondément et dicta ma méthode. Je n’en citerai qu’une phrase : « I prefer the term “reliquae” to “fragments”, a term which most naturally suggests verbal quotations ; in actual fact every collection of “fragments” abound in mere allusions, paraphrases, and condensations, which are often very inadequate mirrors of what the lost historians actually wrote ». Il me fut aisé de constater que, lorsque l’on peut comparer le résumé de l’honnête Photius à un ou plusieurs des Extraits Constantiniens, il apparaît que le Patriarche ou bien résume succinctement sa source, ou bien saute des développements qui ne l’intéressaient pas. On ne saurait donc considérer un résumé, même bien fait, comme un « fragment ». Dans le domaine de l’Histoire de l’Art, il ne viendrait à l’esprit de personne de qualifier une statuette d’époque hellénistique ou romaine, réplique d’une œuvre perdue de Phidias ou de Lysippe, de « fragment » de l’original disparu.

D’une façon générale, les Anciens ne citaient pas aussi fidèlement que nous et ne craignaient pas de paraphraser l’auteur qu’ils avaient sous les yeux, quand ils ne reproduisaient pas ses propos de mémoire. D’ailleurs, les « fragments historiques » sont souvent tirés de compilations lexicographiques, dont les auteurs avaient relevé chez nos historiens des mots ou des expressions qu’ils détachaient le plus souvent de leur contexte. Il arrive même que l’on ne parvienne pas à identifier l’événement auquel se rattachent les mots cités. Quant aux Extraits Constantiniens, qui ont alimenté principalement nos recueils, il suffit de comparer, quand il est possible, l’extrait au texte original pour être convaincu de leur fiabilité, à cette réserve près que le rédacteur allège parfois son modèle ou, même remplace un mot par un autre.

C’est pourquoi j’ai été conduit, dans mon édition des Fragments de Diodore, à établir une distinction entre les « fragments » proprement dits et les « témoignages ». Les premiers reproduisent l’original sans apporter de modifications significatives. Les seconds donnent une idée plus ou moins fidèle de l’original et peuvent même conserver des mots ou des expressions caractéristiques de l’auteur cité. Mais il faut prendre en compte la perte de substance, plus ou moins considérable selon l’étendue du résumé, et les inflexions apportées à la pensée de l’auteur, dont les intentions n’apparaissent plus toujours clairement.

C’est la méthode que j’ai appliquée au peu qui subsiste des livres perdus de l’Histoire Romaine d’Appien. On trouvera donc sous la rubrique « Testimonia » tout ce qui relève du résumé ou de l’adaptation, et sous la rubrique « Fragmenta » les citations présumées littérales.

On soulignera aussi que certains livres n’ont pratiquement pas laissé de traces. C’est le cas des Égyptiaques et des livres d’histoire contemporaine (Livre Dacique, etc…), mais aussi, dans la série κατὰ ἔθνος, des traités consacrés à la conquête des cités grecques qui formeront les provinces d’Achaïe et d’Asie. Il faut avouer également que, parmi les fragments des livres conservés, il en est très peu qui éclairent d’un jour original des événements connus par ailleurs. Il serait vain par conséquent de plaquer de longs commentaires sur des textes qu’il importe surtout de situer par rapport au reste de la tradition.

Appien, homme à n’en pas douter fort instruit, ne cite qu’exceptionnellement ses sources : il est impossible d’identifier celles-ci avec certitude, même dans le cas des livres conservés, et l’on ne peut que formuler des hypothèses plus ou moins vraisemblables, toujours assorties de réserves. Le cas des livres fragmentaires réclamerait des dons divinatoires. »

Extrait de l’introduction aux Fragments des Livres I à V, Pages 197-199.

Le Livre Celtique

Écoutez un extrait de la traduction des Fragments du Livre Celtique :


Se procurer l’ouvrage

Appien, Histoire romaine, Tome I

Édition et traduction de Paul Goukowsky

CUF série grecque n°549, paru en février 2020.

Broché, bilingue – 12 x 19cm, 448 pages, EAN13 : 9782251006352, 65 €

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