Trois générations de chercheurs sur Origène et la patristique : une filiation savante

Ce mois-ci paraissent trois ouvrages exceptionnels sur la tradition intellectuelle d’Alexandrie et des premiers auteurs chrétiens autour d’une figure centrale, Origène.

Par la publication conjointe de ces trois essais importants, nous proposons de déployer un exemple exceptionnel de transmission intellectuelle et érudite sur trois générations de chercheurs en littérature grecque chrétienne, et sur Origène en particulier. En effet Sébastien Morlet fut l’élève de Gilles Dorival et Alain Le Boulluec, eux-mêmes élèves de Marguerite Harl dont l’ouvrage de référence Origène et la fonction révélatrice du Verbe incarné, publié pour la première fois en 1958, est toujours considéré aujourd’hui comme l’introduction savante la plus sûre aux œuvres de l’Alexandrin.

Marguerite Harl, Origène et la fonction révélatrice du Verbe incarné

Marguerite Harl, professeur à l’Université de Paris-Sorbonne (1958-1986), est une spécialiste de la Bible grecque des Septante et de ses lecteurs, Philon d’Alexandrie, Clément d’Alexandrie, Origène, Grégoire de Nysse. Elle a fondé et dirigé la collection « La Bible d’Alexandrie » (20 volumes parus).

Nous avons également publié en 2014, d’elle, Voix de Louange. Les cantiques bibliques dans la liturgie chrétienne qui raconte l’histoire de quatorze cantiques bibliques depuis la Bible et le judaïsme hellénistique jusqu’à leur réunion à la fin du psautier dans le codex Alexandrinus, un manuscrit grec du Ve siècle.

Ce livre a été en son temps salué par la critique comme une contribution capitale au renouveau des connaissances sur Origène, sur les Pères de l’Église et sur l’Antiquité tardive mené dans un cadre universitaire sous l’impulsion et à l’exemple de Henri-Irénée Marrou, Henri-Charles Puech et André-Jean Festugière. Il reste aujourd’hui, soixante plus tard, un ouvrage de référence. Le portrait qu’il donne d’Origène au travail n’a pas pris une ride.

532 pages – Bibliographie à jour – 15 x 22 cm – En librairie le 7 juin 2019 – 45 €

Annotation et bibliographie revues, avertissement et postface pour la présente édition par Gilles Dorival, Alain Le Boulluec & Lorenzo Perrone

Issu d’une thèse soutenue en 1957 à la Sorbonne et publié au Seuil en 1958, ce livre de Marguerite Harl marque un progrès majeur dans les études sur Origène. Embrassant l’ensemble des œuvres connues du grand maître chrétien, il révèle les méthodes suivies dans ses recherches par l’Alexandrin, à partir de l’analyse des textes eux-mêmes, sans préjugés dogmatiques ni apologétiques. Ce livre met en valeur la carrure intellectuelle d’Origène, son attention aux débats philosophiques de son époque ainsi que son recours à la raison jusque dans l’analyse de l’aspiration mystique. Enfin, Marguerite Harl insiste sur la rigueur de sa science exégétique de bibliste, la force de sa pensée engagée dans une quête perpétuelle de clarté, des homélies aux traités en passant par les Commentaires des Écritures.


Gilles Dorival & Alain Le Boulluec, L’Abeille et l’Acier, Clément d’Alexandrie et Origène

Gilles DORIVAL

Gilles Dorival est professeur émérite de l’Université d’Aix-Marseille et membre senior honoraire de l’Institut Universitaire de France (chaire « Judaïsme hellénistique et christianisme ancien »). Ses travaux portent sur l’histoire des traditions bibliques. Il codirige la collection « La Bible d’Alexandrie » (20 volumes parus).

Alain LE BOULLUEC

Alain Le Boulluec est directeur d’études émérite à l’École Pratique des Hautes Études (Section des sciences religieuses). Ses travaux concernent l’hérésiologie antique, Clément et Origène, la Septante, les écrits apocryphes chrétiens et la théologie patristique. Il collabore à la collection « La Bible d’Alexandrie ».

À une génération de distance, Clément d’Alexandrie et Origène sont des représentants éminents de la tradition intellectuelle et savante d’Alexandrie, qu’ils ont profondément renouvelée en faisant appel à la Bible.

372 pages – Index – 15 x 22 cm – En librairie le 7 juin 2019 – 35 €

Contient un avertissement, une conclusion et des index

« Un mot d’explication sur le titre du présent livre, L’Abeille et l’Acier. L’abeille : Clément d’Alexandrie a pour modèle le maître qu’il a trouvé « en Égypte » et dont il dit : « C’était une véritable abeille de Sicile ; butinant les fleurs de la prairie des prophètes et des apôtres, il a fait naître dans les âmes de ses auditeurs un trésor de connaissance immaculé. » La référence au genre bucolique inclut plus largement le recours à l’abeille comme symbole de la poésie. L’image évoque surtout la méthode de Clément : à l’instar de l’insecte qui choisit les fleurs dont il fait son miel, il pratique un éclectisme éclairé, en cherchant son bien tant dans les Écritures que chez les philosophes et écrivains grecs. L’acier : dans l’Antiquité, Origène est parfois appelé Adamantios, un mot qui n’est pas attesté par ailleurs, mais qui rappelle l’adjectif adamantinos, « qui a la résistance de l’acier ». On ne sait quand ce surnom a été attribué à Origène, ni pourquoi : est-ce à cause de la force de ses raisonnements, en raison de son courage devant la persécution à Alexandrie, à cause des tortures qu’il a affrontées à la fin de sa vie en Palestine, en raison de son ascétisme ou parce qu’il avait des capacités de travail hors du commun ? On l’ignore. Quoi qu’il en soit, le titre retenu évoque les deux Pères de l’Église qui font l’objet du présent livre.

Les pages sur Clément, écrites par Alain Le Boulluec, et sur Origène, rédigées par Gilles Dorival, ont paru en 2017 dans le tome III de l’Histoire de la littérature grecque chrétienne des origines à 451. De Clément d’Alexandrie à Eusèbe de Césarée, dont Bernard Pouderon a dirigé la publication dans la collection « L’Âne d’or » aux Belles Lettres.

[Ces essais ont été réunis en un volume autonome afin de pallier au manque de monographies disponibles sur ces auteurs.]

Voilà plus de cinquante ans que Gilles Dorival et Alain Le Boulluec se connaissent et ont eu l’occasion de travailler ensemble. Ils se sont rencontrés à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Ensemble, ils ont fréquenté le séminaire de patristique grecque de Marguerite Harl, professeur de grec postclassique, à l’université de Paris IV-Sorbonne. En 1972, cette dernière a entrepris de traduire le Traité des principes d’Origène. Elle leur a proposé de les associer à son travail. […] » Extrait de l’avertissement


Sébastien Morlet, Symphonia. La concorde des textes et des doctrines dans la littérature grecque jusqu’à Origène

Sébastien Morlet est Maître de conférences HDR à Sorbonne Université (UFR de Grec). Il a publié plusieurs ouvrages sur les textes et les idées à la fin de l’Antiquité, dont Christianisme et philosophie : les premières confrontations (2014), Les chrétiens et la culture : conversion d’un concept (2016), et Symphonia. La concorde des textes et des doctrines dans la littérature grecque jusqu’à Origène (2019).

❧ Voir ses publications aux Belles Lettres

Ce livre étudie la genèse du « concordisme », c’est-à-dire d’une attitude de pensée qui consiste à établir l’accord des textes, des idées, des traditions, ou à postuler cet accord pour produire un savoir ou pour défendre une thèse.

496 pages – 15 x 22 cm – Bibliographie, index – En librairie le 14 juin 2019 – 39 €

Contient un avant-propos, une bibliographie, deux appendices et des index

« La notion de concorde joue dès l’Antiquité un rôle fondamental dans les conceptions chrétiennes de la vérité. La foi des premiers chrétiens est fondée sur la conformité des prophéties bibliques avec la vie du Christ. À partir du IIe siècle, naît dans la grande Église une réflexion plus technique sur la concorde ou le désaccord des textes grecs et des textes bibliques, tandis que se constitue progressivement une représentation de la Bible elle-même comme texte parfaitement concordant.

Ces deux ensembles de réflexion ont pour but d’établir la vérité du texte scripturaire ou des doctrines qu’on lui rattache : dans le premier cas, la vérité du texte est démontrée par son accord ou son désaccord avec les textes grecs, selon que ces derniers sont rangés du côté de la vérité ou au contraire de l’erreur ; dans le second, c’est la concorde même du texte biblique avec lui-même qui est censée témoigner de sa vérité, concorde que les auteurs se plaisent à opposer, a contrario, au dissentiment qui régnerait parmi les Grecs. Ces propos sont associés à des pratiques de lecture croisée qu’on pourrait selon les cas qualifier de « diaphoniques » – quand il s’agit d’opposer les textes – ou de « symphoniques » ou « concordistes » – quand il s’agit au contraire de rapprocher les textes : la Bible est lue à la lumière des textes grecs, ou inversement, et tel passage biblique est lu à la lumière de tel autre.

Ces réflexions et ces pratiques exégétiques culminent au IIIe siècle dans l’œuvre d’Origène, qui offre le premier essai de théorisation globale du thème de l’accord et du désaccord de la Bible avec l’hellénisme, et de celui de son accord avec elle-même. Origène met en place, parallèlement, des pratiques de lecture associées à un vocabulaire précis, qui deviennent après lui, chez les auteurs chrétiens de l’Antiquité et du Moyen Âge, de véritables réflexes interprétatifs qui détermineront une grande partie de l’exégèse et de la production des doctrines dans la tradition chrétienne Ces réflexions et ces pratiques exégétiques culminent au IIIe siècle dans l’œuvre d’Origène, qui offre le premier essai de théorisation globale du thème. […] » Extrait de l’avant-propos

***

συμφωνία et δίαφωνία dans la littérature chrétienne jusqu’à Clément d’Alexandrie

La pensée chrétienne, fondée dès le départ sur la croyance en l’accomplissement des prophéties messianiques par Jésus, naît et se développe à une époque où, par ailleurs, dans le monde grec comme dans le monde juif hellénophone, les lettrés montrent une attention particulière, et croissante, à la question de l’accord des textes. Il y a là une coïncidence réelle mais extrêmement fertile dans l’histoire des idées. Des premiers textes chrétiens à Clément d’Alexandrie, les chrétiens s’approprient progressivement le discours grec sur la συμφωνία et la διαφωνία. Leur vocabulaire, encore centré dans le Nouveau Testament sur la notion d’accomplissement, s’enrichit ainsi progressivement des mots techniques de l’accord tandis que l’approche chrétienne des textes se nourrit des procédés de lecture symphonique issus du monde grec.

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