La vie cachée d’un manuscrit | Autobiographie de l’Anthologie palatine

Destiné à un large public, ce véritable page-turner, écrit d’une plume vive et alerte, se fonde sur une érudition impeccable. Extrait.

Dans Moi, un manuscrit, entre essai et roman, Simone Beta présente le récit par lui-même de la vie d’un des plus fameux manuscrits grecs, l’Anthologie palatine, qui abrite un véritable trésor demeuré longtemps caché, la plus grande collection de poèmes grecs, riche de près de quatre mille épigrammes composées par des centaines d’auteurs sur une quinzaine de siècles. En voici un extrait.

Pendant la plus grande partie de ma vie, j’ai vécu caché

Pendant la plus grande partie de ma vie, j’ai vécu caché. J’ai d’abord été caché dans la petite bibliothèque d’un monastère de Constantinople, coudoyant d’autres manuscrits qui, comme moi, contenaient d’autres textes antiques, sans qu’il existât la moindre liste, le moindre catalogue dont on aurait pu apprendre mon existence ; puis j’ai été caché au fond de la malle d’un voyageur inconnu qui avait pris un bateau pour traverser la mer Égée, la mer Ionienne et l’Adriatique ; puis j’ai été caché dans la maison d’un philologue qui me feuilletait attentivement pour noter sur un autre manuscrit les vers que je portais en moi ; puis j’ai été caché dans les valises d’un humaniste qui avait la bougeotte et se déplaçait continuellement à travers l’Europe ; puis j’ai été caché dans la maison d’un autre intellectuel qui pensait avant tout à sa carrière politique ; puis j’ai été caché de nouveau au fond d’une malle, mais qui appartenait cette fois à un médecin – et toujours à la merci des guerres qui pendant des siècles ont bouleversé l’Europe, toujours près d’être détruit, toujours courant le risque de me retrouver perdu à jamais.

Bien que j’aie fait le tour de la moitié de l’Europe, de l’Italie à l’Angleterre, de l’Angleterre à la Belgique (puis de nouveau en Angleterre, puis de nouveau en Belgique), de la Belgique à l’Allemagne, de l’Allemagne à l’Italie, de l’Italie à la France, de la France à l’Allemagne de nouveau (même si c’était seulement à moitié), pendant toutes ces années, j’ai toujours été caché, jalousement gardé, prêté seulement – et avec une extrême prudence – à des personnes privilégiées, qui auraient tout fait pour me soustraire à jamais à la vue des autres et me feuilleter dans une bienheureuse et absolue solitude.

Mais croyez-moi, c’est un livre qui vous le dit (et donc, je peux parler en connaissance de cause) : la littérature n’est pas faite pour demeurer cachée ! Les livres, tous les livres, doivent circuler, vivre à l’air libre ; s’ils sont enfermés, les livres meurent, car personne ne se souvient plus d’eux. Bien sûr, en toute logique, je ne suis plus désormais dissimulé à la vue du commun des mortels : les poèmes que je porte en moi ont été publiés à plusieurs reprises sous les formes les plus variées ; tout le monde peut les lire, soit dans leur langue originale (quand on sait le grec) soit en traduction, dans toutes les langues du monde, désormais sans plus de caviardages ou de censures dus à un sens de la pudeur hors de propos, qui impose à des auteurs ayant vécu il y a plus de mille ans, dans des contextes totalement différents, des normes dont ils ignoraient tout.

Par ailleurs, si l’on voulait voir comment je suis fait en vrai, afin de savoir quelles sont les couleurs de mon parchemin et les teintes de mes encres, quelles sont les caractéristiques paléographiques de toutes les écritures de ceux qui m’ont copié, on pouvait le faire à loisir – du moins si l’on parvenait à mettre la main sur l’édition photographique de Preisendanz. Dans le cas contraire, si l’on ne parvenait pas à se la procurer (étant donné sa taille, elle ne se trouve pas dans toutes les bibliothèques), on pouvait demander aux deux maisons de retraite qui me conservent, à la bibliothèque Palatine de Heidelberg et à la Bibliothèque nationale de Paris, un microfilm qui, monté et installé sur une machine spécifique, affichait une par une toutes mes pages (et avec un peu de chance, on réussissait même à en faire une copie à peu près lisible).

Mais il existe aujourd’hui un nouveau moyen pour me voir –et il est bien meilleur, que ce soit par rapport aux photos de Preisendanz ou, surtout, par rapport aux images des microfilms, qui étaient de surcroît en noir et blanc. L’utilisation des nouvelles technologies (je pense en particulier à la numérisation) a en effet rendu accessible à tous ceux qui disposent d’un ordinateur un nombre potentiellement infini de livres – et, parmi tous ces livres, il y a aussi les manuscrits.

L’Universitätsbibliothek de la RuprechtKarls-Universität a depuis longtemps numérisé tous ses manuscrits, moi compris (pour le dire en des termes plus simples : elle a d’abord photographié toutes les pages des manuscrits et a ensuite converti les images dans un format numérique qui peut être visualisé par le biais d’un ordinateur). Par conséquent,tous ceux qui veulent voir ma première moitié (la plus grande) n’ont qu’à se rendre sur cette page web : http://digi.ub.uni-heidelberg.de/ diglit/cpgraec23.

Vous verrez qu’avec ces merveilleuses images,on peut faire ce qu’on veut, même agrandir les détails, sans plus être contraint de se servir des loupes qui sont encore indispensables aux chercheurs qui doivent se rendre dans les bibliothèques pour consulter tous les manuscrits (nombreux, très nombreux, hélas) qui n’ont pas encore été numérisés.

Et, pour ne pas être en reste, la Bibliothèque nationale (qui, depuis quelques années, a entrepris la numérisation de tous ses manuscrits – et cela prendra du temps, vu le nombre exorbitant de manuscrits qui sont conservés à Paris !) a elle aussi numérisé ma seconde moitié (la plus petite), que l’on peut voir à cette adresse web : http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/ btv1b8470199g.r=Codicis+Anthologi%C3%A6+ Palatini+pars.langEN.

Je vous avoue qu’il m’est parfois encore difficile de m’habituer à toutes ces incroyables nouveautés. Au fond, j’ai un certain âge, et vous ne devez jamais oublier que, lorsque je suis né, les poètes ne composaient pas leurs vers en tapant de leurs doigts en rythme sur le clavier d’un ordinateur. De mon temps, on se servait d’autres outils qui étaient un peu plus archaïques, comme ceux que le copiste Calliménès, arrivé à l’âge de la retraite, avait consacrés au dieu Hermès (l’inventeur de l’écriture) dans cette épigramme votive :

La rondelle de plomb, qui sait tracer sa route,
Rasant la règle droite en toute rectitude ;
La lame en dur acier qui taille le calame,
Puis la règle guidant sans s’égarer la ligne ;
La pierre raboteuse où le roseau aiguise
Sa double pointe usée d’avoir longtemps écrit ;
Jadis, au fond des mers, lit de l’errant Triton,
L’éponge qui guérit les erreurs du stylet ;
Enfin, la boîte aux trous nombreux contenant l’encre
Et qui renferme aussi les outils pour écrire,
Callimène à Hermès les offre, remisant
Sa vieille main qui tremble après de longs travaux.

C’est comme cela que je suis venu au monde, moi, grâce aux roseaux et à l’encre, aux règles et aux rondelles, aux couteaux et aux éponges, car l’auteur de l’épigramme (un poète dont nous avons déjà fait la connaissance : Paul le Silentiaire) avait vécu à Byzance, quelques siècles seulement avant ma naissance.

Je pourrais parler longuement de tout cela, du fait que les temps ont changé, qu’aujourd’hui les gamins, habitués à taper leurs SMS sur les claviers de leurs smartphones, ne savent plus écrire et désespèrent leurs professeurs avec leurs graphies illisibles – mais je préfère m’arrêter là, pour ne pas ressembler aux vieilles pipelettes qui ne cessent jamais de marmonner et de se plaindre.

Ce qui compte vraiment, c’est qu’aujourd’hui, au terme de tout ce long processus, je sois là, désormais visible par tout le monde ; après avoir couru les risques les plus terribles, après avoir failli être détruit à plusieurs reprises, grâce aux découvertes puissantes de la technologie moderne, je suis à présent une « conquête destinée à durer éternellement », un « bien impérissable », un ktèma es aei, comme Thucydide a qualifié son œuvre historique.

Et c’est justement par ces mots (si je ne vous parais pas suffisamment modeste, je vous prie de tout cœur de m’en excuser) que je voudrais à présent me qualifier moi-même : quelque chose d’éternel, qui ne mourra jamais – quelque chose qui, comme tout ce qui nous vient du monde et de la culture antiques, sera toujours capable de projeter sa lumière sur notre vie de tous les jours.

Pages 165-170 – Traduit de l’italien par Thomas Penguilly.

Simone Beta et la passion de la transmission

Simone Beta est professeur associé de philologie classique à l’Université de Sienne. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles portant, entre autres, sur le théâtre antique, la rhétorique, la poésie épigrammatique et la réception de la culture classique à l’époque moderne.

En même temps qu’il donne au lecteur non spécialiste un aperçu du monde complexe de la philologie et de la codicologie, le livre de Simone Beta permet aussi de découvrir l’épigramme grecque et sa fortune dans la littérature mondiale, de la Rome antique à l’Amérique contemporaine, proposant notamment, grâce à de nombreuses citations, une petite anthologie de l’Anthologie.

SIMONE BETA, Moi, un manuscrit. Autobiographie de l’Anthologie palatine, traduit de l’italien par Thomas PENGUILLY, Les Belles Lettres, 2019, 12 x 19 cm, 210 pages, notes, bibliographie, 17 € – En librairie le 12 avril 2019

L’Anthologie grecque

La poésie grecque commence avec l’Iliade et finit par l’Anthologie, ce prodigieux florilège réunissant une myriade de petits poèmes appelés épigrammes, composés sans interruption depuis le VIe siècle avant notre ère jusqu’au le VIe siècle ap. J.-C., douze siècles durant lesquels le genre n’a cessé de s’enrichir.

Dans la série du Centenaire des Belles Lettres, retrouvez en un volume (en traduction seule) les 16 livres de l’Anthologie grecque disponibles aux Belles Lettres, comprenant l’Anthologie palatine, le 19 avril 2019 en librairie, présentée très bientôt sur ce blog.

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