L’Esprit critique dans l’Antiquité : trois volumes à la recherche de l’héritage critique des Anciens

Premier tome d’une trilogie consacrée à l’essor de L’Esprit critique dans l’Antiquité, Critique et licence dans la Grèce antique examine les différentes expressions de la pensée critique et de la licence dans la Grèce ancienne, de l’époque archaïque à la période hellénistique.

Ce volume s’inscrit dans le cadre du projet de recherche Raison et Révélation : l’Héritage Critique de l’Antiquité − financé par le Conseil de Recherches en Sciences Humaines du Canada (subvention Partenariat 2014-2021), sous la direction de Jean-Marc Narbonne. Il correspond au Thème 1 de ce grand projet septennal, qui en compte au total 3. Dans son ensemble, cette recherche débouchera sur trois publications interconnectées chez le présent éditeur :
L’esprit critique dans l’Antiquité, tome 1 : Critique et licence dans la Grèce antique
L’esprit critique dans l’Antiquité, tome 2 : La naissance de la théologie comme « science »
(actes du colloque de Paris en 2019)
L’esprit critique dans l’Antiquité, tome 3 : Renouveau culturel et postures critiques à l’époque impériale et dans l’Antiquité tardive (actes du colloque de Québec prévu en 2021).

Des spécialistes réputés provenant de différents pays se sont donc rassemblés pour discuter et tracer un portrait du questionnement des Grecs dans des domaines aussi différents que la critique religieuse, la critique épistémologique, ou gnoséologique, la critique socio-politique, puis enfin la critique et la licence artistique.

Sous la direction de
Bernard COLLETTE-DUČIĆ, Marc-Antoine GAVRAY et Jean-Marc NARBONNE

Contient :

Avant-propos – Considérations générales sur l’esprit critique grec
Jean-Marc Narbonne
Introduction
Bernard Collette-Dučić et Marc-Antoine Gavray
Table des auteurs

Première partie : Religion et approche critique du religieux
Réflexions sur la religion grecque antique : comment appréhender le polythéisme ?
Pierre Bonnechere et Vinciane Pirenne-Delforge
Le mode agonal dans la pensée grecque
Elsa Bouchard
Xénophane de Colophon et l’approche critique du religieux
Simon Fortier
Le dieu des philosophes
Sylvain Delcomminette
L’athéisme antique, entre accusation et réalité
Jean-Baptiste Gourinat

Deuxième partie : Savoir, paradoxes et scepticisme
Sophia divine et sophia humaine chez Platon, Xénophon et Aristote
Louis-André Dorion
Énigmes et paradoxes dans la philosophie grecque ancienne
David Sedley
L’Académie hellénistique et l’héritage sceptique de Platon
Mauro Bonazzi
Méthode et savoir critiques dans le néo-pyrrhonisme
Stéphane Marchand

Troisième partie : Critique sociale et politique
Égalité, liberté et contrainte dans la polis grecque
Ivan Jordović
La critique sophistique du nomos
Marc-Antoine Gavray
Platon contre (et avec) Thrasymaque
Dimitri El Murr
La critique cynique du nomos et l’idéal de vie kata phusin
Suzanne Husson
La restauration du nomos dans la Politeia de Zénon et dans le stoïcisme orthodoxe
Emmanuele Vimercati

Quatrième partie : Licence politique et licence artistique
La licence démocratique et son interprétation philosophique dans l’antiquité
Bernard Collette-Dučić
Parrhêsia critique et critique de la parrhêsia à l’époque classique et hellénistique
Sophie Aubert-Baillot
La défense de la liberté artistique et de la fiction : une nouveauté assumée dans la Poétique d’Aristote
Jean-Marc Narbonne
Critique et licence dans la comédie ancienne
Ghislaine Jay-Robert
Comédie ancienne, comédie nouvelle : un bilan à revoir
Dmitri Nikulin

Bibliographie
Index locorum
Index nominum
Index rerum


La naissance de l’esprit critique en Grèce ancienne

Extrait de l’avant-propos, par Jean-Marc Narbonne. Les notes présentes dans l’ouvrage ont été ici retirées.

L’esprit critique, le fait d’user de sa raison non seulement pour questionner le monde objectif tout autour, mais pour remettre en question ce qui est légué par la tradition et la culture environnantes, constitue l’un des traits les plus distinctifs de la civilisation grecque. Même un auteur aussi modéré qu’Aristote, écrivant ses Politiques, pouvait déclarer : « Or ce que tout le monde recherche, de manière générale, ce n’est pas ce qui est ancestral, mais ce qui est bon ». Ce partage opéré entre ce qui est simplement transmis – lequel n’est pas nécessairement digne d’être poursuivi ou ce qu’il y a de meilleur, même s’il peut l’être parfois – et ce qui est en soi véritablement bon et souhaitable – qu’il s’agit de trouver et de justifier –, ce partage donc, tient une place absolument fondamentale dans la structuration de la pensée grecque, un rôle qu’on pourrait qualifier d’architectonique.

Questionner le reçu, voilà l’attitude critico-sceptique fondamentale dont on retrouve les paramètres initiaux chez les auteurs parmi les plus reculés de l’histoire hellène. C’est le cas chez Anaximandre par exemple, qui prit ses distances par rapport à l’enseignement de Thalès son prédécesseur et professa non pas ce qu’on lui avait transmis mais ce qu’il croyait légitime, et qui conçut, apparemment en toute liberté, que l’homme « au commencement ressemblait à un poisson », et que « des mondes illimités naissent et se corrompent en ce dont ils sont nés » ; ou encore Xénophane de Colophon, qui ne craignit point non seulement de critiquer l’anthropomorphisme religieux – « Peau noire et nez camus : ainsi les Éthiopiens représentent leurs dieux, cependant que les Thraces leur donnent des yeux pers et des cheveux de feu »  –, mais de prononcer que l’homme ne connaît rien avec certitude, que tout finalement n’est qu’opinion, scellant ainsi une fois pour toutes le rapport fondamentalement problématique et questionnant – critique donc – des Grecs au monde : « Non, jamais il n’y eut, jamais il n’y aura, un homme possédant la connaissance claire de ce qui touche aux dieux et de toutes les choses dont je parle à présent. Même si par hasard il se trouvait qu’il dît l’exacte vérité, lui-même ne saurait en prendre conscience : car tout n’est qu’opinion ». Le même type d’arguments va réapparaître par exemple chez Héraclite, qui lui aussi fait état des difficultés conduisant à la connaissance – « Les chercheurs d’or remuent beaucoup de terre, et trouvent peu » – ; lui qui se méfie également de la tradition passivement reçue – « Il ne faut pas se comporter comme les enfants de leurs parents, c’est-à-dire plus simplement : selon la coutume reçue »  –, et lui encore qui se représentera à sa propre façon le monde, fait ni d’eau (Thalès) ni d’infini (Anaximandre), mais d’un « feu éternel s’allumant en mesure et s’éteignant en mesure ». Même type de propos à nouveau chez Démocrite, qui nous prévient que « nous ne saisissons pas ce qu’est ou n’est pas la réalité de chaque chose » ; qu’ « en réalité, nous ne savons rien : car la vérité est au fond du puits », qui prétend comme Socrate : « je ne sais qu’une seule chose, c’est que je ne sais rien », et qui justement parce qu’il mesure combien le savoir est, sinon complètement impossible, du moins fort difficile, avouait qu’ « il aimerait mieux trouver une seule certitude plutôt que de devenir roi des Perses ».

Les Grecs se révèlent donc de bien des manières sceptiques, sceptiques non pas au sens simplement moderne de celui qui doute, mais au sens originel du terme grec, à savoir de celui qui met en doute, c’est-à-dire qui examine, soupèse et tente de juger de l’état des choses ou des phénomènes. En ce sens, on peut dire que toute la pensée grecque est sceptique, c’est-à-dire investigatrice : elle met à l’épreuve les sens et la raison impliqués dans les processus de connaissance. C’est pourquoi Socrate pouvait énoncer lui aussi – la formule est restée célèbre – qu’une « vie sans examen ne mérite pas d’être vécue », et pourquoi également la fameuse question du critère (kritêrion) du vrai, devait naître et enflammer toux ceux qui, dans le sillage de Platon (Théétète, 178 b) et d’Aristote (Mét., 1063 a 3), disputeront de la nature du savoir à l’époque hellénistique (épicuriens, stoïciens et sceptiques).

« L’essor de la philosophie et de la science en Grèce ancienne, notait par exemple G.E.R. Lloyd, constitue un tournant qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire de la pensée […]. Le matériel comparatif montre que ce qui est exceptionnel, c’est d’abord et avant tout le développement d’un scepticisme généralisé, et d’une enquête critique portant sur des problèmes fondamentaux. » [Magie, raison et expérience, Paris, 1990, p.272]

Le constat de Lloyd sur ce point rejoint d’ailleurs celui de maints autres penseurs, dont K. Popper, selon qui aussi la tradition grecque serait « l’inspiratrice majeure de la culture occidentale qui est la nôtre aujourd’hui : je pense, précisait-il, à l’idée de liberté, à la découverte de la démocratie et au tour d’esprit critique, rationnel qui a fini par déboucher sur les sciences modernes de la nature ».

Pages 10-12


L’athéisme antique, entre accusation et réalité

Extrait du chapitre écrit par Jean-Baptiste Gourinat (Centre Léon Robin, CNRS, Sorbonne Université), page 167.

Écouter cet extrait :

« Y a-t-il eu des athées dans la Grèce classique ? » Si l’on en croit Platon dans le livre X des Lois, l’impiété a envahi Athènes de jeunes gens persuadés par les savants que les dieux n’existaient pas. Et si l’on en croit les listes d’athées dressées à l’époque hellénistique, l’athéisme, quoique sans doute marginal, a bien existé dans l’Athènes classique et hellénistique.

À vrai dire, on a longtemps pensé que l’athéisme était une invention moderne, qui n’était possible qu’avec les Lumières, en réaction contre la religion catholique, préparée par la Réforme et favorisée par l’avènement de la science moderne. Pour pouvoir être athée, il faudrait réunir trois conditions : une religion constituée contre laquelle se déclarer ; un développement suffisant des sciences qui permette de rendre compte des phénomènes naturels sans avoir besoin d’interventions divines pour expliquer la réalité, comme ce sera le cas à l’époque des Lumières ; enfin la capacité à expliquer la religion et la formation de la notion de Dieu comme des projections de l’esprit humain, comme le fera Feuerbach à propos du christianisme. Or, à l’exception d’une religion constituée comme la religion chrétienne, toutes les conditions sont réunies dans l’Athènes du Ve s. pour qu’une telle forme d’athéisme apparaisse : comme le souligne D. Sedley, l’émergence de l’athéisme à Athènes « requérait la coïncidence de deux innovations indépendantes », une physique matérialiste susceptible de rendre compte de la nature et de la cosmologie sans faire appel à une causalité divine, et une anthropologie capable de rendre compte de l’apparition de la religion et de la croyance dans les dieux. Et ce sont les penseurs qui soutiennent de telles thèses matérialistes ou anthropologiques qui vont bientôt se trouver accusés d’athéisme, comme Épicure ou Prodicos. Mais même le premier aspect n’est pas vraiment absent non plus : il existe des temples, un clergé, et la loi est prête à défendre la cité contre la menace que constitue l’impiété, de sorte que les mesures prises contre l’impiété sont à la fois une conséquence de l’apparition de l’impiété et un facteur aggravant de l’apparition de l’athéisme. Il est curieux que dans les Lois l’Étranger d’Athènes soutienne que de telles lois contre l’impiété n’existent pas à Athènes et qu’elles n’empêchent pas les publications impies… Lire la suite au format, avec les notes.


L’Esprit critique dans l’Antiquité
Tome I. Critique et licence dans la Grèce antique

Sous la direction de Bernard COLLETTE-DUČIĆ, Marc-Antoine GAVRAY, et Jean-Marc NARBONNE

Livre broché, 656 pages, Bibliographie, Index
15 x 21,5 cm, 35,50 €
En librairie le 8 mars 2019


Quelques titres complémentaires

Cités dans la bibliographie de ce premier tome, voici quelques pistes de lectures complémentaires, au catalogue des Belles Lettres.


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