Que puis-je encore faire ? | Des nouvelles de Pétrarque

Un choix dans l’imposant massif de la Correspondance de Pétrarque, près de 5000 lettres disponibles aux Belles Lettres en 11 tomes + un index tout juste paru, vous est proposé aujourd’hui dans notre série Editio Minor.

« Que puis-je encore faire ? J’ai presque tout tenté et nulle part je n’ai trouvé la paix ».

Le lecteur, pour qui Pétrarque est d’abord le chantre de Laure, découvrira ici le passionnant portrait d’un infatigable voyageur (peregrinus ubique) amoureux et théoricien de la vie solitaire (le Val clos, la petite maison d’Arquà), les aléas d’une vie faite d’éclatants succès (le couronnement au Capitole) et de profonds chagrins (la perte des amis lors de la grande peste de 1348), l’homme de l’examen de conscience et celui des délicates missions auprès des puissants de ce monde, enfin le grand lettré qui, sans renier le message évangélique, fonde sur la redécouverte des Anciens l’espoir de jeter les fondements d’un monde meilleur.

Pétrarque gardait copie de ses lettres depuis environ sa seizième année. Mais la décision de les réunir en un monument est liée à sa découverte, à Vérone en 1345, des Lettres à Atticus de Cicéron, qui, alternative aux Lettres à Lucilius de Sénèque, lui offraient le modèle d’une œuvre promise à la durée à partir des contingences de la vie et de l’histoire. Il la réalisera avec un premier ensemble (Lettres familières, 24 livres), achevé en 1366, et un deuxième, de lettres écrites à un âge plus avancé (Lettres de la vieillesse, 18 livres), devenant à son tour le modèle des grandes correspondances humanistes, de Marsile Ficin, de Pic de la Mirandole, d’Érasme, et, à travers elles, des Lettres de Voltaire, de Rousseau, de Claudel et de Gide, dont nous sommes si friands.

Dans le large choix de lettres présentées ici, traduction française et intégralité des notes sont celles des onze volumes de la collection des « Classiques de l’Humanisme », parus entre 2002 et 2015.

Le volume s’ouvre sur une préface de 30 pages de Pierre Laurens : Pétrarque, Montaigne, Chateaubriand …

Genèse et diffusion de la correspondance

L’histoire complexe de la genèse et de la diffusion de la Correspondance de Pétrarque est connue notamment par les travaux de Vittorio Rossi, Mario Scotti, Giuseppe Billanovich, Michele Feo, Ugo Dotti et en dernier lieu Elvira Nota.

1. Les Rerum familiarium libri. Avant même que Pétrarque n’envisageât une structure unitaire de sa correspondance, ses lettres avaient connu une diffusion non négligeable, tant comme lettres isolées que comme groupes de lettres. L’écrivain avait de plus l’habitude de conserver une copie de ses lettres et, de la minute conservée, souvent remplie de corrections, il lui arrivait de faire exécuter deux autres copies, celle réservée à son destinataire (la « copie de transmission ») et celle qu’il gardait pour lui, et qu’on appelait la transcriptio in ordine, laquelle pouvait servir, après de nouveaux ajustements à la publication d’un éventuel recueil.

Les choses se précisent encore quand Pétrarque, en 1345, découvre, dans la Bibliothèque du chapitre de Vérone, les Lettres à Atticus de Cicéron et celles, moins importantes, À Brutus et À son frère Quintus — les Ad familiares ne seront découvertes que plus tard. Il connaissait les Lettres à Lucilius de Sénèque, de caractère moral, or les lettres de Cicéron lui révèlent un panorama épistolaire moins solennel mais plus vivant, l’engageant à entretenir le lecteur, comme il le dira dans sa Lettre-préface, familiariter de rebus familiaribus, « de manière familière de choses familières », un parti qui ne l’empêchera pas de suivre aussi son irrésistible inclination pour les perspectives idéales du maître de vie et de l’intellectuel conscience des grands enjeux de son temps. Mais cette découverte est d’abord pour lui un puissant encouragement à ériger son propre monument.

Commence alors le patient travail de révision et de transcription, d’arrangement aussi, qui produira le recueil des Lettres familières, dédié à Socrate, c’est-à-dire son ami Louis de Beringen. Entamé entre juillet 1351 et avril 1353, il serait parvenu d’abord à la fin du VIIIe livre, composant un premier recueil qui aurait connu une double diffusion. Poursuivi à diverses reprises, au printemps 1359, puis en 1363-1364, à travers la confection de plusieurs archétypes successivement abandonnés, le travail trouve sa forme définitive en 1366 en vingt-quatre livres, d’un total de trois cent vingt-quatre lettres, couronnés par les Antiquis auctoribus, grâce à la transcription exécutée par le jeune ravennate Giovanni Malpaghini — on lira à ce sujet l’étude désormais classique de Giuseppe Billanovich, « Dall’Epistolarum ad diversos liber aux Rerum familiarium libri XXXIV ». De ces trois stades, dont chacun aurait eu, autorisée ou non, une large circulation, témoignent les manuscrits, répartis en trois groupes, soit, en une succession à rebours, les stades α (état final), β (les huit premiers livres inachevés), γ (textes originaux ou proches des originaux conservés par des amis et admirateurs), base de la recension et du classement de nos éditions.

2. Les Rerum senilium libri. Dans la dernière lettre des Familières, assignée à l’année 1361 et dédiée, comme la première, à Socrate, Pétrarque explique que, trouvant le premier recueil suffisamment épais, il a décidé de réunir sous ce nouveau titre l’ensemble des lettres qu’il rédige à partir de cette date et qu’il dédie à Francesco Nelli, son Simonide. Face aux mises en circulation successives du premier recueil, les témoins canoniques de ces nouvelles lettres dessinent la structure d’un recueil divulgué, dès son origine, en dix-sept livres, le dix-huitième, Posteritati, prévu par Pétrarque et resté inachevé, étant écarté par les premiers éditeurs. L’une des copies les plus anciennes, le Laurentianus Acquisti et Doni, 266 qui remonte à une époque de peu postérieure à 1374, date de la mort du poète, atteste l’homogénéité des cent vingt-cinq nouvelles lettres qui composent le recueil, comme le texte transmis par les autres témoins « canoniques » fruit du travail des disciples padouans du poète. Néanmoins, pour un certain nombre de lettres, une tradition « extravagante », correspondant au stade γ des Familières, livre un aspect rédactionnel différent représentant un état d’élaboration plus ancien, que le lecteur pourra retrouver dans l’Appendice d’Elvira Nota à la fin de son premier volume.

3.Addenda. Notons que les deux grands recueils qui nous intéressent n’épuisent pas l’intégralité de la correspondance du poète. Il faut y ajouter les lettres exclues du corpus, Variæ et Miscellanæ, qui seront réunies sous le nom de Disperse par Alessandro Pancheri (1994), les dix-neuf lettres du Liber sine nomine (Sans titre), ensemble doué d’une identité propre, l’invective, véritable pamphlet lancé contre la politique de la curie avignonnaise que le lecteur français découvrira dans l’édition de Rebecca Lenoir chez Jérôme Millon (2003), enfin les Epystolæ metricæ, dédiées à son ami Barbato, chronique poétique des petits et grands événements de sa vie composée en hexamètres entre 1331 et 1361 et comprenant trois livres.

4.Éditions et traductions. Imprimés pour la première fois dans les éditions des Opera de Pétrarque publiées à Venise (1501, 1503) et à Bâle (1554, 1581), nos deux recueils ont connu aux XIXe et XXe siècles des destins séparés. Entre 1868 et 1870, Giuseppe Fracassetti publie à Florence chez Le Monnier les Rerum familiarium augmentées des Variæ en même temps que la traduction italienne de l’ensemble des Lettres en prose. Le texte des Rerum familiarium réapparaîtra au début du siècle dernier grâce au travail de Vittorio Rossi et Umberto Bosco (1933-1942), salué comme un exploit de la nouvelle philologie humanistique. Des Lettres de la vieillesse, on ne possédait jusqu’à ces dernières années, outre la traduction italienne de Fracassetti, que la traduction anglaise d’Aldo S. Bernardo (Letters of old Age, Baltimore-London, 1992), elle aussi sans le texte original.

En France, à l’exception de la Lettre sur le Mont Ventoux et de la Lettre à la postérité, fameuses et plusieurs fois traduites, ou de quelques lettres choisies, publiées soit au début du siècle dernier par Victor Develay (Lettres de Pétrarque à Jean Boccace, Paris, 1911), soit ces dernières années par Christophe Carraud dans sa revue Conférence, on n’avait rien jusqu’aux approches du dernier centenaire de 2004. C’est le moment où, encouragés par Alain Segonds, directeur général des Belles Lettres, nous choisîmes d’entamer, dans la collection des « Classiques de l’Humanisme » l’édition critique et la traduction de l’entière Correspondance. Encore en attente sont les Sine nomine et les Disperse, varie et miscellanee, qui, on l’a dit, ont eu un destin à part. Mais entre 2002 et 2015 ont paru les deux grands recueils : les vingt-quatre livres des Lettres familières publiées en six volumes dans l’édition critique reprise de Vittorio Rossi et Umberto Bosco avec la traduction d’André Longpré ; les dix-huit livres des Lettres de la vieillesse, cinq volumes dans l’édition critique d’Elvira Nota, élaborée plusieurs années avant celle de l’édition nationale italienne de Silvia Rizzo et Monica Berté et accompagnée quant à elle d’une traduction variorum ; les deux recueils sont équipés des introductions, notices et de l’immense commentaire d’Ugo Dotti, le regretté biographe du poète, mis en français par la plume de Frank La Brasca. C’est dans cette édition, qui marque une date dans la philologie pétrarquienne, qu’est prélevée, sans le texte original mais éclairée par le précieux commentaire de Dotti et introduit par une préface de Pierre Laurens, la traduction du vaste ensemble de lettres, choisies parmi les plus belles, offertes dans le présent volume à l’indulgent lecteur.

À son ami Socrate : écoutons les premiers mots de la première lettre



 Que faire maintenant, mon frère ? Voilà que nous avons déjà presque tout essayé et nous n’avons trouvé le repos nulle part. Quand l’attendre ? où le chercher ? Le temps, comme on dit, a glissé entre nos doigts ; nos anciennes espérances ont été ensevelies avec nos amis. L’année 1348 a fait de nous des hommes esseulés et faibles ; elle nous a enlevé des choses que ni l’océan Indien, ni la mer Caspienne ou la mer de Carpathos ne peuvent nous rendre : ces dernières pertes sont irréparables ; tout ce que la mort inflige est une blessure incurable. Il n’y a qu’une seule consolation : nous-mêmes nous suivrons ceux qui nous ont précédés. Quelle sera la brièveté de cette attente, je ne le sais ; ce que je sais, c’est qu’elle ne peut être longue. Si brève soit-elle, elle ne peut pas ne pas être pénible…

Vous préférez lire la suite ? Cliquez ici.

Pétraque, Correspondance choisie. Edition établie par Pierre Laurens, traductions seules tirées des volumes de la collection Classiques de L’Humanisme, livre relié sous jaquette, 16 x 21 cm, XXXIV + 814 pages, bibliographie, index, en librairie le 8 février 2019, 55 € – Consulter ou commander sur notre site
Tout afficher

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s