Quelque chose ne va pas dans l’animal humain | John Gray, Freud et les Stoïciens

Qui est John Gray ?

Méconnu chez nous, philosophe, essayiste, professeur à Oxford et à la London School of Economics, John Gray est pourtant considéré par ses lecteurs anglophones comme l’un des penseurs les plus subversifs de notre temps. Il est notamment l’auteur du best-seller Straw Dogs: Thoughts on Humans and Other Animals (2003) et de l’influent  False Dawn: The Delusions of Global Capitalism (1998). Il a également publié en 2013 The Silence of Animals: On Progress and Other Modern Myths dont nous proposons aujourd’hui la première traduction française par David Tuaillon.

Le livre, en bref

Pourquoi les hommes cherchent-ils un sens à la vie ?
Comment notre imagination en vient-elle à bâtir des mondes aussi éloignés de la réalité ?
John Gray s’attache ici à nous montrer comment nous enjolivons notre existence d’innombrables fictions, détours et aveuglements afin de ne pas reconnaître que nous sommes, nous aussi, des animaux.
Un essai incisif et captivant qui nous donne à reconsidérer notre place dans le monde.

Vous y croiserez Arthur Koestler, Stefan Zweig, Curzio Malaparte, Sigmund Freud, Marc Aurèle, Joseph Conrad, Joseph Roth, J.G. Ballard, Carl Jung, Hulme, John Alec Baker ou encore John Llewelyn Powys pour un voyage à contre-courant des idées humanistes telles qu’aujourd’hui largement répandues.

Plus je le lis, et plus je m’aperçois que John Gray est le plus grand penseur de la planète et le plus lucide.
Nassim Nicholas Taleb

John Gray, philosophe britannique et intellectuel à la grande indépendance d’esprit, fait courir le danger de rendre la philosophie attrayante et amusante à lire.
New York Times

Il déshabille l’utopie de ses nombreux atours et se saisit de la fraise du dentiste pour creuser dans la molaire libérale… Pour Gray, c’est l’humanité qui est un problème.
Sunday Times

bannière gray

Au-delà de la dernière pensée | Extrait

En croyant que les êtres humains doivent changer de l’intérieur, Freud perpétuait une tradition présente, sous une forme ou sous une autre, depuis l’origine de l’humanité. À travers toute l’histoire et la préhistoire, on a accepté l’idée que quelque chose n’allait pas dans l’animal humain. La santé est peut-être la condition naturelle des autres espèces, mais chez l’être humain c’est la maladie qui est normale. Se sentir mal de façon chronique fait partie de ce que signifie être humain. Ce n’est pas un hasard si chaque culture a sa propre conception de la thérapie. Les chamans des sociétés tribales et les psychothérapeutes modernes répondent au même besoin et pratiquent le même métier.

On accuse parfois Freud d’avoir inventé une culture dans laquelle chaque difficulté humaine est considérée comme un problème d’ajustement psychologique. L’accusation est révélatrice en ce qu’elle montre qu’on résiste toujours à l’idée maîtresse de son œuvre. Ce qui distingue la thérapie de Freud de celles qui l’ont précédée et de celles qui sont venues après lui, c’est qu’il ne propose pas de soulager l’âme. Au siècle dernier, on en vint à considérer les conflits communs de l’esprit comme des affections auxquelles il était possible d’apporter un remède, et cela est en partie dû à l’œuvre de Freud. Pour ce dernier cependant, ce qui nous fait du mal, c’est l’espoir d’une vie sans conflit. Freud, comme le font toutes les philosophies ou toutes les religions sérieuses, acceptait que les êtres humains soient des animaux maladifs. Il avait cela d’original qu’il acceptait que la maladie humaine n’ait pas de remède.

Il ne serait pas faux de considérer que Freud a inventé un nouveau type d’éthique stoïcienne [1]. Il était iconoclaste en ce qu’il voyait dans la résignation une vertu. Il entendait certes armer l’individu contre le monde, mais il savait qu’à la fin c’est toujours le monde qui l’emporte. Comme les stoïciens, Freud acceptait le fait que les êtres humains soient incapables de maîtriser leur destinée. Où nous naîtrons, qui sont nos parents, quelles circonstances façonnent nos vies et l’ampleur de notre souffrance, tout cela ne dépend pas d’un quelconque choix, seulement du destin. Une certaine liberté reste cependant possible. Une telle liberté a été définie en ces termes par le philosophe stoïcien romain Sénèque dans une de ses lettres :

La liberté, voilà l’enjeu, le prix qui doit payer nos peines. Qu’est-ce qu’être libre ? Tu le demandes ? C’est n’être esclave d’aucun objet, d’aucune nécessité, d’aucun accident concevable ; c’est réduire la fortune à lutter de pair avec moi [2].

Les penseurs modernes ont tendance à croire que les êtres humains peuvent décider de leur destin, ce qui revient quasiment à dire que le destin n’existe tout simplement pas. Freud se range dans le camp des Anciens en ce qu’il accepte que notre vie soit façonnée par le destin, tout en affirmant que nous pouvons façonner la position que nous adoptons par rapport à celui-ci. Il serait cependant trop simple de ne voir en Freud qu’un stoïcien anachronique.

L’empereur stoïcien Marc Aurèle (121-180), qui voyait dans sa fonction un fardeau, se consolait dans la pensée que chacun a sa place dans l’ordre des choses. Tout comme les chrétiens croyaient que l’univers était façonné par un divin logos, Marc Aurèle trouvait la paix en se soumettant au cosmos. L’idée de se plier à un ordre extra-humain, naturel ou divin n’intéressait absolument pas Freud. Il refusait la consolation des stoïciens tout autant que celles que proposent les chrétiens et leurs disciples, les humanistes adeptes du progrès. Freud acceptait que le chaos soit définitif et, en cela, il était moderne. Dans le même temps,on voit très bien qu’il se tenait à distance des idéaux modernes. On a pu considérer la psychanalyse comme une promotion de l’autonomie personnelle, mais ce serait plutôt le contraire. Les humanistes, faisant en cela écho à la foi chrétienne dans le libre arbitre, tiennent les êtres humains pour libres de choisir leur vie – en tout cas, ils pourraient un jour le devenir. Ils oublient que le sujet qui opère le choix n’a, lui, pas été choisi.

L’enseignement de Freud repose autant sur le refoulement de la sexualité que sur le fait que chaque être humain vit sa petite enfance comme une période de vulnérabilité. Il nous dit que nos expériences précoces laissent des traces indélébiles. Par la pratique de la psychothérapie, ces traces peuvent se voir plus nettement, mais elles ne peuvent être effacées. La finalité de la psychanalyse – un processus jamais achevé, prévient Freud – est d’accepter d’avoir un destin personnel.

Cela ressemble à du stoïcisme. Mais si Freud rejetait la vision de l’univers des stoïciens, il rejetait tout autant leur vision de l’éthique. Pour Marc Aurèle et consorts, une vie bonne est une vie vertueuse. Transgresser la morale afin d’avoir une vie meilleure était impensable, puisque les commandements et les interdits de la morale sont les lois de l’univers transformées en codes de conduite. Freud, qui ne croyait pas en un cosmos gouverné par des lois, voyait les choses différemment. La morale n’est pas construite dans la nature des choses. C’est un assemblage de conventions humaines, qu’on peut négliger ou altérer quand cela obstrue le chemin vers une vie plus satisfaisante. Il ne s’agit pas seulement de maîtriser l’inconscient. Il faut aussi maîtriser le surmoi, qui aimerait être entièrement « bon ». Le surmoi – en allemand das Über-Ich, littéralement « au-dessus de je » – intériorise les contraintes de la civilisation. Mais selon Freud, c’est seulement quand on a réussi à se détacher, au moins en partie, de la« morale »qu’on peut prétendre être un individu.

Notes

[1]. Voir Philip Rieff, Freud, the Mind of the Moralist, Chicago, University of Chicago Press, 1979, p. 17.

[2].  Sénèque, Lettres à Lucilius, II, V, 51-9, texte établi par François Préchac et traduit du latin par Henri Noblot, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des universités de France », 1947, p. 39.

Extrait des pages 94-98.


Le Silence des animaux, à présent en librairie

Gray 3D

John Gray, Le Silence des animaux. Du progrès et autres mythes modernes, traduit de l’anglais par David Tuaillon, Les Belles Lettres, 2018, inédit.

Livre broché, 234 pages, paru le 19 octobre 2018 – 17,50 € en librairie ou sur notre site internet

> Sommaire détaillé, extrait au format en PDF et extrait audio en podcast sur notre site internet.

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