Crashed d’Adam Tooze : le cas de la Grèce

Dans son dernier essai, l’historien Adam Tooze analyse d’une manière révolutionnaire la crise économique de 2008 et ses conséquences depuis 10 ans : celle-ci apparaît comme un événement global directement responsable des bouleversements ressentis aujourd’hui sur toute la surface du globe. En voici un extrait.

Grèce 2010 : faire comme si

Crashed iconÀ l’été 2009, une fois cautérisée la crise aiguë dans le secteur bancaire, les  économies européenne et américaine commencent à se remettre. Mais les répliques se poursuivent. Grâce à la protection fournie par la Fed et le Trésor, aux États-Unis, ces répliques ne prennent plus la forme d’un stress aigu dans le système financier, mais elles se répercutent sur des millions de ménages aux prises avec l’incapacité de rembourser des prêts les paiements et des logements qui ne valent plus la dette qu’ils garantissent. La vague de saisies de logements aux États-Unis n’atteindra son paroxysme qu’au début de 2010. Les débiteurs continuent à faire défaut, en d’autres termes, mais leur malheur ne représente pas de risques systémiques. Ce sont eux, les impuissants, qui n’ont guère obtenu de soutien du gouvernement Obama ou de qui que ce soit d’autre. Les principaux atouts de l’économie, à l’exception de l’offre de liquidité de la Fed, sont les stabilisateurs automatiques de l’appareil budgétaire. Ils ont profondément entamé les finances publiques, non seulement aux États-Unis, mais dans toutes les économies développées. En 2010, cela déclencherait un retour de bâton à l’échelle mondiale qui nécessiterait un assainissement budgétaire et un retour à un programme de viabilité budgétaire si souvent préconisé avant la crise. Le contrôle du ratio dette/PIB deviendrait un credo. Après les largesses des renflouements bancaires de 2008 est venue l’austérité, mais pas pour les mêmes, bien sûr. Mais l’argent est fongible. En fin de compte, les services de santé, l’éducation et les administrations locales étaient tous inscrits dans le même budget et devaient faire face aux coûts de la crise.

Le risque de contagion est grave. Si la Grèce ou l’Irlande se restructurent, qui sera le prochain ?

Dans la zone euro, le retour à l’austérité qui succède aux largesses de la crise bancaire prendrait une forme particulièrement dramatique car, dans trois de ses plus petits États membres, l’impact budgétaire de la crise a été terrible. Au lendemain de la crise de 2008, la Grèce, l’Irlande et le Portugal se sont retrouvés dans une situation budgétaire de plus en plus intenable. C’est en Grèce et en Irlande que la situation est la plus grave. La dette publique de la Grèce est tout simplement trop énorme et doit être restructurée. L’Irlande a été dépassée par les conséquences de sa déclaration paniquée du 30 septembre 2008, à savoir qu’elle garantissait 440 milliards d’euros de passif bancaire. Compte tenu du fardeau de la Grèce et de l’Irlande en 2009, la seule solution raisonnable est de procéder à une restructuration de la dette, également connue sous le nom de décote des porteurs d’obligations, ou, de façon plus euphémique, de participation du secteur privé. En Grèce, cela impliquerait des prêteurs de l’État. En Irlande, ce sont les créanciers des banques dont les créances ne pouvaient raisonnablement être satisfaites. Comme dans toute faillite, cela passerait par une violation des droits de propriété, ce qui engendrerait l’incertitude. Le risque de contagion est grave. Si la Grèce ou l’Irlande se restructurent, qui sera le prochain ? Compte tenu de la faiblesse des banques européennes, il pourrait être dangereux de leur infliger de nouvelles pertes. Et sachant leur niveau d’interconnexion avec le système financier américain, cette inquiétude ne resterait pas cantonnée à l’Europe. Il n’est donc pas surprenant que les situations grecque et irlandaise, suivies de celle du Portugal, aient provoqué des tensions politiques et financières et que cela se soit propagé des deux côtés de l’Atlantique. Mais ce qui s’est passé dans la zone euro à partir de 2010 était extraordinaire.

Le déni et l’absence d’initiative et de coordination qui ont caractérisé la première réaction de l’Europe à la crise bancaire de septembre et début octobre 2008 étaient les signes avant-coureurs des événements à venir. Dans la première phase de la crise, à l’automne 2008, il a encore été possible de juguler les tensions au niveau national. En 2010, elles se transforment en un affrontement général pour l’avenir de l’Europe. La monnaie unique manque de s’effondrer. La Grèce, le Portugal, l’Irlande et l’Espagne connaissent des dépressions sans précédent depuis les années 1930. L’Italie en subit les dommages collatéraux. Le crédit souverain de la France est mis en péril. Des chefs de gouvernement perdent leur poste. Des partis politiques se disloquent. Les passions nationalistes atteignent le point d’ébullition. Le gouvernement Obama est confronté à la perspective d’une nouvelle crise de l’Europe qui risque de déborder sur les États-Unis. Au printemps 2009, la France et l’Allemagne avaient donné des leçons au Royaume-Uni et aux États-Unis sur la stabilité financière. Un an plus tard, elles en sont réduites à appeler le FMI à aider non seulement la Grèce, mais la zone euro dans son ensemble. Et ça ne suffit pas. Deux ans plus tard, la crise de la zone euro menace toujours la stabilité financière mondiale.

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Adam Tooze, entretien

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A Wall Street, en 2008. Photo Christopher Anderson. Magnum Photos | Source : Libération

«Nous habitons un monde économique sur lequel plane le présage d’une apocalypse différée»

Entretien avec Jean-Philippe Dedieu, historien et sociologue pour Libération, 13 septembre 2018.

Dans «Crashed», son dernier essai, consacré à la crise de 2008, l’historien explique que nous avons échappé à «une fin du monde en termes économiques». Rétrospectivement, nous savons que ce choc a pu être maîtrisé mais globalisation, révolution technologique et Anthropocène annoncent une nouvelle ère de ruptures et de transformations.

[…]

Le 15 septembre 2008, Lehman Brothers se déclarait en faillite. Où en est-on dix ans après ?

Le choc de 2008 a été la plus dangereuse crise du capitalisme que le monde ait jamais connue dans son histoire économique. Les semaines suivantes, il est paru possible que les systèmes bancaires américain et européen s’écroulent dans leur entier, emportant ceux de la Corée du Sud, probablement de la Russie, ainsi que d’une majeure partie de l’Europe de l’Est.

Rétrospectivement, nous savons que ce choc a pu être maîtrisé. Nous vivons aussi dans un monde qui n’a pas connu la pleine étendue dramatique de cette crise. Ces deux éléments sont désormais constitutifs de notre réalité. Notre situation est à jamais définie par le fait que nous ayons affronté la fin du monde en termes économiques et trouvé les moyens d’y survivre.

 

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Les essais d’Adam Tooze 

Adam Tooze portrait

Adam Tooze est professeur d’histoire à l’université de Columbia, où il dirige l’Institut européen. Il a également enseigné aux universités de Yale et de Cambridge. Il écrit pour le Financial Times, le Guardian et le Wall Street Journal. Ses essais à fort retentissement sont traduits en France aux Belles Lettres.

 

 

Adam Tooze bibliographie

À propos du Déluge 

« Adam Tooze propose une lecture globale et originale du monde né des convulsions de la Grande Guerre. »  — L’Histoire

« S’il nous surprend souvent, Tooze […] pousse toujours à la discussion et à la réflexion. » — Le Figaro Histoire

« L’historien britannique Adam Tooze propose une lecture nouvelle de l’engrenage qui a précipité le monde dans un nouveau conflit deux décennies après la Première Guerre mondiale. » — Le Temps

Adam Tooze, Le Déluge. 1916-1931. Un nouvel ordre mondial [The Deluge : The Great War, America and the Remaking of the Global Order, 1916-1931, Viking Adult, 

À propos du Salaire de la destruction

« Le Salaire de la destruction, du Britannique Adam Tooze, confirme l’importance que les chercheurs accordent aujourd’hui aux facteurs économiques. » — Le Monde des Livres

« Le livre d’Adam Tooze offre une analyse radicalement nouvelle. » — Libération

« Dans un style précis et haletant, jamais technique, ce livre paru en anglais en 2006 passe au crible les rouages économiques du système nazi, de la prise de pouvoir à l’anéantissement final. » — Le Point Références

« Il y aura un “avant” et un “après” Tooze. » — Le Figaro Histoire

Adam Tooze, Le Salaire de la destruction. Formation et ruine de l’économie nazie [The Wages of Destruction : The Making and Breaking of the Nazi Economy, Viking Adult, 


CRASHED | Comment une décennie de crise financière a changé le monde

Tooze 3D

[Crashed : How a Decade of Financial Crises Changed the World, Viking, 

  • 768 pages. Index
  • Livre broché avec rabats  – 16 x 24 cm
  • Parution : 05/10/2018
  • EAN13 : 9782251448527
  • 25,90 € en librairie vendredi 5 octobre 2018 ou sur notre site internet

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