Le libéralisme de Lord Acton | De l’histoire de la liberté dans l’Antiquité

Préface par Jean-Philippe Vincent :

Lord Acton (1834-1902) n’est connu jusqu’à présent du public français que grâce à un aphorisme, issu d’une de ses lettres à l’archevêque Mandell Creighton : « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. » À cet aphorisme s’en ajoute un second, moins connu, mais sans doute plus profond  : « La liberté n’est pas le droit de faire ce que nous voulons, mais le droit d’être en mesure de faire ce que nous devons faire. » Mais nous reviendrons sur les rapports du pouvoir et de la liberté chez Acton, car cela mérite quelques développements.

Revenons à Lord Acton, que le public français ne connaît guère, voire pas du tout, et pour une excellente raison  : les textes qui suivent sont les premiers écrits de Lord Acton à être publiés en langue française, plus de cent ans après la mort de l’auteur. Il y a là, d’ailleurs, un ostracisme qu’il serait intéressant d’analyser avec quelque détail. Mais qui donc est Lord Acton ? Essayons de résumer les choses. Lord Acton était un aristocrate britannique, un européen dans l’âme, un historien, un catholique, un libéral et un penseur de première force.

Procédons par ordre. On peut difficilement imaginer un plus parfait représentant de l’aristocratie britannique que John Emerich Edward Dalberg Acton, car tel est son nom complet. Il est baron, gentilhomme à la Chambre (c’est la seule traduction acceptable de « Lord-in-Waiting ») de la reine et impératrice des Indes Victoria, membre de la Chambre des lords, membre (un temps) de la Chambre des communes,  etc. Mais ce parfait britannique est aussi un parfait européen. Il est né à Naples d’un père britannique au service du roi de Naples et des Deux-Siciles et d’une mère allemande et catholique, originaire de Hesse. Lord Acton parle l’anglais, le français, l’allemand, l’italien, l’espagnol. Il s’est marié à une aristocrate italo-bavaroise et il aime passer ses vacances en France ou, le plus souvent, dans la propriété familiale proche du lac Tegernsee, en Allemagne. Quant à son professeur et maître préféré, il s’agit de l’illustre Ignaz Döllinger, auprès duquel il a étudié à Munich. Acton est donc un des plus parfaits exemples de ces Britanniques cosmopolites, qui se trouvaient à leur aise partout en Europe et dont on peut penser qu’ils ont réellement préfiguré la construction européenne, l’Europe des idées.

Acton est également et avant tout un historien. C’est un élément capital qu’il convient de ne pas oublier, car on aurait tendance à l’assimiler à un philosophe du poli- tique, voire à un philosophe moral, ce qu’il n’est à aucun titre. Il est un « pur historien », comme l’attestent les trois essais de ce volume, qui sont des écrits historiques. Mais il est très significatif qu’un vrai historien comme Acton ait eu une influence politique. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans ce cas, qu’on songe par exemple au Français François Guizot ou au Suisse Jacob Burckhardt. De tous les grands penseurs du XIXe siècle, d’ailleurs, Guizot est certainement celui auquel il ressemble le plus, bien davantage, par exemple, qu’à Tocqueville. On associe souvent ces deux penseurs –  la société du Mont-Pèlerin ne faillit-elle pas s’appeler « Société Acton-Tocqueville » ?  –, mais rien ne les rapproche en dépit de leur goût commun de la liberté et d’une certaine posture de « moraliste ».

Lire la suite, avec les notes de bas de page >

Lord Acton préface


Le volume comprend :

Chapitre I : Conférence inaugurale sur l’étude de l’Histoire (Cambridge, 11 juin 1895)
Chapitre II : De l’histoire de la liberté dans l’Antiquité (Bridgenorth, 21 mai 1877)
Chapitre III : De l’histoire de la liberté au sein du christianisme (Bridgenorth, 28 mai 1877)

Chronologie de Lord Acton

Traduit de l’anglais par Michel Lemosse.


De l’histoire de la liberté dans l’Antiquité

Extrait, pages 59-60

La liberté, juste après la religion, motive les bonnes actions et sert à justifier tous les crimes, depuis que la graine en fut semée à Athènes, il y a deux mille quatre-cent-soixante ans, jusqu’au moment où la moisson arrivée à maturité fut récoltée par les hommes de notre race. C’est le fruit délicat d’une civilisation devenue adulte ; et il s’est passé à peine un siècle depuis l’époque où les nations qui connaissaient la signification du terme ont pris le parti d’être libres. À chaque période, son progrès fut mis en danger par ses ennemis naturels, l’ignorance et la superstition, la soif de conquête et l’attrait d’une vie facile, l’ambition du pouvoir chez le puissant et les affres de la faim chez le pauvre hère. Durant de longues époques, elle fut totalement immobilisée, lorsque les nations secouaient le joug du barbarisme et se dégageaient de l’emprise des étrangers, et que la lutte perpétuelle pour la vie, privant les hommes de tout intérêt et de toute connaissance en matière de politique, les incita à troquer leur droit de naissance contre un plat de lentilles, et les rendit insensibles au prix du trésor auquel ils renonçaient. De tout temps, les amis sincères de la liberté se sont faits rares, et ses victoires, elle les a dues à des minorités qui, pour l’emporter, se sont associées à des acolytes qui ne partageaient pas les mêmes buts ; et cette association, toujours dangereuse, fut parfois désastreuse, en ce qu’elle donnait aux adversaires de légitimes raisons de s’opposer et attisait les querelles autour du butin au moment de la victoire. Aucun obstacle n’a été aussi constant ni aussi difficile à franchir que celui de l’imprécision et de la confusion qui s’attachent à la définition de la liberté prise dans son sens véritable. Si des intérêts hostiles ont pu causer bien du mal, les idées fausses ont créé des dégâts encore pires ; et les progrès qu’elle a connus se retrouvent dans l’amélioration des connaissances aussi bien que dans le perfectionnement des lois. L’histoire des institutions est souvent une histoire construite de mensonges et d’illusions ; car leur vertu est liée aux idées qui les font naître et à l’esprit qui assure leur maintien, et il peut se produire que la forme reste en place sans changer d’apparence alors même que la substance s’est dissoute.


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