Entretiens avec Mario Rigoni Stern : du front aux forêts

Le Courage de dire non rassemble les entretiens inédits de Mario Rigoni Stern de 1963 à sa mort en 2008 donnés à des journalistes ou des écrivains amis. Survivant de la guerre et des camps mais aussi conteur des montagnes, de la forêt et de la terre, Rigoni, celui dont son ami Primo Levi dira qu’il avait su « garder son authenticité dans notre époque de fous », fait partie des grands protagonistes du XXe siècle.
Enfance et adolescence sous la Grande guerre, guerre en Russie, retour chez soi, travail, réflexions sur l’écriture, sur la force magique de la nature : Mario Rigoni Stern (1921-2008) aborde chaque question avec la clarté de ceux qui ont assisté à l’un des moments les plus dramatiques de l’histoire. Une œuvre précieuse et émouvante (Le Sergent dans la neigeL’année de la victoireLes saisons de Giacomo), mais aussi un homme d’une très haute conscience morale.

Traduit de l’italien par Stéphanie Laporte. Paru en Italie en 2013 chez Einaudi, sous le titre Il coraggio di dire no. Conversazioni e interviste, 1963-2007.

Giuseppe Mendicino a rassemblé ces entretiens en quatre grandes parties, au sein desquelles ils sont présentés par ordre chronologique :
– La vie
– Les livres
– Les guerres
– La nature, les montagnes, la chasse
Ils sont introduits par une préface de Giuseppe Mendicino, une note sur le texte, une sur la traduction et un extrait d’un entretien de 2006 entre l’éditeur du volume et Mario Rigoni Stern en guise de préambule, à feuilleter ici.

Quatre extraits

La vie

C’est le printemps, et non l’automne, la saison pour mourir

Extrait de l’article de Paolo Rumiz pour La Repubblica, 24 septembre 2006.

« Maintenant, pour les champignons, il faudra attendre la prochaine lune. » Le vieil homme regarde la pluie derrière les vitres et se frotte les mains. Les cathédrales de dolomie ruissellent d’eau le long des couloirs de neige et renvoient l’écho du tonnerre emprisonné dans leurs gorges, mais Mario Rigoni Stern – profession écrivain, 85 ans, pour l’état civil seulement – est heureux comme un rongeur qui fait des provisions pour l’hiver. L’automne est une saison parfaite. « C’est la meilleure saison pour écrire, s’occuper du bois, bêcher le potager. Si je ne le fais pas régulièrement, j’ai l’impression de gâcher ma journée. On aura le temps de se reposer quand on sera mort. » Il rit avec les yeux humides d’un Saint-Bernard, sauveur des âmes perdues.

Il pleut à verse près de Passo Gardena, la montagne se prépare pour l’hiver. Le père du Sergent dans la neige se prépare lui aussi. Récolter les pommes de terre, mettre les pommes à l’abri et le chou à fermenter, déplacer le bois sec et empiler les nouvelles bûches, rédiger l’inventaire. Petits actes salvateurs, en harmonie avec les saisons, qui exorcisent un froid du diable et dédramatisent la mort. « C’est merveilleux, c’est le moment où la forêt change de couleur, la saison des récoltes, des bilans. Un peu de mélancolie, mais aussi de grandes journées de soleil, quand on peut voir en même temps, depuis les aiguilles des Dolomites, les Alpes et la lagune. »
L’automne est comme le couchant. L’homme qui le regarde en face est meilleur : il se confronte à sa propre dimension transitoire.

« Je sais bien que c’est ridicule. J’ai une épicerie en bas de chez moi. Mais, quand l’automne arrive, je ne peux pas m’empêcher d’accumuler. Saucisson, vin, bois. La peur que vienne avec l’hiver une saison de misère, m’habite au plus profond de moi. J’ai passé plus d’un hiver à souffrir : la guerre, le camp, la faim implacable, les amis emportés par le froid. Si je fais des provisions, j’affronte de la meilleure façon la saison du repos, de la lecture, du recueillement. Il y a longtemps, la neige m’a isolé pendant plusieurs jours, je suis resté sans lumière ni téléphone. Ç’a été une expérience merveilleuse. J’étais heureux, tranquille, il n’y avait pas la télévision. Les flocons tombaient sans bruit. J’avais du bois, de la farine blanche, du lard, du fromage, et une histoire à écrire. Je l’ai achevée à la lampe à pétrole. C’était Histoire de Tönle. »
L’hiver est une saison propice pour raconter. La neige, l’instinct du loup, l’envie de se perdre dans les bois autour de sa maison, sur l’Altipiano d’Asiago, chausser encore ses skis de fond, laisser sa barbe geler sous son propre souffle. C’est en hiver, sous une averse de neige, que le grand vieillard, lors d’une marche sous les sapins au pied de l’Ortigara, a raconté à Marco Paolini des moments de sa vie et dévoilé des pans de son monde. Un entretien unique – ou peut-être une immersion dans son âme – que l’on peut voir aujourd’hui en DVD dans sa version presque intégrale.

Et après le froid ? « J’attends le signal, le printemps. Il arrive à l’improviste, et non pas petit à petit comme l’automne. C’est comme la vie. Elle te secoue juste au moment où tu croyais en avoir fini, au moment où tu venais de remettre les rames dans la barque. Il y a toujours un chagrin, un amour, une peur ou une joie qui te prend par surprise. » Le signal arrive de cette façon, par un coup de vent, ou pendant la nuit, alors que tombe en continu la pluie sur le toit, et puis, au matin, l’herbe a reverdi. « J’entends les pinsons, et l’instinct me prend de bouger, comme lorsque j’étais enfant. Alors je marche, à longues enjambées, je suis plein de bonne volonté, mais au bout d’une heure les jambes me font mal. Je me rends compte que je n’entends plus les mésanges, mon oreille ne capte plus cette fréquence. »

Et alors ? « Alors je comprends ma limite. Il est fondamental pour un homme de la connaître. Or, la limite apparaît toujours au printemps. C’est le printemps, et non l’automne, la saison pour mourir. Il a une odeur précise, bien définie, humide, fraîche, vitale. Un parfum qui te promet que la vie continue même une fois que tu n’es plus là ; et c’est merveilleux. » Mais qu’en est-il de l’été, avec sa lumière puissante et ses nuits chaudes ? « Non, l’été ne m’a jamais intéressé. C’est une saison stupide, trop pleine de gens. Sur mon Altipiano, je n’ai qu’une hâte, que les foules redescendent dans la plaine. Un poète chinois disait : “Ne me cherchez pas en été, trop de choses à faire pour recevoir mes hôtes, trop de chariots et trop de chevaux en circulation, ne me demandez même pas d’ouvrir les fenêtres.” »

Au plus profond de lui, le rêve animal d’une tanière. Un lit, un peu de bois, de l’eau, de la nourriture, et au maximum cent livres. Des classiques, usés par le temps. « Avec cent grands livres, tu peux lire jusqu’à 90 ans. Regarde Xénophon, son Anabase sur la retraite des Grecs en l’Anatolie, en plein hiver. Je l’ai relue récemment. Il y a déjà tout. L’histoire est identique, dans les moindres détails, à celle du front russe. Je me suis alors demandé quel besoin j’avais eu d’écrire Le Sergent dans la neige ? Je n’ai fait que produire une variante sur le thème. Et puis il y a Thucydide, Polybe : des merveilles ! Pas une once de rhétorique ! Le mot “héros” n’est jamais utilisé. Aujourd’hui, en revanche, il suffit d’un hélicoptère qui tombe et on a droit aux funérailles nationales… »

« Aujourd’hui il y a trop de bruit, nous sommes en train de perdre le sens des mots, leur force thérapeutique. Pourtant l’homme a besoin des mots, c’est pour cela qu’il chercher à en garder la trace. Primo Levi a survécu à Auschwitz en récitant la Divine comédie. Conserver le verbe au plus profond de lui-même l’a empêché de devenir un numéro ; le secret de la parole fait la différence entre les vivants et les morts. En Russie, dans ma Russie, les gens vont réciter des textes sur la tombe des poètes. Je l’ai vu faire sur la tombe de Sergueï Essénine. Une babouchka m’a donné un bouquet de violettes et je me suis approché. Il y avait quelqu’un qui déclamait la Lettre à ma mère, et les passants s’arrêtaient, ils pleuraient. J’ai demandé si quelqu’un connaissait le passage sur Tania et l’hiver dans Eugène Onéguine. Il s’est alors produit quelque chose d’extraordinaire : un homme s’est mis à chanter cet air avec une fabuleuse voix de baryton. »

Chez Rigoni Stern, la parole dite vient avant, bien avant la parole écrite. Elle a un rythme thérapeutique, elle épouse la façon dont l’homme se déplace, animal nomade prisonnier de la modernité. « Quand j’allais parler aux jeunes lycéens, je leur disais : “Pourquoi vous sentez-vous perdus sans téléphone ni ordinateur ? Réfléchissez une seconde : Homère n’a pas écrit, il était aveugle, et il s’est contenté de chanter. Le Christ a écrit sur le sable des mots qui ont été effacés par la mer et le vent. Dante a travaillé avec une plume d’oie. Michel-Ange ne maniait pas un marteau-piqueur mais un scalpel. Brunelleschi n’était que maçon. Et regardez ce qu’ils ont créé. L’homme est capable de faire des choses énormes avec très peu de moyens.” »

Pages 71-77

Les livres

Rigoni Stern et le livre caché

Extrait de l’entretien avec Francesco Mannoni pour L’unione sarda [« L’union sarde« ], 24 juin 2007.

« J’ai tant de livres dans ma bibliothèque privée, mais il en est un en particulier qui a marqué mon apprentissage intellectuel de façon déterminante, et je le relirai encore cet été comme s’il venait d’être publié. »
Pour l’écrivain Mario Rigoni Stern, relire plutôt que lire est presque un impératif. L’ancien « sergent dans la neige », avec cette barbe blanche qui le fait ressembler à un prophète de la Bible, repense avec nostalgie aux livres de son adolescence et de sa jeunesse dans la quiétude de sa maison d’Asiago, à deux pas de l’azur du ciel et du vert des forêts.

Ce livre, se souvient-il, s’appelait Liriche in fore della poesia italianaFlorilège de la poésie italienne »], et c’était un recueil qui allait des origines de la poésie italienne jusqu’au XIXe siècle. Mes poètes préférés étaient alors les Toscans du Trecento, à partir de Cecco Angiolieri, mais aussi beaucoup d’autres qui utilisaient l’ottava rima, le mètre des chantres du XIVe siècle et des petits poèmes de Boccace, qui allait remplacer la terzina de Dante.

Même lorsque j’étais caporal des Alpins, c’était cette petite anthologie que j’emportais dans mon sac à dos. Sur les sommets les plus hauts, au milieu des glaciers, même en été, le soir, assis sur un rocher, j’ouvrais mon petit livre et je lisais. Face à moi, j’avais des montagnes d’une rare beauté, et des forêts d’un vert sombre, traversées par endroits par des vagues d’un vert plus tendre, éclatant. »

Quels autres poètes de ce recueil aimiez-vous ?

De ce petit livre, j’ai évidemment beaucoup aimé les poèmes de Pétrarque et de Dante, que tout le monde a lus. Les vers de Pétrarque, originaire d’Arquà, ont une profondeur qui sait pénétrer le cœur de chaque homme. Un hiver, je me suis mis à lire avec beaucoup de passion Guerre et paix de Tolstoï. J’avais trouvé une édition avec le texte français en regard, et ç’a vraiment été une lecture extraordinaire. J’étais emporté dans l’atmosphère d’un monde unique. Tolstoï est une mer en tempête, et chez lui les sentiments sont des tornades puissantes.

À part ces livres, que lirez-vous ou relirez-vous cet été ?

Le Zibaldone de Leopardi : je le lis depuis toujours parce qu’il est d’une actualité brûlante. C’est un de ces livres qui contiennent toute l’expérience humaine et sont la preuve que le présent n’est rien d’autre qu’un passé revécu après avoir fermenté dans le grand chaudron de la vie et de l’histoire.

Est-il un livre, ou plusieurs, lié au souvenir de vacances d’été ?

Du côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleur de Marcel Proust, les deux tomes les plus beaux d’À la recherche du temps perdu. Je les ai lus au cours d’un été passé à la mer. C’était sur une plage sauvage d’une île de Dalmatie, il n’y avait personne, et les mots de Proust semblaient danser sur la transparence des eaux. Je lisais avec une intensité unique, car j’étais à l’endroit parfait pour lire Proust, un auteur avec lequel il est nécessaire de cohabiter en pleine solitude, plongé dans le silence, en dehors du reste du monde pour recevoir pleinement sa narration forte et déchirante.

Y a-t-il un livre en particulier qui soit pour vous une sorte de Bible ?

Les livres qui ont compté dans ma formation intellectuelle se comptent par milliers, parce que chaque livre que j’ai lu a déposé quelque chose au fond de mon âme, mais Tchekhov, pour lequel je nourris une prédilection particulière, m’a énormément influencé. Notamment ses nouvelles. Pas seulement pour sa manière de raconter et son style ; il m’emportait tellement que j’étais comme aspiré par l’histoire au point d’avoir l’impression d’être dans le passé, à l’intérieur du récit, comme si je le vivais à la première personne. Je devenais moi-même une partie du récit, concrètement, charnellement.

[…]

Mais cet été, en vacances, ne lirez-vous pas aussi des livres contemporains ?

Des livres contemporains ? Qu’y a-t-il de plus contemporain que les classiques ? Je veux relire le Thucydide de la Guerre du Péloponnèse, mais surtout un livre que je lisais quand j’avais 18 ans. J’étais si absorbé par ce roman que lorsque, à la maison, on me demandait de faire quelque chose, je le faisais de mauvaise grâce et à la va-vite pour pouvoir continuer ma lecture. Un jour, on m’a envoyé chercher du bois sous l’auvent et, quand je suis revenu, le livre avait disparu. Je l’ai cherché partout où j’ai pu, sans réussir à le trouver. J’ai compris que ma mère l’avait caché. Plusieurs années ont passé et un jour, après la fin de la guerre, alors que je devais repeindre les murs de la cuisine, j’ai retiré du plafond les seaux en cuivre qui y étaient accrochés. Dans le premier seau, j’ai trouvé le livre que j’avais tant cherché. C’était L’Île au trésor de Stevenson. Je veux le relire parce qu’à ce moment-là je pensais ma vie dans la peau du protagoniste. Peut-être retrouverai-je ainsi mes 18 ans ?

Pages 135-138

La guerre

Extrait d’une rencontre avec les élèves du collège de Lozzo di Cadore, Asiago, mai 1993.

[…]
Que ressentiez-vous quand vous étiez obligé de tuer ?

J’avais des mitrailleuses. J’ai beaucoup tiré avec des mitrailleuses, comme je le raconte dans Le Sergent dans la neige. Très probablement, j’ai parfois tué. Mais je n’ai jamais vu en face les hommes sur lesquels j’ai tiré : ils étaient loin, ils venaient vers moi, et je tirais sur eux comme eux tiraient sur moi. Il s’agissait d’un instinct de survie, déterminé par la guerre. Mais, quand on m’a ordonné de tuer de sang froid, je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas fait, et je ne le regrette pas, évidemment ; je ne regrette pas d’avoir désobéi aux ordres. Il s’agissait, dans ce cas particulier, d’un commissaire politique et d’un commandant d’artillerie. Ceux d’entre vous qui ont lu mes livres connaissent déjà cet épisode survenu lors de la première bataille de Kotovski. Le récit a pour titre « Dans la steppe de Kotovski » (Retour sur le Don). Après avoir capturé un commissaire politique et un commandant d’artillerie, le lieutenant qui prenait la fuite m’a ordonné de les tuer d’une balle ; je ne l’ai pas fait et j’espère qu’ils sont encore en vie. Je n’ai pas non plus tué les prisonniers que j’ai capturés, alors que beaucoup, surtout les Allemands, tuaient leurs prisonniers. Je n’ai pas tiré non plus lorsque le lieutenant m’a donné l’ordre durant la retraite de tirer sur un vieillard alité et sur ses enfants. Vous vous rappelez ?

Avez-vous réussi à vous réinsérer dans la société ?

Oui, mais, comme je vous l’ai dit, cela n’a pas été facile de trouver un équilibre. Vous voyez, il est possible que je ne dorme pas cette nuit, parce que le fait d’en parler me fait revivre ces épisodes. Je me suis donc réinséré dans la société jusqu’à un certain point. Tous les naufragés et les rescapés ont cette difficulté.

Je me suis demandé pas mal de fois – c’est un enseignant qui intervient – pourquoi j’aimais lire vos livres. Je suis arrivé à la conclusion que vos livres parviennent à raconter, comme peu d’écrivains parviennent à le faire, la vie des gens humbles et les choses du quotidien en les rendant plus grands. J’aurais voulu aussi parler du rythme propre à vos livres, qui à certains moments de ma vie m’ont apporté un peu de sérénité. 

Vous voyez, je raconte mon expérience, je suis un conteur, je ne suis pas un romancier. Bien sûr les expériences de la guerre sont les plus dramatiques, les plus importantes qu’un homme puisse vivre. Je considère Le Sergent dans la neige, parmi les onze ou douze livres que j’ai écrits, comme le plus important. Si je devais dire quel livre je sauverais en premier parmi ceux que j’ai écrits, ce serait certainement Le Sergent dans la neige. Pour la raison évidente qu’il aide à comprendre ce qui s’est passé, qu’il incite à réfléchir. Mon livre le plus beau, en revanche, est certainement Histoire de Tönle. Cette histoire retrace la trajectoire d’une vie, une existence entière. Vous parliez des humbles et des grands. Je ne fais pas de différence entre les humbles et les grands. C’est la parole de l’Évangile. C’est aussi celle de beaucoup de grands auteurs. Je suis convaincu que la vie des hommes ne vaut pas pour la célébrité que l’on peut atteindre grâce au cinéma, à la télévision, au gouvernement, ou dans d’autres domaines, mais pour ce que chacun sait créer, sait vivre, sait donner aux autres. Il y a des grands qui ne sont grands qu’en apparence et qui sont au contraire misérables, d’ailleurs l’histoire les efface. Il y a en revanche des personnes apparemment communes qui ont une vraie sagesse… même des analphabètes. N’oublions pas que Charlemagne était analphabète. Il peut exister des hommes dont personne n’aurait imaginé qu’ils deviendraient grands, il est difficile de placer les hommes sur une échelle de valeurs. […]

Vous aussi, jeunes gens, vous deviendrez un jour des hommes de talent, des mamans de talent, des écrivains de talent, des menuisiers de talent, des artisans de talent, des professionnels de talent. Vous, monsieur, vous parlez d’humilité, mais vous voyez, vous êtes enseignant et être enseignant est quelque chose de très important. […]

Que pensez-vous de la guerre ?

Vous allez comprendre sans mal ce que je pense de la guerre. Un vieil homme, qui vivait de la récupération de matériel de guerre, disait : « La guerre est une sale bête qui court de par le monde et qui, de temps en temps, réapparaît à tel ou tel endroit. » C’est peut-être vrai. Car nous voyons bien que cette sale bête a réapparu, elle est passée par le Vietnam, elle va dans le Golfe, elle arrive en Yougoslavie et peut-être sera-t-elle tout à l’heure en Amérique du Sud. C’est une sale bête qui court de par le monde. C’est un monstre. C’est le manque de conscience qui génère les monstres, mais il faut aussi garder présent à l’esprit que la guerre doit être combattue de toutes les manières possibles. Si quelqu’un la déclenche chez toi, tu dois chercher à te défendre. Par conséquent, la seule guerre qui soit acceptable est la guerre pour la défense de sa propre liberté et de sa propre terre. On a toujours tort d’aller faire la guerre chez les autres. Mais le problème ne finit pas là : vaut-il la peine de mourir pour sa patrie ? Une mère ne devrait pas laisser mourir ses enfants, elle devrait les faire vivre. Que vous dire de plus ? C’est une question complexe. Von Clausewitz, qui était un grand penseur, un général de Frédéric de Prusse qui écrivait des traités sur la guerre, disait de la guerre qu’elle était la continuation de la politique faite avec d’autres moyens. Ce serait excessivement simpliste, la conséquence extrême à laquelle on ne voudrait jamais arriver. Tant de gens disent : « Les guerres ne finiront jamais. » Quant moi, je suis persuadé du contraire, car les gens devraient mûrir. Nous avons toujours à l’intérieur de nous une part de cruauté et ce qui se passe actuellement en Bosnie en est la preuve, mais nous devons être convaincus que tout cela pourra être dépassé. L’autre problème pour l’humanité est celui de la destruction et de la consommation de la nature, tout aussi dangereuse que la guerre. Car, en détruisant la nature, nous détruisons l’homme, nous observons une augmentation de la mortalité à cause de cancers causés par des pollutions de toutes sortes. Ce sont ceux-là les problèmes importants. On parle du bonheur de l’homme. Qu’est-ce que c’est ? Nous devons en finir avec la guerre et nous ne devons pas abîmer la nature pour ne pas détruire notre vie. Cela dépend-il de nous ? Jusqu’à un certain point, cela dépend de nous et des autres en même temps.

[…]

Pages 167-171

La nature, la montagne, la chasse

L’homme et la montagne

Extrait de l’entretien avec Paolo Tessadri et Mauro Neri, 1991

[…]

Quelles sont pour vous, Mario Rigoni Stern, les couleurs de la montagne ?

Elles accompagnent la vie. Le passage des saisons est comme le long voyage de la vie. Le printemps est la naissance : quand la neige fond en faisant place au premier bourgeon, c’est comme lorsque quelqu’un naît, c’est la vie qui recommence et qui sort de l’utérus de la terre. Ensuite vient la saison de l’été, qui correspond à notre maturité : elle est sans couleurs, ou bien avec des teintes plutôt pâles. Elles ont quelque chose des désillusions du printemps et sont le prélude de l’automne. C’est une phase intermédiaire, tout comme dans la vie de l’homme. Les couleurs de l’été sont celles de la forêt, des pâturages plus ou moins verts, qui tendent d’ailleurs davantage vers le brun que vers le vert. Les pierres en revanche, ont l’air immuables, même si, à y regarder de près, elles changent de couleur elles aussi. L’automne, c’est la splendeur, c’est l’homme qui arrive vers la fin de sa vie, il revoit tout ce qu’il a vécu et il peut enfin y réfléchir librement. Le contraste des couleurs apparaît plus marqué, plus évident : le rouge, le brun, le jaune sont les couleurs de la vie. Puis vient l’hiver avec la neige, la paix, la mort : tout est tranquillité, quiétude, repos. Mais ce n’est pas une saison triste, parce que, sous le silence, il y a la vie. On ne meurt donc pas en vain. Voilà, si on est vraiment attentif aux couleurs de la montagne, on peut y apercevoir les couleurs de la vie.

Quelles sont pour vous les odeurs de la montagne ?

Les odeurs suivent et accompagnent les saisons et le temps. Celle de la première neige, fin novembre, surtout si elle vient du nord, est une odeur très subtile, que l’on respire dans l’air. Elle ressemble un peu à celle du brouillard, quand il est bon, et non gras et lourd comme aujourd’hui. Une autre odeur forte et prégnante est celle de la fin de l’automne, quand pousse un type d’herbe particulier sur les parcelles exposées au nord. L’odeur de la végétation se fait alors intense, pénétrante, semblable à nulle autre. On y sent quelque chose de sauvage, de chimique presque. Mais ce n’est que l’herbe qui, avant de mourir, exhale cette très forte odeur. Il y a aussi l’odeur de la pierre. Les cailloux ont leur parfum. On ne peut le sentir que lorsqu’on est très bien entraînés : la roche humide a une odeur différente de la roche sèche et chauffée par le soleil. Les alpinistes le savent bien. Puis il y a l’odeur de la glace, l’odeur de la neige, sans parler du parfum des forêts, de la résine, des fleurs. On peut parfois reconnaître les arbres à leur odeur. Le sapin, le pin de montagnes et le mélèze ont chacun la leur. Tout le monde connaît l’odeur des vaches, mais tout le monde ne sait pas reconnaître celle des veaux. Il y a aussi l’odeur du gibier. Quand tu marches sur un sentier où sont passés des animaux sauvages, tu le perçois. Il m’est arrivé aussi de m’approcher d’une tanière de renards en suivant leur odeur, qui est beaucoup plus légère que celle que l’on respire au jardin zoologique.

Que signifie pour vous « toucher la montagne » ?

Cela veut dire dormir sur elle. Quand tu te couches sur la montagne, en silence, loin de la route, que tu t’allonges sous un mélèze, tu sens la terre qui te transporte dans l’univers. J’ai éprouvé cette sensation dans deux endroits seulement : en montagne, bien sûr, et dans la steppe russe. En ville, à la mer, à la campagne, je n’ai jamais eu la sensation d’être une molécule bercée par l’univers et déposée sur la terre. Maintenant je n’ai plus l’âge mais, quand je faisais de l’escalade, je sentais la roche sous mes doigts et je comprenais leur consistance et leur dureté : c’était une sensation magnifque. Essaie donc un jour de caresser les arbres frappés par la foudre : ils réussissent à rester vivants, au prix de mille efforts, accrochés à la roche. Ces troncs tortueux te communiquent leur envie de vivre. Il y a aussi les saveurs ; tu prends dans ta bouche un morceau de mélèze, une brindille sèche et tu sens un goût légèrement amer, différent de celui du pin de montagnes. C’est comme être au-dedans de la nature, ne faire plus qu’un avec elle et la sentir respirer, réussir à la comprendre. Une fraise qui pousse au soleil a une saveur différente de celle qui mûrit à l’ombre. On peut aussi sucer le nectar de certaines fleurs ou mâcher une brindille de sapin blanc à la période du miellat pour sentir la douce saveur du miel.

Et les bruits ?

Bien sûr, il y a aussi les bruits. Non pas ceux des moto-cross ou des 4 × 4, ou bien les cris des gens, mais le bruit du vent dans les arbres, qui change selon les espèces : un feuillu produit un bruissement différent de celui d’un mélèze ou d’un sapin. Il y a les bourrasques de vent, qui soufflent et secouent les arbres, elles sont comme les vagues qui agitent la mer, l’une arrive quand l’autre repart, dans un mouvement incessant, comme un appel qui s’éloigne et qui s’approche aussitôt après. Il y a le bruit des animaux. Le renard, par exemple, qui descend pour chasser à la tombée du jour, tu l’entends qui aboie, qui appelle on ne sait qui. À la période des amours, les chevreuils se cherchent, se courtisent, s’accouplent. Il y a les oiseaux : chacun à sa voix particulière, sans parler du coq de bruyère. C’est l’esprit de la nuit qui appelle le jour, comme l’a écrit un auteur russe. Même l’absence de bruit a sa propre voix : quand il neige, tous les sons sont étouffés, on a l’impression que c’est le silence qui épouse le bruit de la neige. Un silence particulier.

On décèle chez vous, en écoutant vos propos ou à la lecture de vos livres, une passion particulière pour le coq de bruyère. Pourquoi ?

Le coq de bruyère est un animal mythique, vivant sur ces montagnes depuis la préhistoire. C’est le plus grand des tétraonidés, animaux survivants des dernières glaciations, avec le bouquetin. Dès la disparition des glaces, les coqs de bruyère ont abandonné la plaine et adopté la montagne pour habitat naturel. Ce sont des animaux emblématiques, qui témoignent d’époques très anciennes et qui dégagent donc un charme tout particulier. Exactement comme les bisons européens, qui sont restés dans certaines forêts, entre la Pologne et la Russie, des animaux impressionnants et en même temps très émouvants. […]

Pages 256-259


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