Choisir le métier des armes : Percy Kemp écrit à son fils La Promesse d’Hector

Quand ai-je perdu cette paix de l’âme et cette tranquillité de l’esprit longtemps conférées par la certitude que le nom d’Hector serait toujours chanté, et sa mort pleurée ? À quel moment me suis-je rendu compte que ce sur quoi j’avais construit mon être et bâti ma vie était l’écho de moins en moins audible et l’éclat de moins en moins visible d’un autre monde et d’un autre temps dans lesquels personne autour de moi ne se reconnaissait plus ?

Il est d’usage, je sais, de dater l’instant précis où une vieille blessure qu’on avait crue refermée s’est rouverte, et où une ancienne souffrance qu’on avait pensée à jamais enfouie est réapparue. Au gré du tempérament de chacun, c’est soit une prise de conscience, soit une intuition, soit une inspiration, soit une révélation qui sont censées nous y avoir amenés. Les choses se passent-elles réellement ainsi ? J’en doute. Comme lors d’un tremblement de terre ou de l’éruption d’un volcan, la faille première couve longtemps dans notre tréfonds, y travaillant systématiquement les plaques tectoniques sur lesquelles reposent notre quiétude et notre confiance en nous, et les ébranlant bien avant de se donner à voir à la surface dans toute sa puissance et sa violence.

Dans mon cas, une douleur sourde devait, me semble-t-il aujourd’hui, gronder en moi du temps où j’étais encore à l’École de guerre. Trop occupé que j’étais cependant à bien faire et, plus encore, à me montrer à la hauteur des attentes de ton grand- père, je n’en étais pas conscient. Pas plus que je ne le fus plus tard, pris par le feu de l’action – et là, comme tu le sais, j’emploie cette expression littéralement. La guerre n’étant propice ni au lissage des plumes ni à l’introspection, il m’aura fallu attendre une bonne vingtaine d’années pour me rendre compte de ce qui m’arrivait.

Pour mieux t’expliquer tout cela, il me faut maintenant faire une petite digression et t’entre- tenir d’un malentendu qui, aujourd’hui encore, court entre ton grand-père et moi, et dont je ne me suis jamais vraiment ouvert à lui, franchise et respect filial ne faisant pas toujours bon ménage.

Vois-tu, ton grand-père reste persuadé que c’est pour marcher dans ses pas et ceux de nos ancêtres avant lui que j’ai rejoint l’École de guerre. Il se trompe. Car s’il est vrai que c’est pour sacrifier à la tradition familiale que je fis, le moment venu, le choix de servir dans les blindés, ma décision d’embrasser la carrière militaire me fut dictée par de tout autres considérations.

À vrai dire, si j’avais choisi le métier des armes, c’était dans l’espoir de faire mieux qu’Hector. Comprends-moi : je n’entends pas par là que le tout jeune homme que j’étais rêvait de se montrer plus fougueux au combat et plus courageux face au danger qu’Hector ne le fut jamais. Mon ambition n’était pas là. Il était néanmoins un point précis sur lequel je comptais bien surpasser Hector, et c’était, sinon le sens du devoir, du moins celui des responsabilités.

Rappelle-toi. Au chant XVIII de l’Iliade, pour venger la mort de son ami Patrocle, Achille sort finalement de sa bouderie et, à la grande joie des Achéens, reprend le combat contre Troie. Le sage Polydamas, voyant alors la tournure prise par les événements, conseille à Hector de se replier dans la ville pour y attendre l’ennemi à l’abri de ses hautes murailles. Mais le grand Hector, d’un revers dédaigneux de la main, balaie ces conseils si peu virils à son goût. Il insulte même Polydamas et, persuadé (déjà !) que la meilleure défense est encore l’attaque, il décide d’aller affronter les Achéens menés par Achille en terrain découvert. La suite, tu la connais : Hector ayant laissé sa témérité et sa vanité prendre le dessus sur ses responsabilités envers sa cité, c’est en déroute que les Troyens finiront ce jour-là par se replier vers la ville.

Rappelle-toi aussi. Au chant XXII, chant de triste mémoire, Achille l’ayant défié en combat singulier, Hector, sourd aux supplications des siens qui l’implorent et l’adjurent – Achille étant réputé invincible – de ne point répondre à cette provocation mais de vivre pour continuer à assumer ses responsabilités de chef militaire et de premier défenseur de la cité, quitte l’abri des remparts de Troie et sort seul affronter Achille. On ne sait que trop bien comment tout cela se terminera. Mais ce qui, vois-tu, dans ce triste chant, m’interpelle au moins autant si ce n’est plus que la mort d’Hector, c’est sa fuite en avant. Fuite en avant qui, intervenant après qu’il a auparavant causé la déroute des Troyens et provoqué leur retraite désordonnée vers la ville, l’incite maintenant à sortir affronter seul Achille pour effacer la honte qu’il ressent. C’est lui- même qui le dit : « Et maintenant que j’ai, par ma folie, perdu mon peuple, j’ai honte en face des Troyens, et je ne veux pas qu’un moins brave que moi aille dire un jour : “Pour avoir eu trop confiance en sa force, Hector a perdu son peuple.” »

Répondant à celle d’Achille, voilà l’hubris inattendue d’Hector. Et elle le pousse à préférer, quoi qu’il en coûte, affronter l’invincible Achille plutôt que d’avoir à faire front au qu’en-dira-t-on. Comme elle l’incite à faire passer sa fierté avant ses responsabilités de chef de guerre et de premier défenseur de sa patrie.

Comme j’aurais voulu que ce jour-là Hector se montre un peu moins souverain et un peu plus raisonnable ! Car, aussi chers que soient à mon cœur sa vaillance et son sens de l’honneur, comme toi et comme tous les autres humains je tiens en réalité bien moins de lui que d’Ulysse. Rejoignant donc l’École de guerre à peine plus âgé que tu ne l’es aujourd’hui, je fis le serment de ne jamais succomber à cette tentation qui, au pire moment pour les siens, incita le grand Hector à faire passer son destin personnel avant celui de sa cité.

J’étais alors, crois-moi, à mille lieues de soupçonner que, lorsqu’elle me rattraperait, cette démesure ne serait point de mon fait, mais bien plutôt, ironie des choses, imposée par les miens. Imagine-t-on le roi Priam et le sage Polydamas pressant Hector et l’incitant à sortir s’attaquer à Achille ? C’est pourtant ce qui se passa.

Percy Kemp, La Promesse d’Hector, chapitre V, pages 31 à 35.

 


 

Percy Kemp est né à Beyrouth, d’un père britannique et d’une mère libanaise. Celui que la presse surnomme « l’espion écrivain » est surtout connu du grand public pour ses romans d’espionnage, particulièrement bien informés (Le Grand JeuLe système BooneNoon Moon).
Sa connaissance des rouages géopolitiques et de l’Histoire confèrent à son récit un regard particulièrement original porté sur une éternelle question : qui tiendra les murs de notre monde ?

Dans La Promesse d’Hector, hanté par la figure emblématique d’Hector, un soldat écrit à son fils et s’interroge sur notre manière de mener les guerres, quand drones et missiles balistiques se substituent aux hommes, quand le centre de gravité du monde bascule de l’Atlantique vers le Pacifique, quand la société numérique triomphante sacrifie la Vérité sur l’autel de la Convenance.

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  • 130 pages. Bibliographie des ouvrages cités
  • Livre broché. 12.5 x 19 cm
  • Parution : 12/04/2018
  • EAN13 : 9782251448053
  • 13,90 € en librairie ou sur notre site internet >

 

 


À consulter également :

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« Suis-je le père de cet enfant parce que je l’ai engendré, ou parce que j’en prends la décision ? » À notre époque où les pères se font de plus en plus absents, Luigi Zoja répond à cette question impérative en se plaçant du point de vue du père pour livrer une brillante analyse des images archétypiques et des représentations mentales de la figure occidentale du père.
Psychanalyste jungien ouvert à toutes les questions de culture et de société, l’auteur puise aux sources de l’anthropologie et de la mythologie et nous entraîne en particulier dans une vibrante relecture de la paternité depuis Homère et Virgile jusqu’au siècle du cinéma et des totalitarismes. Au cœur de la question du « devenir père », le clivage éternel du masculin entre deux identités non unifiées (mâle/père), le paradoxe du père affecté de rigidités affectives et relationnelles, sont éclairés par de nombreux exemples : Ulysse, Achille, Hector et Énée, le père américain selon Steinbeck, les pères des sociétés totalitaires mis en accusation par leurs propres enfants.
Ce grand texte devenu un classique nous aide à comprendre pourquoi tant d’enfants, élevés sans père et sans idéal paternel, sont assaillis par un essaim d’images virtuelles à caractère mâle et viriloïde…
En assimilant le sens profond du magnifique geste d’Hector – qui, élevant Astyanax à bout de bras, prie les dieux pour que son enfant le dépasse en force –, puissent les pères d’aujourd’hui se voir enseigner cet art, si difficile, qu’est l’egoconstruction d’un père authentique.

Luigi Zoja, Le Père. Le geste d’Hector envers son fils. Histoire culturelle et psychologique de la paternité, Les Belles Lettres, 2015. Plus de détails ici >

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