Maître Meou choisit la « Voie du Bouddha » : dialogues pour dissiper la confusion

Chine des Han et bouddhisme indien : une rencontre mouvementée dont témoigne cette « première illustration et défense » du bouddhisme en Chine, par un lettré ayant refusé de se mettre au service des puissants, Maître Meou. Trente-sept arguments traduits et commentés par Béatrice L’Haridon, qui seront en librairie, en bilingue chinois-français, le 24 octobre 2017.

Dans cet article, à la suite de la présentation des auteurs, nous vous proposons deux extraits – l’un de l’introduction, l’autre du texte en bilingue à feuilleter dans sa mise en page réelle, puis un parcours dans nos publications à la découverte du bouddhisme chinois.

Béatrice L’Haridon est maître de conférences à l’Université Paris Diderot-Paris VII et membre junior de l’Institut Universitaire de France. Elle a traduit pour la Bibliothèque chinoise les Maîtres mots de Yang Xiong et, en collaboration avec Stéphane Feuillas, les Nouveaux discours de Lu Jia.

MeouTseuDe Maître Meou, ou Meou-tseu, nous ne connaissons rien de certain. L’auteur, dénué de l’identité conférée par le prénom et la lignée paternelle, se confond entièrement avec son texte, des dialogues fictifs précédés d’une autobiographie qui pourrait bien être tout aussi fictive. Au cours des dernières décennies du IIe siècle, il aurait vécu avec sa mère dans la région du Jiaozhou, à l’extrême-sud de l’empire des Han, région qui incluait une partie du Vietnam actuel. Malgré sa grande maîtrise des sciences lettrées, il se serait très tôt montré rétif à mettre ses connaissances au service des puissants. Se tournant ensuite vers l’enseignement du Bouddha, confronté à l’hostilité de ses contemporains, il aurait alors composé ces dialogues, avant de s’évanouir définitivement dans la nuit de l’histoire – ou du mythe.

Des mondes incomplets

Extrait de l’introduction de Béatrice L’Haridon, pages XLVII – L. Les notes présentes en bas de page dans le volume ont été ici retirées pour faciliter la lecture.

La rencontre, en rêve ou dans la réalité, avec le monde bouddhique, si partielle ou médiatisée qu’elle soit à l’époque des Han orientaux, laisse entrevoir une figure sacrée, le Bouddha, une organisation nouvelle, de type monacal, une culture scripturaire éminemment complexe et abondante, toutes choses inenvisageables dans le cadre des Classiques, qui étaient pourtant considérés depuis les Han occidentaux comme un corpus complet, épuisant tous les aspects et tous les mouvements du cosmos.

Il ne faut pas cependant considérer cette rencontre comme la confrontation de deux mondes homogènes et antithétiques. Il semble premièrement que le contenu théorique du bouddhisme soit relativement mal connu aux débuts de son introduction en Chine. De fait, l’interlocuteur de Meou-tseu ne l’interroge pas tant sur des points de doctrine que sur des modes de vie qui lui semblent incompatibles avec les valeurs véhiculées par les Classiques ; ou bien il tente d’assimiler certaines pratiques du bouddhisme avec celle des chercheurs taoïstes d’immortalité. D’un autre côté, le mouvement même de notre texte est en fait emprunté à la tradition confucéenne, dont il fait usage à divers niveaux : pour repousser toute confusion avec les pratiques d’immortalité, mais aussi pour défendre le recours à la rhétorique, ou encore, dans un retour aux sources textuelles avouées (les Entretiens de Confucius) ou non avouées (les Nouveaux discours de Lu Jia), pour faire renouer l’interlocuteur- lecteur avec un classicisme ouvert à la transformation. Le Meou-tseu présente donc un cas intéressant de création d’un hybride à partir de traditions incomplètes (la tradition classique ne connaissant pas le bouddhisme d’une part, et le bouddhisme étant mal connu, ou pire encore confondu avec la « religion taoïste » d’autre part), et non pas de confrontation entre deux blocs culturels. Dans ce processus d’hybridation, le taoïsme philosophique joue un rôle de cheville ouvrière.

L’hybridation se manifeste dans notre texte sous une forme qui pourrait quelque peu dérouter le lecteur, celle d’un tissage de citations, qui inscrit dans le texte l’articulation entre divers courants de pensée, les questions éristiques amenant très souvent Meou-tseu à s’appuyer dans un même mouvement à la fois sur Confucius et sur Laozi, les entrelaçant ainsi en les citant tous les deux à l’appui d’une même idée, selon un procédé constant de redoublement de la citation. La fonction de ces multiples citations n’est pas illustrative, elle est plutôt, pour reprendre l’assimilation faite par Meou-tseu entre les cinq Classiques et les cinq saveurs, d’« assaisonner » des idées non seulement nouvelles, mais susceptibles de faire éclater le cadre classique. Ainsi, le trente-deuxième argument défend l’échappée hors du cycle des renaissances comme but ultime de la pratique morale, idée nouvelle s’il en fut, en l’amenant de manière particulièrement habile entre deux citations du Laozi. La première citation (extraite du verset 55) rappelle que le mouvement de renforcement et de décadence est contraire au mouvement de la Voie, ce qui amène Meou-tseu à l’idée selon laquelle trouver la Voie c’est trouver le moyen d’échapper à la vie elle-même, et donc d’échapper au cycle des renaissances : une telle interprétation du Laozi va ainsi à l’encontre des chercheurs d’immortalité, voués à prolonger et à transcender la vie par la vie, alors que celle-ci mène forcément à la décadence. Une même interprétation bouddhique du Laozi est à l’œuvre dans la citation d’un second passage (extrait du verset 13) qui assimile le corps à une « grande calamité », expression qui dans le Laozi n’avait évidemment aucun rapport avec l’idée d’échapper au cycle des renaissances, mais visait à renverser la vision commune des vicissitudes de l’existence, notamment politique.

Au-delà de l’usage complexe des citations, qui d’emblée pose ce « débat » dans une intertextualité touffue, le Meou-tseu est peut-être l’un des premiers textes à affirmer d’emblée une coupure avec l’oralité, et donc à repousser sciemment toute référence à un débat réel, la mise en scène du débat accédant même au statut de voie médiane entre la polémique orale et le silence. Cet artifice rhétorique appuyé prend précisément sa source, si on en croit la préface, dans le refus d’une confrontation stérile entre deux mondes, aussi bien que du silence indifférent :

Meou-tseu se voua à l’étude de la Voie du Bouddha, tout en affinant sa compréhension des cinq mille mots du Laozi. Il buvait la liqueur du Mystère (la Voie taoïste) et jouait de la cithare des Classiques. Les hommes du commun critiquaient souvent une telle démarche, disant qu’elle empruntait une voie hétérodoxe et se détournait des Classiques. Polémiquer avec eux aurait été contraire à la Voie, et rester silencieux était impossible. Alors Meou-tseu se tourna vers l’écriture pour résoudre ces critiques, citant à l’appui les paroles des saints et des sages. Le titre de l’ouvrage ainsi conçu fut : Comment Meou-tseu dissipa la confusion. (Préface)

[…]


Quatre arguments – bilingue chinois / français à feuilleter

— “Honneurs et richesses sont ce que les hommes désirent le plus au monde, pauvreté et obscurité sont ce qu’ils détestent le plus.” Ils prennent plaisir aux joies et au loisir, et craignent les fatigues et l’épuisement. L’Empereur Jaune nourrissait son principe vital en accordant la plus haute importance aux divers aliments. Confucius a dit ceci : “Pour la nourriture, je ne dédaigne pas le meilleur riz, pour le hachis, je ne dédaigne pas qu’il soit fin.” Or, les moines se couvrent de toile rouge, ne prennent qu’un repas par jour, se ferment aux six sensations et se coupent du monde. Quel intérêt y a-t-il à vivre une telle vie ?  Lire la suite >>

  • Meou-tseu, Dialogues pour dissiper la confusion [IIe siècle], traduits, introduits et commentés par Béatrice L’Haridon
  • LXXVI – 218 pages. 1 carte, Bibliographie, Index.
  • Livre broché avec rabats, 12,5 x 19 cm.
  • Français, Chinois
  • Bibliothèque chinoise N°25
  • Parution : 24/10/2017
  • EAN13 : 9782251447551
  • 22,50 € en librairie ou sur notre site internet

Histoire du bouddhisme en Chine

Découvrez l’ouvrage de référence sur la question, écrit en 1964 par Kenneth Ch’en, en parcourant le début du chapitre un, ici offert.

chen couv

Les Belles Lettres, 2015.

 

Si l’étude du bouddhisme en Chine revêt pour nous une importance particulière, c’est à cause de l’influence qu’a exercée cette religion sur le mode de vie chinois tout au long de son histoire. Son déclin au cours des derniers siècles ne doit pas faire oublier que, lorsque le bouddhisme jouissait de prestige et de popularité en Chine, il a exercé de multiples influences sur sa culture et a laissé sur son mode de vie une empreinte durable. Le développement du néoconfucianisme a été stimulé par nombre d’idées bouddhistes. Certaines caractéristiques du taoïsme, comme son canon et son panthéon, ont été empruntées au bouddhisme. De nombreux mots et expressions de la langue chinoise sont issus de termes apportés par le bouddhisme, tandis que l’astronomie, la science calendérique et la médecine chinoise ont profité des apports introduits par les moines bouddhistes indiens. Lire la suite >>


La vie quotidienne dans un monastère bouddhique, au VIe siècle

18423

Les Belles Lettres, 2014.

En 534, à la suite d’une guerre civile, l’empire des Wei du Nord se disloque. La belle cité de Luoyang qui était leur capitale depuis 494 est alors abandonnée. Les religieux bouddhistes suivent la cour et laissent déserts les innombrables temples et monastères que la piété des fidèles avait multipliés dans la ville. Une dizaine d’années plus tard, Yang Xuanzhi (fl. 550), un petit fonctionnaire, est obligé, par les devoirs de sa charge, de se rendre à Luoyang ; il s’afflige alors de trouver en ruine les bâtiments qui faisaient naguère son admiration, et, dans la crainte que la postérité ne perdît tout souvenir de ce qu’avait été cette splendeur, il compose à son retour son Mémoire sur les monastères bouddhiques de Luoyang.

L’ouvrage recense les monastères de la ville et, ce faisant, expose de nombreuses anecdotes s’y rapportant, en ne se limitant pas à l’histoire religieuse. L’auteur donne en effet quantité d’informations sur la vie politique et culturelle de Luoyang du temps de sa grandeur et de sa chute. Par ailleurs, l’un des chapitres du livre est constitué d’un long excursus racontant le voyage en Asie centrale et en Inde du Nord d’un moine, source particulièrement précieuse pour les historiens. Lire la suite >


Un moine chinois se rend en Inde du Nord au Ve siècle

 

18424

Les Belles Lettres, 2013.

 Précurseur du fameux voyageur et traducteur Xuanzang, qui se rendit en Inde dans le deuxième quart du VIIe siècle, le moine Faxian partit à la recherche de textes de discipline en 399, âgé d’environ soixante ans, avec quelques compagnons. Il gagna l’Inde du Nord, par les hautes montagnes de ce que l’on appelait alors les monts des Oignons, puis la vallée du Gange et enfin l’île de Ceylan, avant de repartir par bateau vers la Chine qu’il atteint en 412. Le récit qu’il a laissé s’est confondu avec son autobiographie qui se limite presque entièrement à cette période de sa vie. Visitant les hauts lieux de la vie du Buddha, Faxian suggère souvent plus qu’il ne relate les circonstances qui ont donné lieu à l’édification de monuments, de monastères, de stūpa et autres traces du bouddhisme des premiers siècles. Lire la suite >>


 

La Chine des Han

20563

Les Belles Lettres, 2017.

Les dynasties Qin (221-207 av. J.-C.)  et Han (206 av.-220 apr. J.-C.)

Ces deux premiers empires chinois forgèrent un système politique, des structures sociales, une organisation économique et des assises culturelles à la pérennité stupéfiante. L’unification que ces dynasties imposèrent, l’expansion territoriale et les brassages de populations induits, font de ces quatre siècles une époque charnière. Dû aux meilleures spécialistes, le présent ouvrage offre une remarquable synthèse sur l’histoire et la civilisation de cette période fondamentale, dont l’étude a été profondément renouvelée par les très nombreuses découvertes archéologiques de ces dernières décennies. Lire la suite >


 

 

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