Le mystique soufi Al-Niffari traduit pour la première fois par Adonis

Ces soixante-dix-sept extases composées en Mésopotamie au Xe siècle, par l’un des premiers soufis dont on ne sait presque rien, figurent toutes les haltes poétiques et mystiques qui pavent notre chemin vers le Créateur. Au même titre que chaque grande œuvre de sagesse aux multiples lectures, celle d’Al-Niffari est pure parole d’humanité. Le poète Adonis, cinquante ans après l’avoir découverte, aidé du philologue Donatien Grau, nous en restitue toute la subtilité dans cette traduction inédite.

Extase

Extraits de l’introduction de Donatien Grau

On ne sait presque rien d’Al-Niffari. Son nom, dérivé du village « Niffar », dans la Mésopotamie ancienne, l’Irak actuel, presque seul nous est resté. Son père, le Cheikh Al-Niffari, aussi, n’est qu’un nom. Quelques traces de vie, ici et là ; on le sait mort en 965 de notre ère ; des références, notamment chez ibn-Arabi ; et un manuscrit, unique, perdu jusqu’à sa redécouverte par un paléographe anglais, Arthur John Arberry, dans une bibliothèque du Caire, qui contenait deux textes, les Mawakif et les Mukhatabat. L’ensemble est alors publié, en 1935, dans une édition philologique bilingue, arabe-anglais, qui a depuis été, une fois, réimprimée à l’identique. Ce texte a attendu 1965, année où Adonis le découvre par hasard sur une étagère de la bibliothèque de l’Université américaine de Beyrouth. La fiche indiquait que le livre n’avait jamais été emprunté ni lu. C’était donc au tour d’Adonis d’y faire référence à la fin des années 1960, d’abord dans Shi’ir, publication fondatrice du modernisme en poésie arabe, puis dans sa revue Mawakif, ainsi nommée en référence au texte d’Al-Niffari, par admiration.

Arberry tente, dans sa traduction littérale, de rendre sensible le caractère très souvent elliptique, obscur, de ce manuscrit à l’établissement instable, et dont de nombreux passages peuvent être considérés comme corrompus. Un choix de ce texte a depuis été traduit en français, deux fois, en 1992 et en 2007. Il nous a semblé nécessiter une nouvelle traduction, qui ferait sentir les vertiges à la lecture des poèmes de celui en qui on pourrait bien voir un Rimbaud arabe, ouvrant la voie à des illuminations sans cesse renouvelées.

[…]

Publier le Kitab al-Mawakifs, comme Livre des Extases, dans une traduction la plus fidèle au texte original, avec le moins de glose possible, était une nécessité ; quelques passages, corrompus, ou très obscurs, ont été laissés de côté, afin de ne pas commettre d’erreur poétique. Revenir à ce texte était un rappel des accomplissements libres et fluides de la langue et de la pensée arabes, avec un écrit isolé, de peu de descendance, et de suprême force, un événement révélateur en soi ; mais aussi, avec lui, un rappel de la communauté entre les peuples, aujourd’hui séparés dans la terreur, comme ils l’étaient alors dans l’ignorance les uns des autres ; avec le texte sans contexte d’Al-Niffari, on touche bien, forcés et heureux, à l’humanité consciente.

Extraits de la traduction d’Adonis

IV
Extase « Tu es le sens de l’univers »

Il m’a arrêté et Il m’a dit : « Tu es fixe et fixé. Ne regarde pas ta fixation. Je suis venu de ton regard à toi-même. »
Il m’a dit : « Regarde celui qui M’a fixé et t’a fixé : tu seras sauvé. Tu Me vois et tu te vois. »
Il m’a dit : « Ne regarde pas le commencement ni le créateur. Tu ris et tu pleures. Si tu as ri et as pleuré, tu seras de toi-même et non de Moi. »
Il m’a dit : « Si tu ne rejettes pas tout ce que J’ai commencé et que Je commence derrière ton dos, tu ne réussiras pas. Si tu ne réussis pas, tu ne seras pas uni à Moi. »
Il m’a dit : « Sois entre Moi, ce qui a été et sera créé. Ne fais pas entre Moi et toi un commencement. »
Il m’a dit : « Les récits dans lesquels tu vis sont des généralités. »
Il m’a dit : « Tu es le sens de l’univers tout entier. »
Il m’a dit : « Je vais t’informer de Moi sans trace hors de Moi. »
Il m’a dit : « Il n’est pas de Moi celui qui M’a vu et a vu l’univers de son propre regard. Il est de Moi celui qui M’a vu et a vu l’univers par Mon regard. »
Il m’a dit : « La vérité est la description du vrai. Je suis le vrai. »
Il m’a dit : « Ceci est Mon expression. Toi qui écris : que serait-elle quand tu n’écris pas ? »


LIX
Extase de la connaissance réelle

Il m’a arrêté dans la connaissance réelle et Il m’a dit :
« Maintenant, tout ce qui est manifeste est de l’ici-bas. Toute chose en lui attend l’au-delà. »
Il m’a dit : « Le voile dévoile. Le dévoilement a un assaut, que la nature des créatures ne voit pas. »
Il m’a dit : « Si le voile est levé sans être déchiré, tout ce qui est derrière lui s’apaise. Si le voile est déchiré, la connaissance des êtres de connaissance est stupéfaite. Dans cette stupeur elle sera habillée d’une lumière transportant ce qui est apparu après le déchirement du voile. »


Niffari

Traduit par Adonis et Donatien Grau. En savoir plus >>

 

 

 

 

 

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