La Politique des chaires au Collège de France : préface d’Antoine Compagnon

Dix-huit textes sous la direction de Wolf Feuerhahn analysent les pratiques à l’œuvre au Collège de France durant ses cinq siècles d’existence, révélant une tension vive et persistante entre l’engagement en faveur de l’innovation et la perpétuation des traditions séculaires.

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Sur la base de nombreux documents inédits issus notamment des archives du Collège de France, cet ouvrage revisite l’autodéfinition de la plus fameuse institution savante française et invite à reconsidérer la fabrique et le partage des savoirs dans l’enseignement et la recherche.

Après une préface d’Antoine Compagnon donnée ci-dessous, retrouvez les contributions de Rafael Mandressi, Jeanne Peiffer, Wolf Feuerhahn, Anne Collinot, Céline Surprenant, Françoise Waquet, Florence Deprest, Yann Renisio, Vivi Perraky, Sarah Rey, Elise Lehoux, Hélène Gispert , Jean-Luc Chappey et Julien Vincent, Pascale Rabault-Feuerhahn, Olivier Orain et Marie-Claire Robic, Jacqueline Carroy, Annick Ohayon, et Régine Plas. Contenu détaillé de l’ouvrage >>

Ouvrage publié en coédition avec le Collège de France et avec le soutien de PSL Research University, dans le cadre du projet de recherche « Passage des disciplines : histoire globale du Collège de France XIXe-XXe siècles ».

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Préface d’Antoine Compagnon

L’usage récent veut que les chaires du Collège de France portent des titres très précis, correspondant étroitement à la spécialité de leurs titulaires. Pour faire acte de candidature, on rédige un projet de recherche et d’enseignement, mais il importe d’abord d’imaginer un nom de chaire qui résume ses travaux antérieurs et annonce ceux qui suivront, sinon jusqu’à sa cessation d’activités, du moins à un horizon raisonnable.
C’est là un défi auquel les postulants n’ont pas toujours été soumis dans le passé et qui a commencé à prendre forme à la fin du XVIIIe siècle. On observe à cette date les premières transformations de chaires, avant que cette pratique ne s’impose à la fin du XIXe siècle, sous l’administration d’Ernest Renan.

Depuis lors, les chaires cessent, quasi systématiquement, d’être maintenues sous leurs dénominations séculaires, et leurs intitulés, de moins en moins génériques, paraissent taillés sur mesure. Ainsi, il y eut une chaire de grec au Collège de France de 1530 à 1814, de mathématiques de 1530 à 1941, d’éloquence latine de 1534 à 1885, de médecine de 1542 à 1950, sans autres déterminations plus fines. Aujourd’hui, les intitulés s’allongent sur plusieurs lignes du programme, et le Collège de France affiche une chaire d’équations aux dérivées partielles et applications, de chimie du solide et de l’énergie, ou de culture écrite de l’Antiquité tardive et papyrologie byzantine.

L’évolution fut irréversible. Elle alla de pair avec l’augmentation du nombre de chaires au cours du XIXe siècle, la formalisation des usages en matière de succession, et la mise en avant de l’innovation disciplinaire comme devise de l’établissement. Elle s’amplifia avec la refondation des universités en France dans les débuts de la Troisième République, phénomène qui permet de mettre le développement des matières enseignées au Collège de France en corrélation avec la définition des disciplines dans le haut enseignement, à Paris, en France, en Europe et plus généralement dans le monde. Il existe donc peu de meilleures entrées, ni de plus commodes, dans l’histoire institutionnelle de l’enseignement supérieur et de la recherche qu’une enquête approfondie sur les intitulés des chaires du Collège de France au cours de la longue durée, sur leur maintien et leurs transformations, et sur les débats et controverses, sur les adhésions et les résistances qui entourèrent les changements.

C’est pourquoi lorsque Wolf Feuerhahn fit le projet d’un colloque puis d’un ouvrage sur les intitulés des chaires du Collège de France, l’idée nous séduisit d’emblée. Elle s’inscrivait au cœur des recherches que nous avions entreprises depuis 2012 sur ce que nous avons appelé le « Passage des disciplines ». Sous ma direction, avec la collaboration de Céline Surprenant et les contributions de divers intervenants du Collège, de l’EHESS, du CNRS, nous travaillions sur la définition des disciplines scientifiques et littéraires, leur organisation et leur évolution, à l’échelle nationale et internationale, aux XIXe et XXe siècles, à partir de l’histoire du renouvellement des chaires au Collège de France. Cet établissement constitue en effet un observatoire privilégié pour pénétrer dans l’histoire des disciplines, car la redistribution continue des savoirs y est peu à peu devenue statutaire au cours du XIXe siècle.

L’une des pistes que nous avons privilégiées était celle des « rapports » présentés à l’assemblée des professeurs pour la défense des projets de chaire. Nous en avons à présent dénombré environ sept cents dans les seules archives du Collège de France pour la période considérée. Sur la base de ces documents, il est possible de conduire l’analyse de la formation et de la circulation des savoirs dans une perspective élargie, c’est-à-dire en ne nous limitant pas aux chaires retenues, ni aux cadres d’un seul établissement. Un des objectifs est d’étudier les interactions institutionnelles qui ont présidé à la formation des savoirs et des disciplines. L’analyse conjointe des propositions de chaire validées et non validées au Collège de France, dans le contexte étendu de l’enseignement supérieur et de la recherche, fait apparaître, dans la moyenne et la longue durée, des enjeux encore inconnus, et éclaire la formation antérieure et contemporaine des disciplines. Ce programme a été soutenu par le CNRS, la Fondation Hugot du Collège de France, la Fondation du Collège de France, et PSL Research University, qui continuera à aider le projet entre 2017 et 2020.

L’analyse des intitulés de chaire s’annonçait donc comme idéalement complémentaire de celle des rapports de présentation, dans le cadre non pas d’une histoire interne du Collège de France, mais d’une histoire intégrée, insérant l’établissement dans le réseau des institutions de savoir françaises et étrangères avec lesquelles il interagit constamment. Précisons aussitôt que l’objet « intitulé » ne va pas de soi et qu’il peut se révéler difficile à cerner : en un sens restreint, les intitulés sont les noms des chaires, mais ce peuvent être les sujets des enseignements, ou encore les libellés des crédits de chaire. Et les questions à leur propos relèvent de problématiques très diverses : l’épistémologie des matières enseignées, la rhétorique des titres, la politique de leur maintien ou de leur transformation, le souci d’autodéfinition du Collège de France, les enjeux de pouvoir entre les institutions, etc.

Quelques surprises nous ont été réservées, la plus grande étant que jadis, quand les intitulés de chaire étaient généraux et stables dans la durée, parfois l’enseignement qu’ils chapeautaient ne leur correspondait plus, à la manière dont, disait Montaigne, les titres de ses propres chapitres n’en embrassaient pas toujours la matière. Dans une chaire de grec, on pouvait enseigner la médecine, et vice versa. Ainsi l’évolution des disciplines, fût-ce sur un mode moins apparent et plus subreptice, n’en était-elle pas moins assurée à l’âge classique que depuis la fin du XIXe siècle, quand l’innovation disciplinaire s’est systématiquement annoncée par la recherche de nouveaux vocables.

D’autre part, sous l’Ancien Régime, les relations avec les institutions parallèles, telles que le Jardin du roi, la Bibliothèque royale ou la Sorbonne, étaient aussi compliquées que dans le réseau actuel des universités, des grands établissements et des organismes de recherche, et les allers et retours, les cumuls et les suppléances n’ont jamais manqué. Or le partage des savoirs entre les divers établissements s’est joué à même l’agencement des intitulés, dont la presse, au XIXe siècle, se faisait largement l’écho, et non pas seulement lorsque la tutelle corrigeait un libellé, ou si les chaires concernaient l’économie politique ou tel autre sujet d’enseignement susceptible de provoquer la polémique.

Ce livre est donc le premier qui soit produit dans le cadre de nos recherches sur le « Passage des disciplines ». D’autres travaux suivront, sur les rapports de présentation notamment, sur les textes officiels définissant le statut du Collège de France, sur la réception de figures restées extérieures au Collège sous divers aspects, sans compter la chronologie (Freud, Darwin, Einstein, Durkheim, etc.).

Que soient ici remerciés toutes celles et ceux qui ont participé à nos séminaires et journées d’études depuis 2012, et notamment Wolf Feuerhahn pour le bel ensemble que voici sur les intitulés de chaire tout au long de l’histoire du Collège de France.

Feuerhahn

 

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