La confiance, extrait de Qu’est-ce que le conservatisme ? de Jean-Philippe Vincent

Dans Qu’est-ce que le conservatisme, histoire intellectuelle d’une idée politique, Jean-Philippe Vincent, au terme de douze ans d’élaboration, soumet une synthèse bénéfique pour qui aime les mots justes, qu’il nomme, d’après Umberto Eco, une « patiente récapitulation ». C’est qu’il en fallait de la patience pour s’atteler à réaffirmer les valeurs et les canons d’une doctrine mal aimée, confondue avec la réaction, le traditionalisme ou encore l’immobilisme, et bien souvent évoquée comme une honte, voire une injure. Accessible, truffée de références et d’une lecture aisée et rapide, cette histoire, dans le contexte médiatique actuel qui emploie le mot incessamment, est essentielle pour (se) comprendre.

Pourquoi cette méfiance envers le conservatisme, qu’est-ce que le conservatisme n’est pas, d’où vient-il, qui sont les fameux chefs de file de ce style de pensée (parmi lesquels l’incompris Soljenitsyne) et que peut-il devenir aujourd’hui ? Autant de questions auxquelles l’auteur répond avec élégance et foi en l’intelligence de ses lecteurs. On y apprendra qu’avant d’en graver ses préceptes dans le marbre, le conservatisme se vit. Finalement, plus qu’un programme politique, Jean-Philippe Vincent, par ailleurs bienveillant pédagogue, démontre qu’il est une attitude qui puise aux sources du bon sens et du commun, et que l’on incarne ou non face à l’existence. Nous nous proposons de vous en offrir un extrait tiré du chapitre « Économie ».

La confiance

Extrait des pages 193 à 198

«

Aujourd’hui, il n’existe pas en économie de question plus importante que celle de la confiance. D’où vient la confiance ? Comment et pourquoi apparaît-elle ? Pourquoi disparaît-elle soudain ? À quelles conditions peut-elle à nouveau se manifester ? Quelles sont les mesures d’économie politique susceptibles de la faire resurgir ? Ce sont là des questions que tout le monde se pose, mais les réponses ne sont pas légion.

Au niveau individuel pourtant, chacun comprend ce qu’est la confiance : elle naît de l’estime mutuelle engendrée par une longue suite de paroles données et d’engagements respectés de part et d’autre. Au niveau de la société et de l’économie dans son ensemble, les choses sont un peu plus complexes : les intervenants sont multiples et l’incertitude peut être très forte. À ce stade, la confiance facilite l’échange, les échanges, car elle permet de faire l’économie de coûts d’information et de transaction. Dans un contexte marqué par une forte incertitude, les intervenants sur le marché cherchent à réduire leurs risques en accumulant de l’information et en se couvrant par toutes les clauses contractuelles possibles. Le problème est que la recherche de l’information et de la sécurité contractuelle est très loin d’être gratuite. Ces coûts d’information et de transaction peuvent même, dans certaines circonstances, devenir prohibitifs, ce qui freine les échanges, ralentit l’activité et occasionne des pertes de bien-être. La confiance, lorsqu’elle existe, peut donc être définie comme un actif incorporel qui facilite les échanges en offrant un mode de résolution non conflictuel des différends qui peuvent survenir sur le marché à l’occasion des transactions. Plus les agents ont confiance, moins les coûts de transaction sont élevés. Par conséquent, les échanges sont à la fois plus nombreux et plus profitables.

La confiance joue un rôle essentiel dans l’économie politique du conservatisme. Tout le monde connaît la fameuse main invisible d’Adam Smith qui, dans un système d’économie libre, permet de réconcilier les intérêts particuliers avec l’intérêt général et d’arriver à une situation d’optimalité : « Comme chaque individu s’efforce dans la mesure du possible à la fois d’employer son capital à soutenir l’industrie domestique, et de diriger cette industrie de façon à ce que son produit puisse être de la plus grande valeur, chaque individu travaille donc forcément à rendre le revenu annuel de la société aussi grand que possible. Certes, il n’entre généralement pas dans son intention de faire avancer l’intérêt public, et il ne sait pas non plus de combien il le fait avancer. En préférant soutenir l’activité domestique que l’activité étrangère, il ne vise que sa propre sécurité ; et, en dirigeant cette industrie de façon que son produit puisse être de la plus grande valeur, il ne vise que son propre gain. Et il est en ce cas, comme en bien d’autres, conduit par une main invisible pour faire avancer une fin qui ne faisait point partie de son intention. Et ce n’est pas toujours le pire pour la société qu’elle n’en fit point partie. En poursuivant son propre intérêt il fait souvent avancer celui de la société plus efficacement que s’il y visait vraiment. » [Adam Smith : Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776)]

Mais pour les conservateurs, il existe une seconde main invisible qui conditionne étroitement l’efficacité de la première : c’est la confiance. Si cette dernière n’est pas au rendez- vous, comme c’est le cas actuellement, et si s’installe un climat de méfiance, voire de défiance, la main invisible d’Adam Smith aura beau être opérante, les résultats économiques et sociaux seront faibles, voire nuls. Cette intuition conservatrice, savoir : le rôle essentiel de la confiance en économie ne vient pas de nulle part. C’est un héritage de la pensée grecque et latine.

La confiance – la fides – était en effet un élément clé du fonctionnement de la société romaine. Il faut lire, à ce sujet, le chapitre que Jacques Hellegouarc’h consacre à la fides dans son livre sur Le Vocabulaire latin des relations et des partis politiques sous la République [Les Belles Lettres, 1963]. La fides – dont le sens premier et le plus commun est : confiance, loyauté – est une vertu morale. Mais c’est aussi une vertu sociale et c’est en tant que telle qu’elle a profondément structuré la vie sociale, politique et économique du monde romain. Il n’est pas usurpé de dire que la fides est, avec l’auctoritas (cf. chapitre I), l’élément clé autour duquel s’est structuré le monde romain. Ce rôle capital de la confiance est d’ailleurs confirmé par le fait que la Fides est une déesse (et pas la moins importante) du panthéon romain. Elle a son temple sur le Forum romain, en très bonne place sur le Capitole, au cœur de l’espace le plus sacré de la Rome antique. Le rôle social de la confiance est au moins double : il s’agit à la fois d’inspirer confiance et de la recevoir, de la susciter et de l’exprimer. C’est dans le cadre des rapports entre le patronus (le patron ou, plus exactement, le parrain) et le cliens (le client) que la confiance trouve sans doute son expression sociale et politique la plus achevée et la plus originale. Mais la fides a également une dimension économique. Alain Peyrefitte avait fort bien relevé celle- ci : « Le dynamisme de l’économie repose sur le pari qu’est le crédit financier ; lui- même dépend du crédit moral ; le pari du prêteur suppose, chez l’emprunteur, la fiabilité. Le crédit, c’est la confiance méritée et donnée. La confiance qui vous est faite vous mobilise. Encore faut- il vous en montrer digne. » [Le Mal français, Plon, 1976] Comme l’écrit fort justement Gérard Freyburger : « Le “crédit” des individus et des groupes est donc à Rome fortement tributaire de la morale : il est la sanction, l’appréciation par les autres, d’un comportement général. La richesse de la notion de fides provient en bonne partie de ce double registre, moral et social. La “loyauté” qu’elle exprime n’est pas une règle de conduite relevant de la pure spiritualité. Le souci de son “crédit” est ce qui, tout d’abord, pousse le Romain à être loyal, et le dissuade d’être déloyal. » [Fides – Étude sémantique et religieuse depuis les origines jusqu’à l’époque augustéenne, Les Belles Lettres, 2009]

Pour un Romain, comme pour le contemporain, une des questions essentielles est : comment inspirer confiance ? Un des sens de fides est loyauté. La loyauté se gagne par une suite de paroles données et tenues, lesquelles suscitent la confiance et le crédit. Le sens de fides se déplace, dans les relations économiques, vers celui d’honnêteté. Pour reprendre les mots de Jacques Hellegouarc’h : « Fides désigne aussi la confiance qu’inspire l’homme qui s’est distingué par cette honnêteté, le “crédit” dont il jouit. Cette dernière valeur trouve particulièrement son application lorsque le terme se trouve employé à propos d’un témoin ; il signifie alors le degré de valeur, le “crédit” que l’on peut accorder à son témoignage et il a un sens assez analogue à celui du mot auctoritas auquel il est fréquemment associé. » [opus cité] Cette liaison entre fides et auctoritas dans le domaine économique et social est très significative, car ces deux concepts (confiance et autorité) sont au cœur du système conservateur. Pour créer la confiance, il faut donc tenir sa parole, être à la fois loyal et honnête. Mais la création de confiance peut aussi nécessiter un premier geste de confiance : en donnant unilatéralement sa confiance, il est possible de la susciter. Tite- Live a donné un exemple politique de cette stratégie au livre XXII de son Histoire de Rome. Le chef espagnol Abelux propose au chef carthaginois Hannibal de renvoyer les otages ibères qu’il détient afin de gagner leur fidélité par ce geste généreux : un geste de confiance crée le plus souvent une habitude de confiance.

Dans le monde contemporain, la question de l’institution de la confiance se pose en termes un peu différents, mais les parentés demeurent fortes. Les choses sont un peu différentes au sens où la société politique ne crée plus (ou pas au même degré) les liens d’amitié et d’autorité qui permettraient à la confiance de s’épanouir plus largement. Mais les stratégies de construction de la confiance demeurent très semblables et ce sont elles qui inspirent l’économie politique conservatrice. Nous mesurons aujourd’hui, de mieux en mieux, la confiance des agents économiques. La confiance des consommateurs et celle des investisseurs sont désormais très bien mesurées par des indices, régulièrement mis à jour, comme l’indice de confiance des consommateurs de l’Université du Michigan, par exemple, ou tous les indices similaires calculés par l’INSEE. Quant à la confiance que l’on peut avoir dans les autorités publiques (leur crédit), on la mesure en observant les spreads de taux sur les titres de dette publique des différents États. En revanche, l’alchimie de la création de confiance, quoique mieux appréhendée depuis une quarantaine d’années par les théoriciens des anticipations rationnelles, est assez largement mystérieuse. […]

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Dernier titre paru dans la même collection Penseurs de la liberté

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Publié dans Classiques de l'histoire des idées, XXe siècle

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