Élie Halévy : édition critique in extenso des œuvres complètes

eliehalevy« C’est un miracle que la civilisation persiste dans une humanité naturellement barbare, que la vie persiste dans un univers matériel, et ainsi de suite. Il faut donc veiller sans cesse, et nous veillerons. » Élie Halévy, Lettre à Xavier Léon, 28 février 1898

Connaissez-vous Élie Halévy (1870-1937), historien-philosophe de ces deux grandes conceptions politiques qui régissent son époque, le socialisme et le libéralisme ?
Ami de Xavier Léon et Célestin Bouglé, professeur de Raymond Aron, il est salué par Stéphane Audouin-Rouzeau [préface à Correspondance et écrits de guerre] pour son intelligence prodigieuse et sa lucidité distancée.


Les œuvres complètes d’Élie Halévy sont publiées aux Belles lettres, sous la direction de Marie Scot et Vincent Duclert et sous les auspices de la Fondation nationale des sciences politiques et de son président, M. Jean-Claude Casanova.

Parus
I. Correspondance et écrits de guerre (1914-1919)
II. L’Ère des tyrannies. Études sur le Socialisme et la Guerre
III. Histoire du socialisme européen

À paraître
IV. Métaphysique et morale (novembre 2017)
V. L’Europe libérale et impériale au XIXe siècle
VI. Études anglaises
VII. L’Europe libérale au XIXe siècle
VIII. Textes de jeunesse
IX. Nouvelle correspondance générale
X. Les causes de la Grande Guerre
XI. Histoire du peuple anglais
XII. Le radicalisme philosophique

Études I. Actes du colloque Élie Halévy et L’Ere des tyrannies (août 2017)
Études II. Histoire, politique et philosophie. La postérité d’Élie Halévy


halevy1Lorsque la guerre éclate en 1914, il se montre très clair sur son « refus des antichambres », il ne sera pas plus un « intellectuel mobilisé » mais s’engage comme infirmier à l’hôpital d’Albertville. « Puisse-t-on m’employer », désire-t-il plus que tout. Se posant régulièrement la question de la vanité d’écrire par temps de guerre, il décide de refuser l’écriture publique et se concentre sur l’écriture intime.

Sa correspondance et autres écrits de guerre ici présentés dans une édition critique augmentée par Marie Scot et Vincent Duclert, mettent en lumière cette pensée incarnée, loin de toute propagande, au cœur de la mêlée, dans le souci constant que tout esprit ne s’éteigne pas sous le feu de l’horreur quotidienne.


halevy2Publié en 1938, un an après la mort de son auteur,  L’Ère des tyrannies a été élaboré par ses proches afin de transmettre une pensée essentielle à la compréhension de la crise mondiale née de la Grande Guerre et de la terreur révolutionnaire. Cet ouvrage qui propose une analyse inédite de l’émergence des États totalitaires en Europe donne aux États démocratiques des armes intellectuelles pour combattre un phénomène jamais observé dans l’histoire, rapprochant des régimes d’idéologies ennemies dans un même système de négation de la liberté individuelle et de la raison critique.

Pour apprécier la portée conceptuelle et l’historicité des thèses d’Élie Halévy, la réédition du texte princeps est accompagnée d’un corpus documentaire de grande ampleur qui démontre la genèse de la pensée halévyenne et son impact sur la résistance antitotalitaire depuis la Première Guerre mondiale. Nicolas Baverez, biographe de Raymond Aron, en signe une nouvelle préface, aux côtés de Célestin Bouglé dont la préface d’origine a été maintenue.


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Publiée en 1948 par les amis d’Élie Halévy sous la direction de Célestin Bouglé et de Raymond Aron, l’Histoire du socialisme européen a été rédigée à partir de notes d’étudiants prises lors du grand cours qu’il a professé à l’École libre des sciences politiques de 1902 à 1937. Ce texte témoigne de la réflexion originale qu’Élie Halévy, philosophe historien, a consacré au socialisme, ses doctrines comme ses expériences pratiques, du XIXe et du XXe siècle et dans une perspective comparative résolument européenne.

Ce tome III des Œuvres complètes d’Élie Halévy, enrichi par le dépouillement de ses archives et la réunion d’écrits inédits, propose une analyse génétique du texte de l’Histoire du socialisme européen en le comparant à des versions antérieures du cours. Il permet la découverte d’autres études sur la théorie socialiste, comme l’essai Thomas Hodgskin publié en 1903, ainsi que de nombreux articles, entretiens et comptes rendus, inédits, qui n’avaient jamais été traduits ou republiés. La nouvelle préface de Marc Lazar, historien spécialiste de l’extrême gauche, côtoie celle, d’origine, de Raymond Aron.

Cette édition in extenso est établie par Marie Scot. Elle s’est fixé trois objectifs :
– Établir une édition scientifique d’un manuscrit introuvable.
– Mettre en perspective et en longue durée la pensée d’Élie Halévy sur le socialisme.
– Permettre au lecteur de (re)découvrir Élie Halévy, passeur et commentateur français des théories et expériences socialistes, reconnu en son temps comme le plus grand spécialiste de la question.


Élie Halévy et sa lecture du socialisme européen
Extrait de la préface de Marc Lazar 

Il est des cours qui laissent une empreinte indélébile sur leurs auditoires. Ce fut à l’évidence le cas de ceux du professeur Élie Halévy comme en témoignèrent ses étudiants, dont certains devinrent de célèbres esprits et de fortes personnalités. Qu’est-ce donc qui fait un grand enseignement ? Un sujet topique, une érudition sans faille, une clarté pédagogique. Trois qualités réunies dans cet ouvrage.

Le socialisme forme l’un des courants politiques majeurs qui a marqué l’Europe et continue bon an mal an de le faire. Élie Halévy, après en avoir proposé une définition, entreprend d’en restituer la genèse, son développement, ses évolutions et ses contradictions. Il combine de manière continue deux approches, intrinsèquement mêlées au fil de ses enseignements devenus donc des chapitres de livre. La première est fondamentalement théorique ou conceptuelle. Le philosophe livre une analyse des idées socialistes, s’attachant à montrer leurs diversités, avec les antagonismes et les controverses de leurs théoriciens, mais également leur unité fondamentale puisque, selon lui, le socialisme moderne « affirme qu’il est possible de remplacer la libre initiative des individus par l’action concertée de la collectivité et dans la production des richesses » (p. 49). À ce socialisme, il attribue deux filiations, l’une avec la révolution industrielle qui a engendré le paupérisme, de là ses dimensions économiques et sociales que l’auteur semble au fond privilégier, l’autre avec la révolution française qui lui aurait légué un quadruple héritage : l’égalitarisme, l’esprit révolutionnaire, le rationalisme et l’internationalisme. La seconde approche est davantage de facture historique et de science politique telle qu’on la concevait alors. L’auteur remonte jusqu’aux débuts du XIXe siècle et il prolonge son propos jusqu’à cette année 1936 où il professe son cours à l’École libre des sciences politiques, alors même que le Front populaire vient de l’emporter en France, ce qui l’amène à exprimer son inquiétude : « la France risque de connaître une période d’anarchie ou de fascisme » (p. 311). Halévy pratique ainsi une histoire du temps présent, comme d’ailleurs le faisaient au même moment Marc Bloch et Lucien Febvre dans leur jeune revue des Annales promise à un si bel avenir. Élie Halévy nous entraîne donc dans une chevauchée sur plus d’un siècle au cours de laquelle, en scrutant au plus près le socialisme, il éclaire aussi les transformations des sociétés européennes et des formes qu’y emprunte la politique. Car, et ce point est essentiel, Élie Halévy est un comparatiste, ce qui suppose une excellente connaissance de différentes sociétés. Il accorde de l’importance à la France bien sûr, à la Grande-Bretagne, son autre pays de prédilection, à l’Allemagne, à l’Italie surtout quand elle devient fasciste et à la Russie, les autres pays étant de temps à autre plus ou moins brièvement mentionnés. Davantage. Halévy innove. En effet, il ne se contente pas de juxtaposer pays par pays les données tirées de ses innombrables lectures, comme en attestent les remarquables annexes mises ici à disposition, et de sa maîtrise de plusieurs langues. Il cherche à restituer les influences réciproques ou, à l’inverse, les oppositions entre socialistes d’un pays à l’autre, sans pour autant établir, comme on le ferait de nos jours, une véritable cartographie de la circulation ou des blocages des idées et des expériences. Il identifie aussi les violents chocs qui ébranlent le socialisme, comme, par exemple, dans des genres très différents, l’impact considérable du marxisme, le tournant historique instauré par la Grande Guerre ou encore l’effet de souffle de la révolution russe sur l’ensemble du vieux continent européen. Comme tout grand professeur, Élie Halévy ne tenait pas seulement son public en haleine par son ampleur de vue, la rigueur de son raisonnement et la somme des informations qu’il transmettait. Il maîtrisait cet art de la formule propre aux plus illustres pédagogues. Et l’on peut imaginer que certaines phrases à peine énoncées restaient aussitôt gravées dans la tête de ses élèves. En voilà quelques exemples édifiants mais aussi discutables : « Le Capital [de marx] n’est pas un point de départ mais un point d’arrivée. L’histoire idéologique du socialisme s’achève avec lui. Il n’y aura plus désormais qu’une histoire politique du socialisme » (p. 152) ; « de même que le marxisme prolonge la tradition du positivisme scientifique, le syndicalisme révolutionnaire prolonge celle du romantisme : les deux grandes forces du XIXe siècle sont à l’œuvre dans le mouvement ouvrier » (p. 312) ; « le véritable inspirateur du socialisme français n’est pas Marx, mais l’individualiste Proudhon » (p. 308). Ou encore, cette sentence sur le fascisme, « fondé sur la tyrannie, né de la guerre, il est conçu pour la guerre » (p. 292), énoncée certes alors que se déroulait la guerre d’Éthiopie mais qui s’avère néanmoins prémonitoire des drames à venir quatre ans plus tard. […]

Lire au XXIe siècle cet ouvrage revêt une immense utilité par rapport au débat amorcé au moins depuis trente ans et qui consiste à s’interroger sur ce qu’est le socialisme aujourd’hui. Ce qui est certain c’est que quatre-vingts ans après qu’Halévy eut enseigné ce cours, il ne correspond plus à la définition qu’il en proposait et que nous avons rappelée, à savoir « l’action concertée de la collectivité dans la production et la répartition des richesses » supposée se substituer à « la libre initiative des individus ». Le socialisme sous sa forme communiste, devenue au pouvoir une utopie le plus souvent criminelle, s’est révélé être un désastre et a failli. Le socialisme dans son acception ouest-européenne s’est adapté et a modifié une partie de son logiciel en intégrant entre autres le processus d’individualisation qu’avait déjà souligné Alexis de Tocqueville et en s’interrogeant à nouveaux frais sur son étatisme ; d’où des polémiques sans fin, dans ses rangs comme de la part de ses adversaires, sur sa signification actuelle et sa consistance. Dans le même temps, l’aspiration à l’égalité dont parlait le philosophe italien Norberto Bobbio, qui justifiait selon lui la pérennité du clivage entre droite et gauche, comme « le cri de douleur et, parfois de colère, poussé par les hommes qui sentent le plus vivement notre malaise collectif », qui était pour Émile Durkheim, la vraie et au fond la seule définition du socialisme, travaille toujours, plus que jamais pourrait-on dire, nos sociétés. Autrement dit, d’autres chapitres de l’Histoire du socialisme européen restent à écrire.

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Publié dans Classiques de l'histoire des idées, XXe siècle

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