Suétone, Vies des douze Césars : intégrale en nouvelle traduction

La récente collection Editio minor s’enrichit d’une nouvelle pépite : les Vies des douze Césars de l’historien Suétone (69-126), en version complète, dans une nouvelle traduction de Guillaume Flamerie de Lachapelle qui signe également l’introduction de 46 pages + bibliographie, les notes et les sommaires de chaque vie.

Cette traduction, proposée ici seule, suit le texte latin établi par Henri Ailloud pour l’édition bilingue de la Collection des Universités de France.

En fin de volumes, vous trouverez un tableau des variantes par rapport au texte de H. Ailloud, un glossaire, une chronologie, un index des noms de personnes, un index des matières,un plan de Rome et une carte de l’empire sous Auguste.

Le tout vous est présenté dans un volume de 514 pages relié sous jaquette au prix de 45 €.


Déja parus dans la collection Editio minor

Vitruve, De l’architecture / De architectura (intégrale bilingue)
Romans grecs et latins (intégrale, traduction seule)


À propos du traducteur

Guillaume Flamerie de Lachapelle a déjà traduit pour les Belles Lettres Publilius Syrus, Sentences (Coll. Fragments, 2011). Il a de plus composé l’anthologie de textes anciens Torturer à l’antique.  Supplices, peines et châtiments en Grèce et à Rome (Coll. Signets, 2013).


Extrait de la Vie du divin Auguste

84. Sa pratique de l’art oratoire. 85. Ses ouvrages. 86. Son style – son dédain pour l’archaïsme et pour l’affectation. 87. Ses traits de langage et d’écriture. 88. Son orthographe. 89. Sa maîtrise du grec – son intérêt pour les livres – son refus qu’on le prenne pour sujet d’ouvrages.  (pages 115-119)

[Par souci de lisibilité en ligne, les notes de bas de page ont été retirées dans cet extrait.]

84. Il étudia l’éloquence et les arts libéraux dès son plus jeune âge, avec de l’ardeur et beaucoup d’application. Pendant la guerre de Modène, au milieu de toute la masse des tâches à accomplir, il lisait, écrivait et déclamait chaque jour, à ce qu’on raconte. De fait, par la suite, il ne s’exprima jamais devant le Sénat, devant le peuple ni devant les soldats sans avoir médité et rédigé son discours, bien qu’il ne fût pas dépourvu du talent d’improviser dans les situations imprévues. [2] Pour ne pas courir le risque d’un trou de mémoire ni perdre du temps à apprendre par cœur, il prit l’habitude de lire toutes ses interventions. Même ses conversations en tête à tête, y compris celles qu’il avait avec son épouse Livie, du moment qu’elles étaient de quelque importance, il ne les menait qu’à partir de notes qu’il avait consignées sur un carnet, afin de ne pas en dire trop ou trop peu suivant l’inspiration du moment. Il parlait avec un timbre de voix doux et assez caractéristique, et suivait assidûment les leçons d’un professeur de diction ; mais parfois, victime de maux de gorge, il harangua le peuple par le truchement d’un crieur.
85. Il composa de nombreux ouvrages en prose, dans des genres différents. Il en donna lecture de quelques-uns devant un cercle d’amis, comme on l’aurait fait dans une salle de conférences, notamment ses Réponses à Brutus sur Caton ; une fois il avait lu, à un âge déjà avancé, la plupart des tomes qui constituaient cet ouvrage, mais la fatigue l’amena à demander à Tibère de poursuivre. Il y eut aussi les Exhortations à la philosophie et quelques volumes à caractère autobiographique : il y retraça son existence en treize livres, jusqu’à la guerre contre les Cantabres, sans aller au-delà. Il se frotta superficiellement à la poésie. On a conservé de lui une œuvre écrite en hexamètres, dont le titre et le sujet sont La Sicile ; on a conservé une seconde œuvre versifiée, tout aussi brève, les Épigrammes, à laquelle il travaillait généralement au moment de son bain. Il commença une tragédie avec un grand enthousiasme mais, comme son style n’était pas réussi, il la détruisit, et à ses amis qui lui demandaient comment allait donc son Ajax il répondit que son Ajax s’était jeté sur une éponge.
86. Il cultiva un style élégant et sobre en évitant les inepties raffinées des sentences et « la saveur rance des termes abscons », selon ses propres termes ; il s’attacha principalement à exprimer sa pensée le plus clairement possible. Pour y arriver plus aisément et pour ne gêner ni retarder à aucun endroit son lecteur ou son auditeur, il n’hésita pas à accompagner les noms de villes de préposition ni à répéter souvent les conjonctions, dont l’omission implique quelque obscurité, même si elle donne plus de charme. [2] Il accabla d’un égal mépris les écrivains musqués et les archaïsants, qui avaient à ses yeux des défauts contraires, et parfois il les attaquait, en particulier son cher Mécène, dont il dénigre à chaque occasion « les frisures parfumées », selon sa propre expression, et dont il se moque par des imitations parodiques. Mais il n’épargne pas non plus Tibère, qui était parfois à l’affût de termes surannés et abscons [Tib. 70.1]. Quant à Marc Antoine, il lui reproche d’être un détraqué qui écrivait plutôt pour éblouir les gens que pour être compris d’eux ; plus tard, brocardant son mauvais goût et son inconstance dans le choix d’un style oratoire, [3] il ajoute ceci : « Ainsi donc, tu te demandes si tu dois imiter Annius Cimber et Veranius Flaccus, en utilisant les mots que Crispus Salluste a dénichés dans les Origines de Caton, ou si tu dois plutôt introduire dans notre langue l’exubérance remplie de sentences creuses des orateurs asiatiques ? » Et dans une lettre il se félicite du talent de sa petite-fille Agrippine mais lui dit : « Tu dois cependant veiller à ne pas parler ni écrire de manière affectée. »
87. Les lettres écrites de sa main montrent que dans ses propos de tous les jours, il avait des expressions frappantes qui revenaient souvent. Il dit entre autres à plusieurs reprises, lorsqu’il entend désigner des gens qui ne paieront jamais leurs dettes, qu’ils paieront « aux calendes grecques » ; lorsqu’il exhorte à supporter la situation du moment, quelle qu’elle soit : « Contentons-nous de notre Caton » ; et pour traduire la rapidité d’une action exécutée en toute hâte : « Plus vite que l’on cuit des asperges. » [2] Il emploie systématiquement, au lieu du mot stultus [« sot »], le terme baceolus [« stupide »] ; au lieu du mot pullus [« sombre »], le terme pulleiaceus [« assombri »] ; au lieu du mot cerritus [« dérangé »], le terme uacerrosus [« fêlé »] ; uapide se habere [« être vidé »], au lieu de male se habere [« aller mal »], et betizare [« être comme une bette »] au lieu de languere [« être faible »], ce qui correspond au verbe familier lachanizare [« être comme un légume »] ; de la même façon, simus au lieu de sumus, et domos, au génitif singulier, au lieu de domuos. Je précise que jamais il n’orthographie autrement ces deux mots, pour qu’on ne pense pas que c’est une faute de sa part plutôt qu’une habitude. J’ai aussi observé dans son écriture en particulier les traits suivants : il ne sépare pas les mots et, quand il arrive en bout de ligne, il ne reporte pas à la ligne suivante les lettres qui se trouvent en trop, mais il les écrit au même endroit, au-dessous de la première partie du mot, en les entourant.
88. Quant à l’orthographe, c’est-à-dire les règles et les principes d’écriture fixés par les grammairiens, il ne les observe guère et semble plutôt se ranger à l’opinion de ceux qui pensent qu’on doit écrire comme on prononce. Souvent, il intervertit ou omet non seulement des lettres, mais des syllabes. Ce sont là des fautes qu’il arrive à tout le monde de commettre et pour ma part je ne mentionnerais même pas ce fait, si je ne trouvais pas surprenant d’avoir lu chez quelques auteurs qu’il fit remplacer un légat consulaire, le jugeant inculte et ignorant après s’être avisé que celui-ci avait écrit ixi au lieu de ipsi. Quand il rédige un cryptogramme, il écrit B au lieu de A, C au lieu de B et de même pour les lettres suivantes ; pour le X en revanche, il écrit AA.
89. Il éprouvait un intérêt non moins vif pour les études grecques, et dans celles-ci mêmes son excellence éclatait aussi : en effet, il avait eu pour maître d’éloquence Apollodore de Pergame, qu’il avait emmené avec lui depuis Rome à Apollonie, quand lui-même était encore un jeune homme et Apollodore déjà un vieillard. Ensuite, il s’était encore imprégné de savoirs touchant à divers domaines grâce à sa fréquentation du philosophe Areius et de ses fils, Denys et Nicanor, sans que cependant il parlât couramment le grec ou osât écrire quoi que ce fût dans cette langue. De fait, même si la situation exigeait qu’il le fît, il couchait par écrit sa pensée en latin et la donnait à traduire à quelqu’un d’autre. Mais loin d’être tout à fait dépourvu de connaissances en poésie grecque, il prisait même beaucoup la comédie ancienne, et souvent il en fit représenter des pièces dans des spectacles publics. [2] Quand il parcourait des auteurs des deux langues, ce qu’il recherchait avant tout, c’étaient des préceptes et des exemples profitables pour l’administration de l’État ou pour la vie privée. Il les faisait copier au mot près et les envoyait bien souvent à son entourage proche ou aux commandants d’armées et aux gouverneurs de province, ou encore aux magistrats de la capitale, en fonction des recommandations dont chacun avait besoin. Il donna même lecture de livres entiers devant le Sénat et attira souvent sur eux l’attention du peuple au moyen d’un édit : par exemple les discours de Quintus Metellus Sur l’augmentation de la natalité et de Rutilius Sur la limitation de la taille des bâtiments, afin de mieux persuader qu’il n’était pas le premier à s’être intéressé à ces deux sujets, mais que les Anciens déjà s’en étaient souciés. [3] Il soutint par tous les moyens les talents de son époque. Il écouta avec bienveillance et patience ceux qui déclamaient leurs œuvres, non seulement quand il s’agissait de poèmes et d’ouvrages historiques, mais aussi de discours et de dialogues. Néanmoins, il s’offusquait qu’on écrivît à son propre sujet, sauf si c’était sur un ton sérieux et que cela venait des meilleurs auteurs ; en outre, il engageait les préteurs à ne pas laisser galvauder son nom dans les concours littéraires.

 > Sélection d’ouvrages parus aux Belles Lettres sur Auguste et son temps.<

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