Révolution française : réflexion et héritage selon E. Burke et F. Brahami

Cette semaine, deux ouvrages parus aux Belles Lettres vous proposent de réfléchir sur l’héritage de la Révolution française.

Le premier, écrit au lendemain de la Révolution par le philosophe et politique whig Edmund Burke, est la reprise de la traduction française donnée en 1989 chez Hachette, Pluriel, entièrement revue et corrigée pour l’occasion.

Le second, de Frédéric Brahami, est un essai inédit, exigeant, dont le but en explorant les répercussions de la Révolution française sur la pensée du XIXe siècle est de mettre à jour les tensions entre savoir et volonté qui structurent le projet politique moderne d’autonomie.

Nous vous en présentons un extrait pour chacun :

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Traumatisme

Nous qui vivons dans le monde fondé par 1789 ne comprenons plus que la Révolution française ait pu être perçue non pas comme un changement violent de régime social et politique mais comme une véritable apocalypse. Nous avons tendance à ne voir dans ces déclamations que la vitupération de ceux pour qui la perte de leurs privilèges fut en effet la fin du monde. Certes, la rhétorique orchestrée par les grandes plumes de la Contre-Révolution joue un rôle essentiel dans la mise en scène de cet effroi, mais on aurait tort de s’en détourner, au motif qu’elle fut exprimée d’abord par des hommes qui, ayant beaucoup perdu, mettaient à l’aise leur ressentiment. Car l’emphase fut générale, et la stupeur devant 1793 et surtout 1794 partagée par les amis et défenseurs de la Révolution. […]

Qu’est-ce donc qui fut si traumatisant? On pense bien sûr d’abord à la violence. Mais si l’énormité indéniable de la violence explique, en partie du moins, l’échec de la Révolution, elle ne dit rien du traumatisme. Pour que la violence fût en tant que telle traumatisante, il eût fallu qu’elle contrastât avec une période de paix civile. Or, contrairement à ce qu’on croit parfois, le XVIIIe siècle ne fut pas ce siècle poli et tranquille, ce siècle de la conversation, des dames et des salons; ce fut un siècle violent, un siècle de rébellion, de révoltes et d’émeutes, de massacres et de répressions brutales. La violence qui secoue la France de 1789 à 1794 ne se détache nullement sur un fond de sociabilité pacifiée. Par ailleurs, contrairement à une légende tenace, la révolution américaine fut, proportionnellement, plus meurtrière que la Révolution française. On y instaura un état d’exception, on pratiqua la mise sous séquestre, les emprisonnements et les déportations. En Amérique pourtant, nul traumatisme. C’est autre chose que la violence qui, dans la violence même, suscita l’effroi. On en trouve un indice frappant dans l’Histoire de la Révolution française de Michelet, qui écrit que la guerre, entreprise pour la liberté du monde, coûta à la France, «de 92 à 1815, dix millions de ses enfants ». Une telle hallucination montre qu’un affect travaillait la perception qu’on pouvait en avoir.
On pourrait alors considérer que c’est la contradiction éclatante entre les principes de liberté, d’égalité, de fraternité et les moyens despotiques mis en œuvre pour les réaliser qui fut particulièrement inacceptable. Sauf que cette interprétation de la Terreur fut avancée précisément par ceux qui, voulant sauver quelque chose de 1793, cherchaient à dédramatiser l’épisode : moyen certes détestable et impolitique, la Terreur avait pourtant été nécessitée par la résistance armée des privilégiés et s’était coulée dans les formes inventées par l’Ancien Régime. Chez les acteurs, c’est Carnot qui produisit l’interprétation la plus poussée de la Terreur comme moyen nécessaire justifié par la fin. Appliquant à la politique sa théorie mathématique des «erreurs compensées», il expliqua devant ses juges que la grandeur même du résultat impliquait des erreurs de détail, compensées tous comptes faits par la somme totale du bien réalisé. L’argument d’une Terreur justifiée comme un moyen que des circonstances extrêmes rendaient nécessaire fut donc utilisé. Or sa force même et sa vraisemblance (de fait le pays avait une guerre à mener contre toute l’Europe, de fait il y avait des ennemis à l’intérieur) rendent incompréhensible que la Terreur ait pu être si longtemps et si profondément traumatisante. Au reste, c’est précisément chez un Michelet ou un Louis Blanc, qui utilisent l’argument, que la puissance du traumatisme est particulièrement visible, puisque leurs interprétations sociologiques et politiques de la Révolution se doublent toujours d’une parole sidérée, comme si aucune explication ne parvenait à rendre compte de l’événement. Ainsi, par exemple, le discours de Michelet sur la Terreur se tient-il dans un double registre : elle est ce moyen politique, commandé pendant la Révolution par la guerre et la famine, la trahison du roi et le ressentiment des grands; ce qui n’empêche nullement l’historien de penser qu’elle met aussi en œuvre un projet conscient d’extermination de la France par le fanatisme moral des Jacobins. Les explications sociologiques et historiques de la Terreur, dont la fonction évidente était de la désolidariser des principes, ne satisfaisaient manifestement pas entièrement ceux-là mêmes qui les avancèrent – tant le traumatisme est têtu. Ni la violence des faits ni la trahison des fins n’expliquent suffisamment l’effroi. Quelque chose dans cette expérience excède les souffrances que devait subir la France pour mettre au monde une république libre et prospère; quelque chose que les historiens, les écrivains et les philosophes du XIXe siècle français ne cessent de regarder. Un traumatisme est une blessure dont les conséquences se répercutent longtemps dans l’organisme tout entier. Ses effets psychiques viennent de ce qu’il n’a pas été anticipé. Ce dernier point est l’essentiel; il implique que le traumatisme détermine l’avenir en le fermant. Il le ferme en ce sens que le moment traumatique ne pouvant être oublié, l’avenir ne s’en arrache jamais. Il le détermine dans la mesure où, devenant un commencement absolu, précisément parce que sa puissance efface l’ensemble du passé antérieur, le sens du monde ne peut être construit qu’à partir de lui. Aussi le traumatisme n’est-il pas tant un commencement qu’une origine; il est cette expérience absolue du réel, qui fait voler en éclat ce qu’on avait jusqu’alors tenu pour réel, et qui s’avère, dans le traumatisme, n’avoir été qu’une fiction routinière. La routine – du coutumier qui s’est tant induré qu’il tient lieu de réel – donne en temps normal son sens au présent et dessine l’avenir. Tirant sa puissance informatrice de sa continuité, la routine coutumière est par essence oubli de l’origine. Répétitive et automatique, elle s’ignore comme telle et se poursuit dans l’ignorance heureuse de sa contingence; libre par là même de toute adéquation à l’origine, elle est capable de plasticité, d’adaptations insensibles, les nouveautés inaperçues s’intégrant sans le blesser dans la continuité de son développement. Le traumatisme, à l’inverse, est cette expérience de vulnérabilité absolue, de souffrance insensée, dont on ne peut se détacher parce qu’elle occupe intégralement l’esprit. Ayant ôté tout sens à ce qui le précède, il devient une origine qui ne peut être ni oubliée ni maîtrisée. Il nous enferme dans son présent éternel. L’origine qu’impose le traumatisme est absolue, de sorte que le sujet ne peut plus l’inscrire dans la continuité d’un enchaînement causal. C’est pourquoi l’expérience traumatisante est donatrice de sens. Elle clôt la pensée sur une scène dont la brutalité même empêche qu’elle soit intégrée à l’identité personnelle; sa force obsessionnelle en fait un fondement gouvernant sans partage l’intelligence qu’on aura du réel.

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Frédéric Brahami, La Raison du Peuple. Un héritage de la Révolution française (1789-1848), pages 31 à 35.


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Une doctrine impraticable ?

Peu de livres ont eu une importance historique aussi grande – et une postérité aussi variée – que les Réflexions sur la révolution en France : cette œuvre de circonstance, largement inspirée par des débats politiques internes au Royaume-Uni, est au centre des polémiques de l’époque révolutionnaire, et, au-delà, elle est à l’origine de toutes les grandes critiques de la Philosophie du XVIIIe siècle, du conservatisme libéral anglais au romantisme allemand et au traditionalisme des contre-révolutionnaires français. […]

Les Réflexions… eurent immédiatement un succès considérable : onze éditions en un an, trente mille exemplaires vendus du vivant de l’auteur, les traductions française et allemande firent bientôt apparaître le livre de Burke comme une référence obligée pour tous ceux qui, sur le continent comme en Angleterre, prenaient parti pour ou contre la Révolution française. […]

L’extraordinaire force du livre de Burke tient […] à la fois, outre ses éminentes qualités littéraires, à la clarté avec laquelle s’y expriment tous les thèmes du conservatisme moderne et à la lucidité dont faisait preuve l’auteur, bien avant les développements terroristes de la Révolution française. Plus profondément, l’ambiguïté de l’écrivain politique (libéral et contre-révolutionnaire) n’est peut-être qu’un aspect d’une équivoque plus générale, qui explique les conflits d’interprétation dont sa pensée a été l’objet : Burke serait à la fois un défenseur du droit naturel classique et un représentant de la tradition libérale anglaise, un adversaire et un promoteur de l’historicisme moderne, un défenseur des libertés et un tenant de l’État autoritaire. Traversée par de multiples tensions, étroitement liée aux circonstances, la pensée de Burke a cependant une certaine unité, qui se traduit par la constance de certains thèmes majeurs tout au long de sa vie : la critique de Rousseau, la réflexion sur la représentation, la distinction entre les droits civils et les droits politiques. […]

De ce texte, on retient surtout en général l’accusation d’abstraction portée contre les idées révolutionnaires ; issue de l’esprit métaphysique et géométrique des Philosophes du XVIIIe siècle, la doctrine des « Droits de l’homme », même si elle est vraie « métaphysiquement », souffre pour Burke d’un défaut majeur : elle est radicalement impraticable, parce qu’elle ne tient aucun compte des conditions réelles de la vie des hommes, qui se déroule toujours dans des communautés déjà constituées.

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Philippe Raynaud, Préface aux Réflexions sur la Révolution en France, pages VIII-XI.


Récemment parus, au catalogue des Belles Lettres :

Pierre Nicole (1625 – 1695), Essais de morale. Choix d’essais introduits et annotés par Laurent Thirouin, collection Encre Marine, 480 pages.

Jean-Philippe Vincent, Qu’est-ce que le conservatisme ? Histoire intellectuelle d’une idée politique, collection Penseurs de la liberté, 272 pages.

 

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