Méfie-toi des ides de Mars !

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Aujourd’hui, 15 mars 2016, nous célébrons le 2060e anniversaire de l’assassinat de Jules César. L’occasion de (re)découvrir la narration par Plutarque de ces célèbres ides de Mars de 44 avant J.-C.

Traduction par Robert Flacelière et Émile Chambry (CUF, 1975) :

Beaucoup de gens racontent qu’un devin avertit César qu’il devait se garder d’un grand danger le jour de mars que les Romains appellent les ides, et que, ce jour venu, César, sortant pour se rendre au sénat, salua le devin et lui dit en plaisantant : « Eh bien, les voici venues, les ides de mars », à quoi le devin répondit tranquillement : « Oui, les voici, mais elles ne sont pas encore passées. » La veille, il dînait chez Marcus Lepidus et scellait des lettres, selon son habitude, tout en étant étendu à table, lorsque la conversation tomba sur le point de savoir quelle est la meilleure des morts ; César, devançant tous les autres convives, s’écria : « Celle à laquelle on ne s’attend pas. » Après le dîner il se coucha, comme à l’ordinaire, auprès de sa femme ; tout à coup les portes et les fenêtres de la chambre s’ouvrirent en même temps ; tout troublé par le bruit et par la clarté de la lune qui illuminait la pièce, il entendit Calpurnia prononcer, bien qu’étant profondément endormie, des paroles indistinctes et pousser dans son sommeil des gémissements inarticulés ; elle rêvait qu’elle tenait dans ses bras son mari égorgé et qu’elle le pleurait ; d’autres disent que sa femme n’eut pas cette vision, mais une autre : on avait surmonté la maison de César, comme pour l’orner et la distinguer, d’une sorte d’acrotère, voté par le sénat au dire de Tite-Live, et c’est ce pinacle que Calpurnia avait vu brisé dans son rêve, ce qui provoquait ses lamentations et ses pleurs. En tout cas, le jour venu, elle supplia César de ne pas sortir, si c’était possible, et d’ajourner la séance du sénat : « Si tu n’attaches pas d’importance à mes songes, ajouta-t-elle, enquiers-toi de l’avenir par d’autres moyens divinatoires et par des sacrifices. » Il eut lui aussi, semble-t-il, quelque soupçon et quelque inquiétude, car auparavant il n’avait jamais remarqué que Calpurnia, comme tant de femmes, fût superstitieuse, et il la voyait alors bouleversée. Comme, en outre, les devins, après plusieurs sacrifices, lui déclarèrent que les signes étaient défavorables, il décida d’envoyer Antoine congédier le sénat.

Sur ces entrefaites, Decimus Brutus, surmonté Albinus, en qui César avait une telle confiance qu’il l’avait institué son héritier en second, mais qui participait à la conjuration avec l’autre Brutus et Cassius, craignant que, si César échappait à la séance de ce jour-là, l’entreprise ne s’ébruitât, se mit à railler les devins et remontra vivement à César quelles accusations et quelles calomnies il allait s’attirer de la part du sénat qui se croirait bafoué, car il s’était réuni sur son ordre et il était prêt à voter à l’unanimité pour décider que César fût proclamé roi des provinces en dehors d’Italie et qu’il portât le diadème quand il se rendrait dans tout le reste du monde, sur terre et sur mer. « Si l’on invite les sénateurs, disait-il, à se retirer, maintenant qu’ils sont assis sur leurs sièges, et à revenir une autre fois, lorsque Calpurnia aura fait de meilleurs rêves, que ne diront pas les envieux ? Et qui voudra écouter tes amis quant ils tenteront de prouver qu’il n’y a là ni servitude ni tyrannie ? Si néanmoins, ajouta-t-il, tu es absolument résolu à sacrifier cette journée par scrupule religieux, il vaut mieux que tu ailles toi-même notifier au sénat la remise de la séance. » Tout en parlant ainsi, Brutus le prit par la main et l’emmena. César avait à peine fait quelques pas hors de sa porte qu’un esclave du dehors, qui s’efforçait de le joindre, se voyant incapable de percer la foule pressée autour de lui, se fraya de force un chemin jusqu’à la maison et se remit aux mains de Calpurnia, en la priant de le garder jusqu’au retour de César, parce qu’il avait à lui faire une communication importante.

Artémidoros, originaire de Cnide, qui enseignait les lettres grecques et qui par là avait suffisamment pénétré dans l’intimité de quelques-uns des complices de Brutus pour savoir en grande partie ce qui se tramait, vint apporter un billet contenant les révélations qu’il voulait faire ; mais, voyant que César remettait aux gens de sa maison tous les billets qu’il recevait, il s’approcha tout près de lui et lui dit : « Lis ceci, César, seul et tout de suite ; il s’agit d’affaires d’une extrême importante pour toi. » César prit le billet et essaya à plusieurs reprises de le lire, mais il en fut empêché par la foule des solliciteurs. C’est en tenant à la main ce billet, le seul qu’il eût gardé, qu’il entra au sénat. Cependant quelques auteurs disent que c’est un autre qui remit ce billet et qu’Artémidoros ne put même pas approcher de César, ayant été repoussé tout le long du chemin par la cohue.

Ce que j’ai rapporté jusqu’ici peut être l’effet du hasard ; mais la salle où eut lieu la scène du meurtre, celle où le sénat se réunit ce jour-là, contenait une statue de Pompée, qui avait dédié cet édifice comme un ornement ajouté à son théâtre : cette circonstance prouve manifestement que l’action fut conduite par un dieu qui avait assigné et marqué ce lieu pour un tel événement. On dit aussi que Cassius avant l’assassinat tourna les yeux vers la statue de Pompée et l’invoqua en silence, bien qu’il fût attaché à la doctrine d’Epicure : l’imminence du drame répandait dans son âme, semble-t-il, un enthousiasme et une émotion qui chassaient ses anciennes opinions. Antoine, qui restait fidèle à César, et dont la force physique était grande, fut retenu au-dehors par Brutus Albinus, qui engagea avec lui à dessein une longue conversation. Quand César entra, les sénateurs, par déférence, se levèrent. Aussitôt, tandis que certains des complices de Brutus se plaçaient en cercle derrière le siège de César, les autres allèrent au-devant de lui, comme pour joindre leurs prières à celles de Tillius Cimber qui intercédait pour son frère exilé, et ils le supplièrent tous ensemble en l’accompagnant jusqu’à sa place. Une fois assis, il continua à repousser leurs sollicitations, et, comme ils insistaient plus vivement, il témoigna à chacun d’eux son mécontentement. Alors Tillius saisit sa toge à deux mains et la tira en bas du cou, ce qui était le signal de l’attaque. Casca, le premier, le frappe de son épée à la nuque, mais la blessure n’était pas mortelle ni profonde : sans doute fut-il troublé d’avoir à commencer une entreprise si grande et si hardie. César se retourne, saisit le glaive et le retient dans sa main. Ils s’écrient tous deux presque en même temps, le blessé, en latin : « Maudit Casca, que fais-tu ? », et l’agresseur, s’adressant en grec à son frère : « Frère, au secours ! » C’est ainsi que l’affaire débuta. Ceux qui n’étaient pas dans le complot furent saisis d’un frisson d’épouvante en voyant ce qui se passait, et n’osèrent ni fuir, ni défendre César, ni même proférer un son. Mais ceux qui s’étaient armés pour le meurtre tirèrent chacun leur épée nue. César, enveloppé de toutes parts, ne voit en face de lui, de quelquecôté qu’il se tourne, que des glaives acharnés à le frapper au visage et aux yeux ; ballotté entre les mains de tous, il se débat comme un fauve. Tous doivent prendre part au sacrifice et goûter au meurtre ; aussi Brutus lui porte-t-il un coup dans l’aine. Certains disent que César se défendait contre les autres, en se jetant de tout côté et en criant, mais que, lorsqu’il vit Brutus lever son épée nue, il tira sa gorge sur sa tête et se laissa tomber, poussé par le hasard ou par ses meurtriers, près du piédestal sur lequel se dressait la statue de Pompée. Ce piédestal fut couvert de son sang, en sorte qu’il semblait que Pompée présidait en personne à la vengeance que l’on tirait de son ennemi gisant à ses pieds et palpitant sous le grand nombre de ses blessures, car on dit qu’il en avait reçu vingt-trois. Plusieurs des conjurés se blessèrent entre eux, en assénant tant de coups sur un seul homme.

Plutarque, Vies Parallèles, « César », LXIII, 5 – LXVI, 14


 

Voir également :

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Un commentaire

  1. Il faut aussi lire la version de l’historien Nicolas de Damas, dont le témoignage est plus ancien et plus détaillé. On trouve le récit de l’assassinat de César dans sa « Vie d’Auguste », parue aux Belles Lettres dans la collection « Fragments ».
    Nicolas de Damas. Histoires, Recueil de coutumes, Vie d’Auguste, Autobiographie, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Fragments », 2011.

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