Les femmes illustres, Boccace (extrait)

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Extrait des Femmes illustres (De mulieribus claris) de Boccace, traduit par Jean-Yves Boriaud, paru en édition bilingue aux Belles Lettres en 2013 dans la collection « Classiques de l’Humanisme » :

 

Hélène, épouse du roi Ménélas

Hélène, tout le monde le sait, doit sa célébrité mondiale autant à sa sensualité qu’à la longue guerre qu’elle a provoquée. Elle était fille de Tyndare, roi d’Œbalie, et de Léda, une très belle femme, et l’épouse de Ménélas, le roi de Lacédémone. Sa fameuse beauté – comme l’ont reconnu tous les Grecs de l’Antiquité et, après eux, les Latins – dépassait de loin celle de n’importe quelle autre femme. Pour ne pas parler des autres, le talent divin d’Omettre ne parvint pas en effet à en donner une digne et juste description poétique.

D’innombrables peintres et sculpteurs, tous de génie, ont déployé les mêmes efforts pour laisser au moins à la postérité, si possible, une image d’une aussi merveilleuse beauté. Parmi eux, Zeuxis d’Héraclée, le peintre le plus fameux et le plus respecté de son temps, très cher payé par les Crotoniates, mit toutes les ressources de son intelligence et de son art à la représenter de son pinceau ; comme il ne disposait, pour toutes sources, que des vers d’Omettre et de son universelle renommée, il se fit quand même ainsi une idée de son visage et de l’allure du reste de son corps et pensa qu’il pourrait, en se fondant sur la beauté de plusieurs personnes, imaginer la divine image d’Hélène et en montrer une silhouette à ses commanditaires. Sur sa requête, les Crotoniates lui présentèrent d’abord les plus beaux d’entre leurs enfants, puis leurs sœurs, et parmi eux il en sélectionna cinq, d’une allure exceptionnelle ; de leur beauté commune, il fit une forme unique, en mobilisant toute la puissance de son célèbre génie, mais on a du mal à croire qu’il atteignit pleinement son objectif.

Rien d’étonnant : qui pourrait, avec un pinceau de peintre ou un ciseau de sculpteur, traduire une joie qui rayonne dans des yeux, la sereine douceur de tout un visage, un rire céleste, des changements de physionomie en harmonie avec les mots et les gestes ? C’est là la prérogative de la seule nature.

Il fit ce qu’il put ; et ce qu’il avait peint passa à la postérité comme une œuvre d’une beauté céleste. Cet épisode amena des auteurs avisés à imaginer une fable, pour ses yeux aussi brillants que des étoiles et d’un éclat inconnu jusque là, pour l’étonnante splendeur de son teint, pour l’épaisseur dorée de sa souple chevelure, retombant en boucles coquines sur ses épaules, pour la douceur de sa voix claire et chaude, pour l’animation de ses lèvres roses et parfumées, de son front étincelant et de sa gorge d’ivoire et pour les délices cachés de sa poitrine uniquement perceptible à travers les mouvements de sa respiration, ils en firent la fille de Jupiter métamorphosé en cygne afin que l’on comprenne que, outre celle dont elle avait héritée de sa mère, cette origine divine empêchait que l’on pût, que que fût son talent personnel, rendre compte de sa beauté intrinsèque en maniant pinceau et couleurs.

Attiré le premier par aussi spectaculaire beauté, Thésée vint d’Athènes en Laconie, et eut l’audace de l’enlever, vierge et d’un âge très tendre, alors que, comme le veut la coutume locale, elle s’exerçait dans la palestre ; et même s’il ne put en tirer que quelques baisers, il jeta l’ombre d’un doute sur sa virginité. Électre, la mère de Thésée (à moins que ce ne fût, selon certains, Protée, le roi d’Égypte), la rendit à ses frères, en l’absence de Thésée, quand ils vinrent la rechercher. Une fois adulte, elle épousa Ménélas, le roi de Lacédémone, à qui elle donna une fille unique, Hermione.

Après cela, les années passèrent, et Pâris, qui avait été exposé sur l’Ida en raison d’un songe de sa mère pendant sa grossesse, revint à Troie sans qu’on le reconnût, même lorsqu’il l’emporta sur son frère Hector à la lutte, et évita la mort lorsque furent présentés des jouets de son enfance, que sa mère reconnut. Se souvenant que Vénus lui avait promis une épouse d’une grande beauté, en raison de la sentence qu’il avait rendue sur l’Ida ou, comme le veulent certains, pour ramener Hésioné, il fit faire des bateaux avec du bois de l’Ida et passa en Grèce, avec une escorte de rang royal, où Ménélas lui donna l’hospitalité.

Là, quand il vit Hélène dans l’éclat de sa beauté céleste, se prélassant en habit royal et avide d’admiration, il tomba immédiatement amoureux ; sa conduite lui autorisant de grands espoirs, il saisit toutes les occasions, les yeux brillant de ferveur, pour instiller secrètement en son impudique poitrine le feu de son amour. La Fortune favorisa les amoureux : Ménélas, appelé en Crète pour ses affaires, laissa Pâris chez lui. Aussi certains pensent-ils que, tous deux brûlant également des flammes de l’amour, ce ne fut pas un hasard si Pâris rapporta ainsi dans son pays le « feu » vu en songe par Hécube, accomplissant de fait la prophétie ; avec l’essentiel du trésor de Ménélas, de nuit, sur le rivage de Laconie ou, selon d’autres, sur l’île voisine de Cythère, il enleva Hélène tenue en éveil par la célébration, dans un temple, d’une cérémonie traditionnelle, puis la fit embarquer sur la flotte préparée à cet effet. Après bien des dangers, il parvint, avec elle, à Troie. Priam la reçut avec beaucoup d’honneur, persuadé d’avoir ainsi lavé la tache infligée par le refus de Télamon de rendre Hésioné, et non pas d’avoir accueilli en sa patrie la cause de la ruine finale de son royaume.

La Grèce entière fut bouleversée par les débordements de cette femme. Les princes grecs jugèrent plus sévèrement l’offense de Pâris que l’inconduite d’Hélène ; on la redemanda, en vain, plusieurs fois, si bien que tous se liguèrent pour la destruction de Troie. ils rassemblèrent leurs forces et avec un millier, ou plus, de navires chargés d’hommes en armes, ils abordèrent entre les caps troyens de Sigée et de Rhoetée et mirent le siège devant Ilian, en dépit de la vaine résistance des Phrygiens. Le prix de sa beauté, Hélène put le mesurer quand elle vit, depuis les murs de la cité assiégée, le rivage entier envahi d’ennemis, et tout alentour détruit par le feu et le fer, et les peuples lancés dans le combat s’infliger de mutuelles et mortelles blessures, et la terre partout souillée du sang grec et du sang troyen.

C’est ainsi qu’elle fut revendiquée d’un côté et gardée de l’autre avec une telle obstination que ce siège dura une décennie entière, au prix du sanglant massacre de tant de nobles jeunes gens, jusqu’à ce qu’elle fût restituée. Pendant ce siège, après la mort d’Hector et d’Achille, le meurtre de Pâris par le jeune et terrible Pyrrhus, comme si elle avait le sentiment de n’avoir pas péché suffisamment, Hélène épousé, en secondes noces, le bien jeune Deiphobe.

On se résolut finalement à tenter d’obtenir par la trahison ce qu’il paraissait impossible d’obtenir par la force, et elle, qui avait été l’origine du siège, afin d’être partie prenante dans la catastrophe et de rentrer en grâce auprès de son premier mari, y participa de son plein gré ; les Grecs ayant simulé un départ, quand les Troyens épuisés par leurs épreuves passées furent plongés dans le sommeil, vaincus par la joie nouvelle et les banquets de fête, Hélène, sous prétexte des exigences d’une danse, alluma une torche au sommet de la citadelle pour rappeler, au moment voulu, les Grecs qui attendaient ce signal. Une fois revenus, ils entrèrent en silence, par les portes qu’on leur avait ouvertes, dans la ville à moitié endormie ; quand ils l’eurent incendiée et que Deiphobe eut rencontré une mort ignoble, ils rendirent Hélène, vingt ans après le rapt, à son époux Ménélas.

D’autres assurent que c’est contre son gré qu’Hélène fut enlevée par Pâris et qu’elle mérita donc d’être reprise par son mari. Pendant son retour, en sa compagnie, vers la Grèce, secoué par la tempête et les vents contraires, Ménélas dut infléchir sa course vers l’Égypte, où il fut accueilli par le roi Polype. Quand le gros temps fut apaisé, il regagna ensuite Lacédémone avec l’épouse qu’il avait récupérée, huit ans après la destruction d’Ilion. Quant à elle, combien de temps elle vécut après cela et ce qu’elle fit, sous quel ciel enfin elle mourut, je ne me souviens pas l’avoir lu où que ce soit.

 

Extrait des pages 61 à 65.

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