Martha Gellhorn – La Guerre de face (extrait)

Gellhorn

Introduction de 1986 à La Guerre de face par Martha Gellhorn, traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina, en librairie le 19 octobre (coll. « Mémoires de guerre ») :

Après une vie entière passée à observer la guerre, je la conçois comme une maladie endémique de l’humanité et les gouvernements en sont les vecteurs.

Seuls les gouvernements préparent, déclarent et mènent les guerres. Il n’y a aucun précédent dans lequel des hordes de citoyens ont assiégé, de leur propre initiative, le siège du gouvernement pour réclamer la guerre à grands cris. Les hommes doivent être contaminés par la haine et la peur avant qu’ils n’aient la fièvre de la guerre. Il faut qu’on leur ait appris qu’un ennemi les mettait en danger et que les intérêts vitaux de leur nation étaient menacés. Les intérêts vitaux de l’État, qui ont toujours à voir avec le pouvoir, n’ont rien en commun avec les intérêts vitaux des citoyens, qui sont privés et simples, qui sont toujours liés à une meilleure vie pour eux-mêmes et pour leurs enfants. On ne tue pas pour de tels intérêts, on travaille.

Je suis suspicieuse envers les gouvernements – avec quelques exceptions admirables – et leurs versions des intérêts vitaux. S’ils faisaient leur travail correctement, les gouvernements veilleraient à ce que leur pays fonctionne bien, pour le grand avantage du plus grand nombre de leurs citoyens : ils ne dépenseraient pas des sommes faramineuses pour des armements, ils ne feraient pas d’économies sur les besoins de leur population. Qu’ils soient riches, pauvres ou entre les deux, tous les gouvernements trouvent de l’argent pour la guerre et, chaque année, ils dépensent des sommes de plus en plus colossales pour accumuler des armes de guerre. Et tous autant qu’ils sont, démocratiques ou despotiques, vivant de l’argent épargné par leurs citoyens, ils donnent à contrecoeur de l’argent pour financer les services nécessaires à leurs citoyens. Nous vivons dans un monde surarmé et sous-alimenté.

Pour commencer une guerre, vous avez besoin d’un agresseur, d’un gouvernement tellement ambitieux, tellement cupide que les intérêts vitaux de son État exigent une conquête territoriale. Mais le gouvernement agresseur vend à son peuple le projet d’une guerre qui est une mesure défensive : il est menacé, encerclé, provoqué ; ses ennemis sont en position, prêts à l’attaquer. Il est facile, c’est triste à dire, de faire croire aux gens n’importe quel mensonge ; les gens sont lamentablement crédules, susceptibles d’agiter à tout instant un drapeau et à emboîter le pas du patriotisme le plus fourvoyé. Une fois qu’une guerre a commencé, le gouvernement obtient un contrôle total : les gens doivent obéir aux ordres de leur gouvernement, même si leur enthousiasme initial s’est entièrement dissipé. Ils peuvent aussi constater que la guerre, s’il est parfaitement inutile de l’engager, ne saurait être perdue.

La nation ou les nations qui sont attaquées n’ont pas d’autre choix que de combattre l’agresseur. Toutefois, comment les gouvernements compétents n’ont-ils pas anticipé la menace et pris des mesures pour empêcher l’agresseur de se préparer à la guerre ? Il est probable que Hitler aurait pu être arrêté en 1936, au moment où il a réoccupé la Rhénane en violation du pacte de Locarno. La guerre des Falklands aurait certainement pu être évitée grâce à une plus grande lucidité. Les gouvernements se montrent plus compétents dans la conduite de la guerre que dans sa prévention. Et si l’on regarde les choses en face, la guerre n’est pas si terrible pour les gouvernements, les gens qui sont au sommet, qui sont responsables. Leur pouvoir augmente et les gouvernements s’épanouissent dans le pouvoir : ils jouissent de l’excitation et de leur puissance décuplée, et ne souffrent d’aucune des épreuves. Ils ne reçoivent pas l’ordre d’aller se battre ou travailler dans les usines. Miraculeusement, ils ne sont pas blessés ou tués comme les gens ordinaires. Ils sont trop précieux pour ne vivre que de rations alimentaires. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, dont la monstruosité unique a fini par changer les règles, les responsables gouvernementaux n’étaient pénalisés pour avoir perdu la guerre que par la perte de leurs fonctions. Le Kaiser se retirait tout simplement dans un petit palais à la campagne.

Cependant, dix millions d’hommes sont morts pendant la Grande Guerre de 1914-1918 à cause des intérêts vitaux du gouvernement du Kaiser dont plus personne ne peut se souvenir. Progressant de la guerre de tranchées à la guerre totale et au génocide, trente-cinq millions d’individus sont morts au cours de la Deuxième Guerre mondiale à cause de l’intérêt vital dément de l’État hitlérien et des intérêts vitaux du gouvernement de l’empereur du Japon qui s’en est sorti indemne. Depuis 1945, des gens sont morts chaque année dans des guerres minuscules et importantes, à cause des intérêts vitaux d’un État quelconque.

Peut-être que le Kremlin, sinon le peuple russe non informé, a des arrière-pensées chargées d’angoisse à propos des intérêts vitaux de l’État qui ont été protégés grâce à l’invasion de l’Afghanistan. Je n’ai jamais compris quels intérêts vitaux de l’État ont obligé le gouvernement américain à jeter l’Amérique dans sa plus longue guerre, non déclarée, au Vietnam ; et, de toute évidence, aucun intérêt vital n’était en jeu puisque la perte de la guerre a laissé l’Amérique intacte. Et les affaires continuent comme à l’habitude. Le gouvernement américain a fait une déclaration formelle, aux dépens du sang et du trésor de ses citoyens : il est plus sage pour les petites nations asiatiques de se montrer avenantes à l’égard de ce que le gouvernement américain estime être ses intérêts vitaux. Et c’est peut-être ce que le Kremlin pense accomplir en Afghanistan : faire savoir que, aux frontières de l’Union soviétique, vous avez intérêt à bien vous tenir, sinon…

Pour ceux d’entre nous qui ont une perspective simplement humaine, non géopolitique, sur le monde, les intérêts vitaux de l’État soviétique en Afghanistan, les intérêts vitaux de l’État américain au Vietnam, font l’effet d’une folie et d’un désastre cruel pour d’autres êtres humaines. Russes, Afghans, Vietnamiens, Américains. Ce serait merveilleux si les gens ordinaires apprenaient à être circonspects et à se méfier du virus transmis par les gouvernements : les intérêts vitaux de l’État.

Merveilleux, mais peu probable. Notre espèce étonnante est programmée dès l’enfance pour un patriotisme du « mon pays qu’il ait raison ou tort ». Je me demande comment ça peut sonner en urdu ou en chinois. C’est une phrase absurde en dépit de son pouvoir contraignant. Mon pays est un fait, ni à raison ni à tort, une terre, une langue, des coutumes, une culture. Invoquée pour mobiliser des citoyens à partir en guerre, la phrase correcte devrait être « mon gouvernement à tort ou à raison ». Ce serait un changement salutaire, qui pousserait les citoyens à poser des questions et à décider si leur gouvernement avait raison ou commettait une erreur fatale. J’ai toujours aimé la remarque sèche de Tolstoï qui dit que « les gouvernements sont des collections d’hommes qui exercent la violence contre nous », mais je pense maintenant que le vieux Russe était un prophète. Depuis l’apparition des armes nucléaires, la totalité du genre humain est à la merci de ces gouvernements qui possèdent et contrôlent ces armes susceptibles de détruire le monde. Une violence d’une telle amplitude n’a jamais été auparavant mise entre les mains des gens faillibles qui forment nos gouvernements.

Bien entendu, on nous dit que les armes nucléaires sont purement défensives : elles sont dissuasives. Grâce à elles, nous informent nos gouvernements, nous avons eu quarante ans de paix, ce qui est visiblement faux. Ce qu’ils veulent dire, c’est que nous n’avons pas eu de guerre entre les superpuissances. La description des armes nucléaires comme pure dissuasion est un mensonge. Puisque les superpuissances ont eu, depuis longtemps, suffisamment d’armes nucléaires pour se détruire l’une l’autre (et le reste du monde) une fois pour toutes, il n’était guère nécessaire de continuer à en fabriquer plus afin de pouvoir détruire l’ennemi radicalement quarante fois de suite. Les armes nucléaires sont devenues un énorme business, probablement le plus grand business qui soit.

[…]

Je blâme nos gouvernements, soi-disant éclairés, expérimentés et puissants, pour nous avoir conduits dans la mauvaise passe inquiétante où nous sommes. Par-dessus tout, je blâme les gouvernements des superpuissances, hommes provisoires qui se comportent comme si la rivalité entre les États-Unis et l’Union soviétique était l’épisode capital de la longue histoire de l’humanité. Nous ne pouvons pas vivre avec la folie des armes nucléaires. Il faut qu’elle cesse. Une détente fragile, de temps en temps, ne suffit pas, ni même un accord pour limiter ces armements, pour les mettre à la casse, pendant qu’on conserve des milliers de nouveaux modèles perfectionnés. Nous pouvons et devrions commencer par un gel, puis continuer en nous débarrassant entièrement des arsenaux nucléaires maléfiques, les leurs et les nôtres. Nous pourrions garder un missile homicide d’une mégatonne braqué sur Moscou, un autre braqué sur Washington, pour rappeler aux gouvernements des superpuissances qu’ils doivent agir comme des adultes responsables et apprendre à négocier leurs différends.

Les gouvernements sont en place aujourd’hui et, dans quelques années, ils auront disparu. Les dictateurs eux-mêmes ont cette qualité transitoire. Les querelles entre les nations sont caractérisées par l’impertinence. les ennemis deviennent des alliés et vice versa. Aucune guerre, dans les annales de la guerre de notre espèce, n’a jamais été terminale. Jusqu’à aujourd’hui où nous savons que la guerre nucléaire pourrait être la mort de notre planète. Il est à peine croyable que des gouvernements – ces figures politiques éphémères – s’arrogent le droit d’interrompre l’histoire à leur discrétion. Dans l’éventualité d’un Armageddon, les gouvernements se voient offrir les meilleurs abris antiatomiques, construits avec l’argent des contribuables. Croient-ils pouvoir ou devoir survivre à une guerre nucléaire ? Espèrent-ils laisser passer la souffrance dans un bunker souterrain, avant d’émerger pour reprendre en main… Quoi ? Ces abris me rongent l’esprit. Je n’arrive pas à décider ce qui est le pire, l’imbécillité morale ou l’absence irréfléchie d’imagination.

Entre-temps, nous vivons sous la menace d’une annihilation et nous gâchons nos richesses en armes nucléaires parce que… Ils attaqueraient l’Europe occidentale s’ils osaient. Ils vivent sous la menace d’une annihilation et ils gâchent leurs richesses en armes nucléaires parce que… Nous attaquerions l’Union soviétique si nous osions. Nous disons que leur peur de nous est de la pure paranoïa. Et notre peur d’eux ? Deux paranoïas face à face, empoisonnant le présent, déstabilisant la vie, puisque le genre humain, pour la toute première fois, ne peut être sûr qu’il pourra se perpétuer. Une manière intolérable de dominer le monde. Intolérable pour chacun de nous, tous les individus qui vivent ici.

Extrait des pages 465 à 471.

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Publié dans Classiques de la littérature moderne, XXe siècle
One comment on “Martha Gellhorn – La Guerre de face (extrait)
  1. […] Gellhorn, La Guerre de face H.G. Wells, La Guerre et l’avenir Stratis Myrivilis, La Vie dans la tombe. Le livre de la […]

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