L’Irlande noire

La Haine

Préface de La Haine, par Patrick Reumaux, en librairie depuis le 24 août.

Dans le sud de l’Irlande, un jeune homme à bicyclette pédale sur les routes pierreuses au péril de sa vie.

Qui est-il ? Amoureux transi, poète, rebelle ? Sans doute pas celui qu’on croit. Peut-être Mick Shaughnessy, dont le coeur bat pour Jimmy Joyce – non, pas le peintre en lettres de Newton Park Avenue, l’autre, l’écrivain, pas l’auteur d’Ulysse, livre obscène, mais ce faux exilé qui n’est pas mort, mais a pour ambition d’entrer chez les jésuites, maintenant serveur dans un pub de Dalkey où Mick, qui vient d’entrer, aperçoit au comptoir un grand échalas à l’air gêné derrière ses lunettes.

– M. Joyce ? demande-t-il, le coeur dans la gorge.

– Chuuuuut ! répond le grand escogriffe.

Puis il déjeunent dans un coin tranquille. L’écrivain (???) carbure au blanc.

– Divin, ce ragoût, remarque Mick. Ces morceaux, on dirait des tronçons de…

– De serpent, répond le grand échalas. J’ai fait une erreur, et même une grosse erreur, l’erreur de ma vie. Je me suis lancé dans la cuisine et j’ai voulu donner un nom à mon plat préféré.

– Lequel ?

– Finnegans Wake. C’est un ragoût qui se mord la queue.

– À propos, dit Mick, je voudrais vous demander. Vous avez bien écrit : « La solitude est l’âme de l’art » ?

– Je n’ai jamais ni dit, encore moins écrit une ânerie pareille, on dirait du Corkery. Ce type n’a pas hésité à écrire : « La vraie moisson de ma vie est aussi intangible et indescriptible que les teintes du matin ou du soir. » Un type étroit d’esprit qui croit que les recoins de son âme sont éclairés à la bougie au milieu du tumulte des mitrailleuses.

– Vous oubliez : « comme si j’avais saisi une poussière d’étoiles ou un segment d’arc-en-ciel ».

– Je n’oublie pas, mais c’est tellement stupide que je me refuse à le dire.

Dans la pénombre qui commence à envahir la salle, Mick se demande s’il n’est pas victime d’une illusion. Son vis-à-vis n’est peut-être pas celui qu’il croit. Il lui semble même qu’il a diminué de taille. C’est peut-être Jimmy Joyce, le peintre en bâtiment de Newton Park Avenue. Ou le petit Jems Jyce, l’entrepreneur en plâtre de Wolfe Tone Square. Ou quelqu’un d’autre, un chérubin satanique avec deux dents de devant saillantes comme celles d’un bouledogue.

– Ce que je voulais dire… reprend Mick d’une voix incertaine.

– Ce que vous vouliez dire ?

– Vous n’avez jamais écrit sur la guerre civile en Irlande, monsieur…

– Myles. Non jamais. Je laisse ça aux débiles du Kerry et aux arriérés de la ville de Cork. Une ville – c’est beaucoup dire – un bric-à-brac jeté pêle-mêle dans une vallée encaissée où coule une rivière enjambée par une foule de ponts qui se pressent les uns contre les autres en jouant des coudes… un vrai bazar, une collection de miettes et de débris, de vestiges dépareillés… un dédale de ruelles mal famées où des silhouettes trempées errent sous la pluie.

– On l’a pourtant comparée à « une fleur reposant entre les seins tièdes des collines »…

– Oui, on doit cette métaphore unique à M. Sean O’Faolain, l’un des trois mousquetaires.

– D’Artagnan ?

– Non, il n’y a pas de d’Artagnan à Cork. Seulement la Sainte-Trinité : Corkery-O’Faolain-O’Connor. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit, comme chez les frères chrétiens, ces vautours, les déglingués de Dieu. Cet O’Faolain, qui se prend pour un écrivain, a composé ce qu’il pense être une ballade irlandaise, écoutez ça :

Venez tous braves du Sinn Féin

Venez écouter ma chanson

Où six jeunes Irlandais rebelles

Furent massacrés sans façon.

Une Anglaise les a donnés

Qui servait la couronne

Sachez le nom de cette espionne…

C’est triste à pleurer. On dirait une chanson à boire ratée…

Pédalant sur le chemin du retour, Mick entend encore la voix de son interlocuteur :

– À cinquante ans, ce Corkery, qui s’est pris pour Dieu le Père, a écrit une thèse indigente sur Synge… Moi, ma thèse sur la poésie irlandaise, dirigée par une dame dont, par pudeur, je tairai le nom, a été entièrement dactylographiée sur papier rose…

Mais il ne l’écoute plus. Il pense à Michael Donovan, qui signait ses livres « Frank O’Connor », si enthousiaste, si rebelle, la tête farcie de rêves, d’embuscades, de chasses à l’homme, de filles criant sur les routes en rajustant en vitesse une jarretelle à un bas filé « avec le splendide appétit d’une triomphante jeunesse ». De tout cela il ne reste plus que des cendres. Des cendres et des morts. Joyce (le vrai), un grand escogriffe, comme l’autre (le faux), l’avait prévenu : le nationalisme est une mascarade, une pantomime de la bêtise humaine.

Dans les ombres qui commencent à s’allonger, Mick entend des cris. Paraît sur les lieux du massacre le colonel Mac Gillicuddy.

– … Je vais les faire crier comme des porcs qu’on égorge, voilà ce qu’on dit, voilà ce que l’on ne peut s’empêcher de dire dans la fièvre du massacre, mais… mais on n’arrive pas à les faire crier – assez fort ! Et puis, et puis… Mon Dieu ! Mon Dieu ! Fermez ! Fermez ! Les rideaux. Ceux-là aussi… Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu !

Au fond du val, on distingue la masse noire d’un manoir. Soudain des flammes embrasent les fenêtres. La grande maison (the Big House) incendiée fait crépiter la nuit. Sur le perron de sa demeure, dans la fausse aurore de l’incendie, Henn, un vieux libertin qui vient de lutiner sa servante aux « seins semblables à des tulipes en pleine floraison, trop doux, trop pleins […] avant de laisser, comme de désespoir, retomber une main flétrie sur les genoux de la fille », apostrophe les incendiaires.

– Ah oui ! vous êtes beaux ! Ah oui ! vous êtes grands !… Aucun de vous n’a tiré un seul coup de feu dans le coin pendant quatre mois. À moins que vous n’ayez tiré sur un lièvre à l’arrêt ou un renard apprivoisé. Rien qu’à voir vos bobines, c’est ce que vous avez dû faire. Et voilà que vous mettez le feu à la maison de deux vieilles femmes en pleine nuit. Oh ! vous êtes vraiment de grands soldats, bande de lâches !

Et puis il n’y a plus rien. Si, encore une voix. Mais incertaine, brouillée, comme l’image de Narcisse quand il se regarde dans une glace. Tout le passé défile, les petites choses, les grandes lâchetés, les mensonges, les vantardises… Ah ! les vantardises…

Ta femme en a eu assez, Murt Flanagan, elle t’a quitté, Fier-à-Bras, lis donc cette lettre :

« Non, je ne dirai rien, comme je ne dis rien des nuits douloureuses où vous avez rempli ma jolie maison de scouts sales et d’agents électoraux ivres morts crachant sur les tapis, où bous nous avez obligées, moi et ma pauvre famille, à coudre des insignes révolutionnaires à longueur de matinées, au point que nous ne savions plus, à cause de vous, qui nous étions, espèce de sale rustre hargneux. De tout cela je ne dis rien, comme de la manière dont vous m’avez trompée en prétendant qu’on allait vous élire député ou maire. »

Mick pourrait siffloter un air pour se donner du courage en pédalant. Ou sourire en songeant à ce fameux échange d’atomes : plus on appuie sur les pédales, plus on devient bicyclette et plus la bicyclette devient humaine. Le méli-mélo irlandais ne serait qu’un véli-vélo et les vélocipèdes des vélobipèdes. Mais il n’a pas le coeur à sourire. Il songe aux Pâques sanglantes de Dublin, à la torture, aux meurtres, à cette vieille bête de Henn sur le perron de sa demeure éclairée par les lueurs de l’incendie, à sa main décharnée posée sur une merveille, un globe laiteux, lisse, doux et chaud, à la belle voix de basse de l’atroce fier-à-bras. Il pense à l’Irlande noire et il pleure.

Patrick Reumaux

Extrait des pages 7 à 12.

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Publié dans Classiques de la littérature moderne, XXe siècle

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