L’Amérique de Frédéric Martinez

22510100703700L

Frédéric Martinez, L’Amérique, Les Belles Lettres, 2015, 156 pages, 17,90 €.

Incipit de L’Amérique, de Frédéric Martinez, en librairie le 24 août 2015 :

L’Amérique : un dragon gigantesque escaladant le globe, dépliant sa carcasse entre les pôles. Hérissé de séquoias et de buildings, le monstre déploie ses ailes qui s’effritent vers Thulé, se trouent au nord dans tout ce blanc, pointant sur la Russie sa gueule ouverte crachant l’or noir, tournant vers l’ouest son ventre balafré de Rocheuses, tavelé de déserts, tenant du bout des griffes les restes de l’Amazonie sous la ligne de l’Équateur.
Ce serait un livre sur l’Amérique.
Il y aurait des caravelles et des conquistadors, des Indiens étonnés, des croix plus hautes que les arbres, des trappeurs et des grizzlis battus de blizzard, des mustangs et des appaloosas distancés par les chevaux de fer, des bisons, des barouds de saloon pour les beaux yeux d’une entraîneuse nommée Marilyn et qui chantait les coeurs brisés, des os blanchissant aux quatre vents d’infortune et l’or et la mort dans le lit de rivières sans retour, des mirages électriques au milieu du Mojave et les fées viles du dollar qui changeaient les cow-boys en gangsters au fond des casinos et des black jacks qui tournaient mal, des fées péroxydées sur le velours des nuits garces et bleues et jaunes et bleues clignant sans fin sous le ciel de Vegas. Il y aurait des outlaws la main sur le colt, crevant sous eux leurs chevaux écumants, fuyant la potence dans la gueule rouge des canyons et ces desperados qui n’étaient pas Gary Cooper franchissant les frontières, descendant jusqu’à Veracruz pour se perdre à jamais dans les jardins du diable. Il y aurait des grands lacs, encore des déserts, des palmiers en cavale sur l’azur soufflé d’ouragans, plus bas encore des aventuriers qu’éperonnait l’eldorado s’enfonçant dans la jungle et puis toujours plus bas, si l’on suit l’océan passé au fil des Andes, des gauchos sillonnant les pampas jusqu’à ce que le cap Horn enfin plonge la tête la première au fond du Pacifique.
Ce serait un livre sur nos vies rêvées, nos envies dailleurs.
Il y aurait, dans des cargos magnétisés par ce grand dragon à la tête boréale dévorant latitudes et destins, des migrants venus voir l’embouchure de l’Hudson, venus chercher leur Ouest à la croisée des pluies, se blottir sous les jupes de la Liberté, venus voir New York et Monument Valley, venus voir San Francisco et la Cité des Anges où les déesses du cinématographe officiaient dans leurs temples de stuc. Il y aurait, dans le creux des dunes, des belles aux yeux d’Atlantique, des femmes changées en sirènes et des capitaines à l’ancre qui cherchent encore le sud, des étés perdus et de faux détectives.
Ce serait un livre sur l’Amérique. Ou presque.

Tout afficher

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s