Lorenzo Valla, traducteur des Grecs

Wilson De Byzance à l'Italie

Nigel G. Wilson, De Byzance à l’Italie. L’enseignement du grec à la Renaissance, traduit de l’anglais par Henri Dominique Saffrey, coll. L’Âne d’or, 2015, 300 pages, 29 €

Extrait De Byzance à l’Italie. L’enseignement du grec à la Renaissance, de Nigel G. Wilson, coll. L’Âne d’or, 2015, chapitre 9 :

Lorenzo Valla (1407-1457) fut le membre le plus important du cercle de Bessarion à Rome, bien que sa présence ait été réduite à deux brèves périodes. Ce fut un auteur fécond d’oeuvres historiques, philosophiques et philologiques dont la plus connue est son traité intitulé La donation de Constantin, dans lequel il démasque comme un faux le texte qui justifiait le pouvoir temporel du pape. On comprend qu’il y ait eu quelque difficulté à son retour de Naples à Rome en 1448. L’intelligence critique et le sens de l’histoire déployés dans ce fameux traité se retrouvent encore dans ses autres écrits.
Ses débuts dans la connaissance du grec ne sont pas connus en détail faute de documents. Son maître, Rinuccio da Castiglione, n’était pas de premier ordre et, plus tard, confronté au texte de Thucydide, Valla déclara qu’il ne pouvait pas être d’une grande aide. En 1436, pourtant, on considérait Valla comme un bon connaisseur du grec, si l’on en croit la lettre d’un autre humaniste,
Lapo da Castiglionchio. En 1434-1435, déjà à Florence, il avait commencé une traduction du discours de Démosthène Sur la couronne, qu’il révisa plus tard. Puisque ce discours avait déjà été mis à la portée du public italien par Bruni, Valla dut bien réfléchir avant de doubler le travail d’un prédécesseur aussi éminent. Dans la préface extrêmement déférente pour Bruni, il explique qu’il voulait se mettre à l’épreuve, il dit même que tout autre texte serait un jeu d’enfant, opinion qu’il devait revoir plus tard. La traduction comme telle ne pouvait promettre une grande réputation, le crédit demeure au texte original. Il voulait se mesurer à Démosthène, Cicéron et Bruni et se livrer au risque de cet exercice littéraire comme Cicéron l’avait fait. Le grec ne pouvait pas toujours être suivi à la lettre, et les idiotismes offerts par la langue latine avaient l’avantage de laisser quelque espoir d’améliorer l’original. Le projet de Valla est celui d’un auteur évaluant les possibilités d’un genre littéraire. Il voit que son style diffère de celui de Bruni, il s’exprime à l’aide des mots « militaire » et « civil », et fait comprendre que Bruni s’était contenté d’une traduction fidèle du grec, tandis que, lui, il voulait montrer ce que le latin est capable d’atteindre.
Un travail de Valla sur l’Iliade, au sujet duquel son ennemi Facio insinuait méchamment qu’il avait vu la version de Leonzio Pilato chez Niccolò Niccoli, date peut-être de la même période. Il se serait contenté de la modifier en la faisant passer pour sa traduction.
Mais il suffit d’avoir la moindre connaissance de la version de Pilato pour dire qu’une petite révision ne pouvait convenir au style raffiné de Valla dont les Elegantiae allaient être pour des décennies un répertoire de bon latin. Valla lui-même annonce que son Iliade avait atteint le livre IV en 1439 et le livre X en 1441. Cette année-là, le roi Alphonse de Naples, ayant vu les dix premiers livres, avait pressé Valla de continuer. Valla avait répondu qu’il avait besoin d’un dictionnaire grec, non pas pour aller plus vite, mais pour pouvoir améliorer ce qu’il avait écrit. Le roi écrivit deux fois à Messine où Valla lui avait dit que se trouvait un manuscrit dans la bibliothèque du monastère du Saint Sauveur, en demandant de l’envoyer. Nous ne savons pas ce qu’il advint, mais en 1443 Valla était arrivé au livre XVI, après quoi il abandonna une tâche qu’il trouvait plus difficile que la traduction de Démosthène.
Deux autres productions similaires appartiennent à l’année 1438. Le butin tiré d’un navire se trouvait être le texte de trente-trois fables d’Ésope, et Valla passa deux jours à les traduire. Cette information vient de la brève préface qui ne dit pas pourquoi il avait entrepris ce travail. On peut supposer que, puisque les Fables d’Ésope faisaient partie du programme scolaire des Byzantins et que des traductions latines jouaient le même rôle dans l’éducation occidentale, le projet de Valla était de donner une meilleure traduction. Il n’était pas le premier à traduire cette collection, car en 1422, Ermolao Barbaro, âgé de douze ans, sous la direction de Guarino, avait précédé Valla.
Mais il n’avait aucune raison de le savoir. La seconde production en 1438 est une traduction d’une partie de la Cyropédie de Xénophon (1.1-4.15) (il n’est pas sûr que Valla soit allé plus loin). Le sujet étant l’éducation du prince, le livre de Xénophon intéressait évidemment le monde politique de la Renaissance, et la raison de la traduction de Valla était l’éducation morale du jeune prince Ferrante de Naples.
Au milieu de sa carrière, Valla rencontra des difficultés. Plus d’une fois, il se plaint du manque de livres au royaume de Naples, et une fois il spécifie que ce sont des livres grecs, probablement des
livres de référence plutôt que des textes, mais qui sait ? Quelquefois il travaille très vite ; c’est en une seule soirée qu’il a achevé la traduction de l’homélie 19 de saint Basile, Sur les quarante martyrs, qui occupe l’équivalent de dix pages imprimées dans la Patrologie grecque de Migne. Mais la rapidité n’inspire pas toujours une entière confiance, et à la fin de 1443, parlant de sa Collatio Novi Testamenti, il prétend que sa connaissance du grec est médiocre. (…)
Une reconstruction de la bibliothèque grecque de Valla n’est pas possible, mais il semble avoir possédé une partie de la grammaire de Donat traduite et adaptée par Maxime Planude (Vat. gr. 1388,
fol. 80-93). Que l’auteur des Elegantiae ait possédé un tel texte se comprend aisément, et probablement tout ouvrage associé au nom d’un grammairien célèbre devait attirer son attention, en considération du manque de bons livres de référence.

Traduit de l’anglais par Henri Dominique Saffrey, pages 125-128.

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