L’intellectuel dans la société : entretien entre Georges Charbonnier et Claude Lévi-Strauss, extrait.

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Georges Charbonnier, Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, coll. Le goût des idées, 2010, 160 pages, 11,20 €

Georges Charbonnier. – Si j’ai bien compris, à l’intérieur d’une société primitive, il ne peut pas y avoir de coupure entre les différents éléments de la population. J’entends bien qu’on trouvera probablement des différences de richesses, mais l’inégalité qui y règne n’est pas la même que celle qui règne chez nous.

Claude Lévi-Strauss. – Disons, au moins dans celles qui constituent les meilleurs exemples, parce que, je le répète il y a des sociétés que nous ne savons pas exactement où classer. Elles relèvent d’une catégorie, parce qu’elle n’ont pas d’écriture ; et nous voyons pourtant apparaître chez elles des ébauches d’exploitation économique. Je pense à certaines sociétés indigènes de la côte canadienne de l’océan Pacifique, celles mêmes que leurs grands mâts totémiques, superbement sculptés, nous ont rendu familières. Ces sociétés pratiquaient l’esclavage, et chez elles il y avait incontestablement accumulation de richesses au profit d’une classe et aux dépens d’une autre. Donc, il faut être prudent et opposer, non pas tous les types, mais seulement les formes extrêmes.

G. C. – Dans nos sociétés, ne se manifeste-t-il pas un type d’écart particulièrement inconcevable dans la société primitive ? Ne se manifeste-t-il pas des coupures à l’intérieur du groupe, et des coupures qui ne correspondent pas à une différence, à une distinction entre des classes sur le plan économique ?

C. L.-S. – Que voulez-vous dire par là ?

G. C. – Il me semble voir que, dans un certain nombre de grands pays, les États-Unis ou la France, s’est établi presque un fossé – on pourrait le dire – entre toute la partie du groupe qui se consacre à la production et toute la partie qui se consacre à la véritable élaboration de la culture. Est-ce que cet écart est conditionné par nos formes sociales ? Est-ce que rien ne permettra de le combler ? Est-ce qu’il est indispensable au fonctionnement de nos sociétés ? Il me semble qu’il y a une désharmonie, qu’il y a un désaccord, qu’on peut l’observer. Je prenais l’exemple de la France et celui des États-Unis, mais je pense que, dans d’autres pays, on doit pouvoir le constater. Je pense à la France et aux États-Unis parce que ce sont deux pays où il me semble le voir de manière caractéristique. Tout paraît se passer comme si la conscience était passée chez un certain nombre d’individus et comme si les autres en étaient totalement dépourvus, puisqu’il faut trancher les mots, comme si la conscience s’était réfugiée dans une minorité d’individus, comme si la connaissance avait échappé à certains, comme si elle était trop loin, trop complexe ; mais il me semble que c’est peut-être une manière trop simple d’expliquer les choses.

C. L .-S. – Il s’agit là de spécialisation, plutôt que de hiérarchisation, et il me semble que, dans les sociétés indigènes, nous trouverions des exemples de l’une et de l’autre. Bien certainement, ce sont des sociétés où la totalité de la population participe, de façon beaucoup plus pleine et beaucoup plus complète, à la culture du groupe, que ce n’est le cas parmi nous.

G. C. – Or, il me semble très nettement que notre groupe, pour le prendre dans son ensemble – on pourrait considérer d’autres groupes : je n’entends pas du tout limiter l’exemple à la France –, il me paraît que notre groupe ne se reconnaît pas dans ceux qui sécrètent, dans ceux qui élaborent sa culture.

C. L .-S. – Oui, je vous comprends et je dis : les deux hypothèses peuvent se trouver réalisées. Vous avez cette participation collective à la culture, sous forme de grandes cérémonies religieuses, fêtes ou danses, qui occupent une place considérable dans la vie des sociétés que nous appelons primitives : autant et parfois davantage que les activités consacrées à la production. Alors les sages, les prêtres, les leaders cérémoniels sont l’incarnation, l’exemplification d’un mode de vie, d’un type de conduite, d’une façon de comprendre l’univers, qui sont ceux du groupe dans sa totalité ; et nous sommes vraiment aux antipodes de la situation que vous décrivez dans nos sociétés. Mais envisageons d’autres cas, par exemple celui des castes de forgerons dans les sociétés africaines, ou dans certaines autres sociétés de type pastoral : les forgerons ont rapport, non pas avec les animaux et la végétation, mais avec le minerai qui est à l’intérieur de la terre et avec le feu ; ils sont les détenteurs d’un savoir et de techniques qui relèvent d’un autre ordre que ceux du groupe. En conséquence, on leur assigne une position particulière, faite à la fois de respect et de crainte, d’admiration et d’hostilité et qui, me semble-t-il, ressemble ou tend à ressembler à la position faite à certains spécialistes dans nos sociétés contemporaines.

G. C. – Mais : avec la volonté de les faire disparaître ? Ou : en admettant parfaitement leur présence et leur nécessité ?

C. L .-S. – Oh ! avec des sentiments fort ambigus ; j’en ai été particulièrement frappé en lisant dans les journaux – car je n’ai pas vu le texte original – les résultats d’une enquête récente, menée aux États-Unis, auprès de la jeunesse des deux sexes, afin de préciser l’image que les adolescents se font du « savant » (et, bien entendu, à l’époque actuelle, le savant, c’est le physicien atomique). Or, il me semble que cette image et les attitudes correspondantes associaient une sorte de crainte et de répulsion (les filles affirmaient qu’elles n’épouseraient jamais un homme de science) à une admiration presque mystique et religieuse. On retrouve là des attitudes très voisines de celles que nous observons dans les sociétés primitives vis-à-vis des castes de forgerons.

G. C. – Je vous prie de me permettre une grossièreté : faire une citation. Une chose me paraît frappante : dans une nouvelle, Gobineau fait dire à un de ses personnages (qui parle d’un autre) : « Il avait une sale petite gueule de savant. » Je pense que c’est là une chose caractéristique. Or Gobineau a dit « savant », et, me semble-t-il, non seulement il faut entendre « savant » mais encore « tous ceux qui sécrètent un mode de pensée ». Je crois qu’il faut entendre : artistes, poètes, écrivains, enfin tous ceux qu’on appelle « les intellectuels ». Il me semble constater que, dans nos sociétés, ils sont de plus en plus retranchés. Ils sécrètent la culture, mais le groupe ne considère pas que sa culture est élaborée par cette minorité. Il me semble que cette minorité, le groupe la rejette, et que cette coupure entre groupe et intellectuels du groupe est bien plus importante, bien plus irréductible que celle qui peut se manifester sur le plan économique, entre des classes sociales qui tendront peut-être, sur le plan économique, à s’uniformiser.

C. L.-S. – Elle n’est pas de même nature, très certainement.

(Pages 45 à 48)

 

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