Patrick Olivelle est professeur émérite à l’université d’Austin, où il a enseigné la philologie et la littérature sanskrite. Récipiendaire de nombreux prix, dont celui de la Fondation Colette Caillat de l’Institut de France, il est l’auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages, dont de nombreuses éditions et traductions anglaises des plus grands textes sanskrits.
Ulysse Barthel, doctorant à l’École Pratique des Hautes Études, s’est entretenu avec lui à l’occasion de la parution en librairie de la traduction française de son dernier livre, Ashoka, roi philosophe.
Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?
Ma motivation initiale pour étudier les inscriptions d’Ashoka provenait de mon travail sur l’histoire du terme « dharma ». J’ai trouvé significatif qu’Ashoka emploie ce terme plus de 100 fois dans ses brèves inscriptions qui ne totalisent qu’environ 4 500 mots. J’ai essayé de démontrer qu’Ashoka a joué un rôle clé en faisant du dharma un concept religieux et culturel essentiel dans l’Inde ancienne. La raison principale pour laquelle j’ai entrepris d’écrire une biographie du roi était une invitation du Dr Ramachandra Guha à l’inclure dans sa série de 40 volumes intitulée Indian Lives (Vies indiennes). J’en suis venu à apprécier et à admirer « l’homme ». La vision œcuménique d’Ashoka et son désir de créer une nouvelle philosophie politique et morale fondée sur le dharma font de lui un personnage unique dans l’histoire ancienne. En effet, sa vision est tout à fait rafraîchissante et moderne.
Avez-vous rencontré des difficultés particulières dans l’utilisation ou l’interprétation des sources historiques ?
La principale difficulté pour écrire une biographie d’Ashoka est le manque de sources historiques. La plupart des sources sont bouddhistes et ont été composées plusieurs siècles après Ashoka, et elles sont guidées par une vision uniquement bouddhiste d’Ashoka et de sa place centrale dans l’histoire bouddhiste. Je me suis appuyé plus ou moins exclusivement sur les propres mots d’Ashoka gravés sur la pierre de ses édits. Ces inscriptions ont l’avantage supplémentaire de révéler la pensée d’Ashoka et d’avoir exactement la même forme que celle dans laquelle elles ont été écrites. L’inconvénient est que nous laissons Ashoka définir qui il est. Nous ne disposons pas du témoignage de ses contemporains sur ce qu’il a fait et sur la manière dont ses messages ont été reçus. J’ai essayé de compenser cet inconvénient en lisant attentivement les textes et en les interrogeant : en essayant de lire entre les lignes, en enquêtant sur les silences, et ainsi de suite.
Selon vous, quel lien peut-on établir entre Ashoka et l’émergence de l’écriture en Inde ?
Les inscriptions d’Ashoka sont les plus anciens écrits qui nous sont parvenus d’Inde ancienne. Des lettres sur des tessons de poteries ont été découvertes, mais leur datation n’est pas tout à fait certaine. L’enjeu est de savoir si l’écriture existait avant Ashoka ou si ce dernier a inventé l’alphabet qu’il a utilisé. Des arguments ont été avancés dans les deux camps, mais aucun consensus n’a été atteint. Je pense pour ma part que l’écriture existait avant Ashoka, mais que l’écriture publique, en particulier les inscriptions sur pierre, sont des innovations ashokéennes.
Comment caractériseriez-vous le sentiment dynastique sous le règne d’Ashoka ?
Je ne suis pas sûr de la signification de « sentiment dynastique », mais il est clair que la succession royale était héréditaire, même s’il y avait des controverses sur l’identité de l’héritier légitime. Lorsqu’un roi a des fils de plusieurs femmes, comme c’était le cas dans l’Inde ancienne, la ligne de succession devient confuse et compliquée. Ashoka lui-même ne mentionne jamais son père ou son grand-père, ce qui reste un mystère. En revanche, il mentionne fréquemment ses fils et petits-fils, dont il suppose qu’ils lui succéderont.
Quelle est, à votre avis, la postérité du message politique d’Ashoka dans l’Inde contemporaine ? Sa figure fait-elle aujourd’hui l’objet d’une forme d’instrumentalisation ?
Dans l’épilogue de mon livre, j’examine la réception d’Ashoka et de son message au fil des siècles – dans le bouddhisme, dans l’histoire de l’Inde et dans les pays d’Asie sous influence indienne, notamment le Sri Lanka. Je m’efforce tout particulièrement d’examiner la réception d’Ashoka dans l’Inde moderne, dans le contexte de sa lutte contre la domination coloniale. Jawaharlal Nehru, d’une certaine manière, a été profondément influencé par la lecture des écrits d’Ashoka en traduction, et il a adopté plusieurs symboles d’Ashoka comme symboles de l’Inde moderne indépendante. La question est de savoir si cette appropriation était seulement symbolique ou si l’Inde moderne a tenté d’intégrer la philosophie morale d’Ashoka. Je pense que, pour l’essentiel, elle est restée au niveau du symbole.
Entretien réalisé à l’occasion de la récente traduction de la biographie d’Ashoka aux Belles Lettres. Parue le 23 mai 2025 en librairie.
PATRICK OLIVELLE
Ashoka, roi philosophe
Traduit de l’anglais par Éric Auzoux. Préface de Vincent Eltschinger.
Livre broché • 15 x 21.5 cm • 394 pages • Illustrations N&B, index, bibliographie, glossaire



