Orphée, poèmes magiques et cosmologiques : entretien avec Alexandre Marcinkowski

Suivons les traces d’Orphée, héros célèbre dans l’Antiquité pour le pouvoir de ses chants apaisants.

Par sa voix irrésistible et bienfaisante, accompagné de sa lyre, le poète charme tous les êtres vivants, humain ou animal mais également végétal ou minéral. Au milieu du Ve siècle avant notre ère, il inspire un mouvement religieux contestataire dit « orphique » qui voit dans le chanteur-musicien l’initiateur de cérémonies mystiques.

Pour en savoir davantage sur notre réédition de ses Poèmes magiques et cosmologiques, porte d’entrée idéale pour découvrir cette tradition, nous avons interrogé Alexandre Marcinkowski qui en a assuré la révision et la correction.

Qui était Orphée, et comment peut-on définir la tradition orphique ?

Alexandre Marcinkowski – Difficile de savoir si Orphée est un personnage historique ou légendaire. Otto Kern qui rassembla les textes sur Orphée et l’orphisme, travail sur laquelle la présente anthologie est fondée, était convaincu qu’Orphée n’avait jamais existé. Selon lui, il ne serait qu’un nom collectif qui, au fil du temps, serait devenu un nom propre. La Souda, ce recueil encyclopédique d’époque byzantine, ne mentionne pas moins de sept noms d’Orphée ! Les historiens penchent plutôt aujourd’hui pour un personnage imaginaire comme jadis Aristote. Si l’on suit la tradition, Orphée est un étranger. Il vient de Thrace, qui serait une partie de l’actuelle Bulgarie et de la Turquie, et plus précisément de la cité de Leibéthra où l’on pouvait également y voir son tombeau. Il est le fils d’un fleuve, Oiagros, et d’une Muse, Calliope (« La belle voix »). La génétique parentale agissant, Orphée devient le prince des poètes dont les talents se vérifient dans le chant et la musique. On le dit capable de charmer tout être humain, les animaux domestiques et sauvages, les pierres et les végétaux, voire de contraindre les monstres tels les Sirènes. Un texte de l’époque hellénistique a vu en Orphée un « réformateur » religieux délaissant le culte de Dionysos-Zagreus pour celui d’Hélios-Apollon. Le dieu en colère aurait envoyé les bacchantes le mettre à mort. C’est encore à Orphée que l’on doit en détail la naissance des dieux et leur nom.

Quant à votre deuxième point, si l’on peut parler de tradition orphique cette dernière demeure plutôt un atome instable au sein de la cité grecque et elle semble avoir évolué au fil du temps. Disons que l’on ne sait rien d’une doctrine orphique pour l’époque archaïque. Si l’on en croit Aristote, un certain Onomacrite, qui vivait à la cour des Pisistratides, a ordonné les vers d’Orphée. Ce qui laisse entendre qu’avant l’action de ce chresmologue, il existait une foule de poésies orphiques récitées oralement. Tout cela reste néanmoins objet de débats. Il faudrait plutôt parler d’une mouvance d’individus isolés ou d’un petit groupe de personnes qui, sous le patronage d’Orphée, adopte un « genre de vie orphique », pour le dire comme Platon. C’est-à-dire que ces personnes se reconnaissent dans une vie plus ascétique en accord avec leur théologie. Il s’agissait pour l’orphique d’expier le crime originel des Titans sur le petit Dionysos, fruit de l’amour incestueux de Zeus et de Perséphone, et de mettre fin au cycle terrifiant des « états successifs de l’âme », pour reprendre la formulation de Reynal Sorel. Étant initié, l’adepte savait que son âme ne stagnerait pas dans la mélasse du Tartare. L’archéologie a exhumé une sorte de viatique que portait le défunt sur la poitrine. Ces petites lamelles rectangulaires en or, pliées, contenaient des instructions pour ne pas se perdre dans l’Hadès. On donne d’ailleurs dans l’anthologie un choix de quelques formules orphiques qui ont été retrouvées tant Italie du sud qu’à Rome ou en Crète. En refusant de participer au sacrifice sanglant et d’en consommer les viandes lors des cérémonies religieuses de la cité, l’orphique se met en porte à faux vis-à-vis de la communauté civique. C’est un acte subversif par excellence.

Cette édition présente un choix de 250 témoignages. Quel portrait dressent-ils du poète ? Que nous apprennent-ils sur la manière dont ce portrait a évolué, et sur la transmission de cette tradition ?

Il s’agit de la réimpression du choix de témoignages, qui avait été effectué aux débuts des années 1990 par un chercheur du CNRS. Ce dernier s’attardait peu sur le personnage légendaire. La courte présentation d’Orphée peut être vue comme une carte d’identité. On trouve ses parents, son lieu de naissance, le moment où il vécut, notamment bien avant Homère et Hésiode, ses talents de poète et de musicien, le mythe de la descente aux Enfers pour récupérer sa femme, Eurydice, et enfin sa mort extrêmement choquante. La tradition littéraire voit aussi en lui un devin et le fondateur de mystères comme ceux de Samothrace ou d’Éleusis. Ce qui est assuré, en revanche, c’est qu’au vu de la variété de leurs témoignages, Orphée n’a pas laissé indifférent les poètes de l’époque archaïque, les tragédiens de l’Athènes classique, les philosophes, les savants alexandrins jusqu’aux auteurs chrétiens.

Mais surtout, notre édition met l’accent sur les différentes versions des théologies qui composent l’orphisme. Je devrais plutôt parler de dogme orphique que d’orphisme puisque le terme est apparu à la veille de la Première Guerre mondiale, sous la plume de Guillaume Apollinaire, pour qualifier un art nouveau. Conservons-le par commodité. Bref, disons que, passée la carte d’identité d’Orphée, le lecteur accède à des sources plus philosophiques qui constituent les trois-quarts de l’anthologie. On débute par une théologie qui se lit dans Les Oiseaux d’Aristophane et dont le poète comique se fait l’écho, bien que rien n’indique explicitement qu’elle soit orphique. Il y a celle dite d’Eudème de Rhodes, un disciple d’Aristote, fournie par Damascius puis les versions plus récentes, fin du Ier ou début du IIe siècle de notre ère, comme Les discours sacrés en 24 rhapsodies et la théogonie dite de Hiéronymos et d’Hellanicos qui fait intervenir Chronos/le Temps. La théologie orphique prend le contre-pied de la théogonie hésiodique. Chez les orphiques, l’œuf primordial et Erôs jouent un rôle fondamental. La recomposition et le recommencement s’opposent à la linéarité et la stabilité du système hésiodique.

De quels éléments se compose la tradition orphique ? Est-ce un enseignement religieux, philosophique ?

Les orphiques ne disposent pas d’un maître, comme chez les pythagoriciens par exemple, ni de clergé, ni d’orphéion – un sanctuaire où officierait un prêtre – ou de culte public rendu à Orphée par la cité. Nous n’avons pas conservé d’écrits de leurs propres mains. Nous en sommes réduits à lire des fragments chez tel ou tel auteur ancien. D’après quelques sources, « les gens d’Orphée » ne doivent pas manger de viande, s’abstenir de verser le sang et par extension de se suicider. Ils ne cautionnent pas l’histoire du Dionysos orphique, bouilli rôti par les Titans. C’est peut-être le trait essentiel et le plus frappant de la vie orphique, ce qui a pu étonner nombre de Grecs. Le caractère asocial d’une telle conduite allait à l’encontre de la religion traditionnelle. On peut voir dans les orphiques, tout comme dans les pythagoriciens, les premiers végétariens d’un type philosophique. D’après ce que rapporte Hérodote, le Discours sacré (hiéros logos) leur interdisait de se faire ensevelir dans un vêtement de laine, donc issu du sacrifice d’un animal, principalement le mouton. Il y avait également l’interdiction de consommer des fèves. Quant à l’œuf, l’absorption était également proscrite car, dans la théologie orphique, c’est de l’œuf primordial qu’avait surgit Éros-Phanès.

Pour répondre à votre deuxième interrogation sur un enseignement orphique, il n’y a pas de séparation nette entre le religieux et le philosophique dans l’Antiquité grecque, tout est imbriqué. Si vous entendez par enseignement, un cours professé par un maître devant une assemblée, alors non, il n’y a rien de tel. Il faut y voir un acte personnel, la démarche privée d’un particulier envers « les choses d’Orphée ». Euripide et Platon mentionnent des livres qui contenaient des instructions sur les sacrifices et des purifications à accomplir pour se libérer des actes injustes commis ici-bas. Il faut s’imaginer des initiateurs orphiques, les « orphéotélestes », vêtus de lin blanc, allant de cité en cité, et proposant des recettes de salut aux citoyens, moyennant rétribution. Cela fut mal perçu et ils furent traités de charlatans. Dans l’Hippolyte d’Euripide, Thésée se moque de son fils qui a adopté la vie ascétique après avoir pris Orphée comme idole et se rapprocher un peu plus des dieux. C’est peut-être le comportement intransigeant des premiers orphiques qui à heurté les Grecs.

On trouve dans la poésie orphique une Révélation, car Orphée parlerait directement sous l’inspiration des dieux. Quel est le message de cette Révélation ?

Il faut imaginer que la révélation avait lieu lors d’une initiation privée ou l’on présentait la poésie orphique. C’est ce que laisse entendre Platon dans un passage du Protagoras. Dans cette démarche personnelle, l’initié recevait lecture de rites de purification. Par la pratique de l’ascèse, le sectateur d’Orphée aspirait à une vie plus heureuse dans l’au-delà en évitant les affres du monde souterrain. Les lamelles d’or découvertes dans des tombes, un peu partout dans le monde hellénique, vont dans ce sens. Elles servaient de guide pour s’affranchir de la métempsycose, c’est-à-dire de la transmigration des âmes passant d’un corps dans un autre corps afin de parvenir à un idéal de pureté. L’orphisme conçoit l’existence corporelle comme une impureté qui doit être purifiée par l’élimination des éléments titaniques. Souvenons-nous que les Titans, le visage maculé de gypse, avaient tué et mangé l’enfant Dionysos et que Zeus, pour ce crime, les avaient foudroyés. De leurs cendres mêlées à la terre était née l’humanité.

Qu’ont apporté à la tradition orphique les auteurs néoplatoniciens par rapport à leurs prédécesseurs ?

Il faut ici distinguer une évolution de l’orphisme. L’orphisme de l’époque archaïque n’a sans doute plus rien à voir avec ce qu’écrivent les auteurs néoplatoniciens, mille ans après, dans un empire romain devenu chrétien. Giorgio Colli, bon connaisseur de l’orphisme, penche pour une déperdition de la tradition orphique initiale dès la seconde moitié du Ve siècle. Ce que nous savons du corpus orphique ne remonte pas plus haut que l’époque hellénistique ou l’extrême fin du IVe siècle avant notre ère. Les rhapsodies orphiques que nous lisons aujourd’hui proviennent de citations données par des auteurs de l’époque romaine et notamment les derniers néoplatoniciens. Ces témoignages tardifs, des écoles d’Athènes et d’Alexandrie du Ve ou VIe siècle après notre ère, rapportent les anciens récits mythologiques qu’ils entremêlent d’interprétations allégoriques, en accord avec une relecture et des commentaires des dialogues de Platon.

La tradition orphique a-t-elle inspiré des mouvements poétiques ou littéraires plus modernes ?

La Renaissance s’empara de la figure d’Orphée lorsque fut créé l’Ordre de la Toison d’or inspiré du mythe des Argonautes. À l’époque romantique, poètes et écrivains se réfèrent au chantre Thrace parce qu’Orphée incarne une philosophie spiritualiste. Orphée représente une harmonie universelle, un prophète et l’amoureux parfait, qui séduit la littérature romantique. Je pense au Voyage en Orient de Nerval, ou à certains poèmes de Victor Hugo. De mémoire, on le retrouve sur plusieurs tableaux de Gustave Moreau, de Delacroix ou sur un pastel d’Odilon Redon montrant le buste d’Orphée gisant près de sa lyre. Je pense aussi au poète Rainer Maria Rilke et à la récente retraduction des Sonnets à Orphée.

Quel est l’intérêt de l’édition qui paraît aujourd’hui ? Est-ce accessible pour les novices ?

Il y a toujours une demande, une certaine appétence, pour cette mouvance contestatrice – comme peut l’être aussi le pythagorisme –, qui fascine le public aujourd’hui, d’une part, en raison de la figure même d’Orphée, capable de descendre aux enfers et d’en revenir, et d’autre part, du fait que la pluralité documentaire d’une grande richesse provient de textes souvent mal connus du grand public et qui reste l’affaire de spécialistes. La mise à la portée de tous de traductions de sources grecques ou latines, parfois bien difficiles à trouver, permet de démystifier ce que l’on croit connaître d’un personnage et d’un mouvement religieux.

La présente édition, épuisée depuis une vingtaine d’année, méritait une actualisation et non une simple réimpression à l’identique. Elle se veut plus précise dans les références textuelles. Dès lors, plus besoin de compulser les Orphicorum fragmenta de Kern. Pour les utilisateurs des textes antiques, la correspondance entre les testimonia et les fragmenta de l’édition de Kern avec celle, récente, de Bernabé a été ajoutée. On y trouve aussi une orientation bibliographique pour les lecteurs désireux d’aller plus loin. L’anthologie se termine par un index des sources citées, toujours pratique. Chacun, au gré de sa curiosité, peut donc aller puiser, piocher ou cheminer avec la pensée orphique.

Continue-t-on à découvrir des textes orphiques et des pans de la tradition qui nous étaient inconnus ?

Il peut toujours y avoir une nouvelle découverte archéologique. Cela peut se traduire par la découverte d’un papyrus, comme celui exhumé dans une nécropole au nord de Thessalonique en 1962, ou d’inscriptions sur des supports variés (os, métal) trouvées dans le bassin méditerranéen ou sur les rives de la mer Noire. L’essentiel des textes grecs et latins sur Orphée et l’orphisme est connu. Grâce au progrès de la science, on arrive à mieux lire certains papyrus, ce qui fait progresser la philologie classique. Je pense ici à la Villa des Papyrus à Herculanum qui contenait des rouleaux de papyrus du philosophe épicurien Philodème de Gadara, un protégé de Pison, et qui contient quelques allusions à Orphée.

Paris, décembre 2023. Propos recueillis par Gaëtan Flacelière

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