« Devant l’horrible, nous avons souri » | Clément Rosset, Les Matins de l’esprit, extraits

« Un matin nous nous sommes réveillés dans des dispositions quasi miraculeuses : pour une raison inconnue dont le secret est l’âme même de la purification, devant ce même monde qu’hier, qu’avant-hier, que toujours, notre vieille réaction ancestrale et nécessaire n’a pas joué, – devant l’horrible, nous avons souri. »

« Mais quelle est la source de cette force qui nous laisse sans peur devant la source de la peur, sans désarroi devant la source du désarroi ? À quelle puissance la joie trouve-t-elle soudain cette force qui lui permet de résister à l’effet corrosif d’une tragédie à laquelle elle s’expose ? Telle est la question essentielle à laquelle nous devons enfin proposer une réponse. »

Voici ce dont un Clément Rosset d’à peine 21 ans rapporte l’expérience et l’analyse dans cet essai inédit qui préfigure de manière originale bon nombre de ses réflexions ultérieures, et notamment celle-ci : l’impossibilité de rendre raison de la joie tragique, lucide d’exister.
Morceaux choisis.

« La tragédie pour être pleinement comprise demande à être assumée: elle doit se vivre. L’illusion qu’elle dénonce dans l’entreprise concerne la vision optimiste du résultat, non la valeur de son mouvement. Que l’entreprise soit, en définitive, vouée à l’échec, ne signifie nullement que nous nous en désintéressons, nous que cet échec confirme dans ce sentiment vivifiant qu’est l’irréconciliable. Il est pour nous aussi illusoire de nous lancer dans l’entreprise parce que nous croyons à son succès, à son résultat, que de nous en abstenir sous prétexte que nous ne croyons pas qu’elle puisse réussir : ces deux attitudes sont pour nous, au fond, l’expression d’un même confort, d’une même stabilité incompatible avec le sentiment tragique. La seule différence est, en somme, que la première place son confort dans une vision stable du bonheur, la seconde dans une vision du malheur. Si j’abandonne mon entreprise parce que j’ai perdu l’espoir de la voir parvenir à terme je m’abstiens au moins de faire l’expérience de son échec en préférant affirmer tout de suite qu’elle est condamnée, – dès lors je m’en désintéresse : son échec devient une sorte de contemplation préalable, non plus une expérience vécue face à face. » page 22

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« Nous connaîtrons ce « bonheur des tristes » dont le confort issu de la certitude que nous aurons d’être sans pouvoir nous fera juger puériles les entreprises humaines. C’est ainsi que meurt l’instinct créateur : en cessant d’être un objet de scandale pour une joie qui a abdiqué, le monde ne nous paraît pas requérir la nécessité d’une création. La paix de l’âme nous a rendus tranquilles : la fausse sérénité qui en résulte taxerait de romantique la création qui accuserait dans sa vigueur toujours nouvelle un conflit auquel elle a cessé de croire en ne croyant plus à rien. » page 32

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« Le véritable progrès humain est pour nous un seul progrès dans le temps, une victoire de la durée, qui laisse l’homme semblable à lui-même dans le temps dévastateur, et le progrès moral qui lui est attaché est le simple reflet de la supériorité spirituelle de l’homme qui, à joie égale, a subi plus d’épreuves qu’un autre. » page 38

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« La philosophie tragique, dit-on, ne résout pas les problèmes. Certes, mais elle s’en flatte. Elle se déclare incapable de réconcilier les données du problème humain au point de pouvoir le résoudre, parce qu’il lui apparaît que ce problème humain est irrésoluble. Mais ceci ne constitue pas une réponse aux yeux de la pensée discursive : pour elle, si le problème humain est irrésoluble c’est que sont éliminées, ipso facto, les solutions envisagées par telle ou telle idéologie, c’est qu’en définitive la vie est absurde. La pensée discursive qui habite en nous a en effet la dangereuse manie de toujours vouloir conclure, de ne pas savoir s’accommoder d’une réponse qui ne consacrerait que la seule impossibilité de répondre. Il est une notion essentielle à notre expérience qu’elle escamote ainsi : la notion de mystère. Elle ignore cette suspension du jugement, cette trêve totale dans la recherche, auxquelles aboutit nécessairement l’esprit qui a voulu aller au plus profond de lui-même. C’est pourquoi elle confond abusivement le refus de répondre avec la réponse négative. Elle est coupable de ne pouvoir vivre que dans l’équilibre, ou dans au moins une perspective d’équilibre, qui viendrait enfin donner une réponse, si funeste puisse-t-elle être, à une question qu’elle ne veut pas garder toujours en suspens. L’esprit humain est ainsi fait qu’il préfère souvent conclure au pire que de s’interdire de conclure. C’est ainsi qu’une vertu fort importante lui fait défaut, qui seule permet de rester fidèle intellectuellement à la réalité de l’expérience humaine : savoir supporter le déséquilibre. » pages 58-59

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Nous ne faisons pas partie du monde, nous devons y entrer

« L’acquiescement à l’incompatible est en définitive le seul acquiescement honnête et pur : c’est par lui que, restant fidèles au monde comme à nous-mêmes, nous sommes assurés de n’être jamais démentis par notre expérience, d’avoir été pleinement hommes. Cette adhésion suprême, nous pouvons la retrouver chaque fois que, sous le coup d’une émotion tragique, il nous semble que pour la première fois nous sortons d’un long rêve et nous représentons clairement cette évidence première qui n’aurait jamais dû quitter nos cœurs : nous sommes « différents » du monde. Nous n’en faisons pas partie intégrante : nous devons y entrer – et cette entrée ne s’accomplit pas sans peines ni douleurs. » page 75

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« Lorsque la douleur sait aller jusqu’à l’évidence tragique, c’est-à-dire lorsqu’elle sait aller jusqu’au bout d’elle-même, elle cesse d’être en tant que douleur : elle a découvert dans l’horrible quelque chose de beaucoup trop immense pour ne pas être saisie de la petitesse d’un sentiment qui le ramènerait aux ridicules dimensions d’un sujet de plainte ou de douleur. À cette échelle, les sentiments de contentement ou de tristesse n’ont plus de sens : la tragédie nous a transportés beaucoup trop loin pour que nous puissions encore nous rappeler les sentiments qui nous possédaient alors que nous étions seulement dans une perspective de malheur. Notre personne tout entière avec ses joies et ses peines a volé en éclats : plus rien ne subsiste en nous qu’une admiration, qu’un étonnement, qu’une surprise calme et infinie devant ce dont pas même nos angoisses les plus profondes n’avaient réussi à nous donner la moindre idée. » page 95

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« Si mon cadre me convient, c’est que je suis plus petit que celui que, emprisonné dans le même cadre, manque perpétuellement d’étouffer. Comment ne pas comprendre que le cadre humain reste toujours semblablement le même, que la variante en la matière, c’est nous, c’est l’homme ? Évolution et progrès m’empêcheront-ils un jour d’être déçu, de mourir ? Ma liberté, mon action, me débarrasseront-elles un jour de ce cadre qui m’opprime, l’élargiront-elles à la mesure de ce que je voudrais être ? Dois-je vivre dans cet espoir et, sous attente d’un monde meilleur, m’accommoder de mon cadre, le déclarer à la mesure de ma vie ? Ce qui change dans l’expérience humaine, c’est la situation dans laquelle je me place par rapport à elle, non le cadre préexistant qu’elle nous impose. C’est moi qui, dans ce sens, « choisis » mon propre niveau. Il suffit que je me découvre « lésé » pour que naisse à mes yeux une indiscutable valeur : rien ne viendra contredire le « plus » que s’adjuge par rapport à lui-même l’homme qui a fait l’expérience manifeste d’un « moins » dans sa propre existence. À vrai dire, ce décalage des valeurs, sur lequel Pascal a tellement insisté, a le privilège d’être la seule « mise en évidence » dont nous disposons pour nous révéler à nous-mêmes notre propre valeur. » page 100

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« Nous disons que la joie purificatrice a sa source dans la tragédie parce qu’elle est contenue en puissance tout entière dans l’analyse du sentiment irréconciliable. Notre problème est de déterminer l’origine de l’énergie qui rend possible la résistance à la tragédie, la source de la force qui impose à la tragédie, pourrait-on dire, l’existence d’une joie qu’elle contredit. » page 112

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« Ce n’est pas un hasard si le dieu de la joie et de l’ivresse, de l’éternelle puissance du renouveau, se complaît dans les représentations dramatiques, dans le spectacle de l’amour, de l’absurde, de la bassesse. Sa joie provient de ce qu’il les regarde sans défaillir et qu’il n’en est pas troublé dans son acquiescement suprême. Désormais, toute autre forme d’acquiescement lui paraît sans prix. Il a trouvé dans l’absurdité tragique une raison suprême de vivre, d’être joyeux, — raison beaucoup plus forte, beaucoup plus convaincante que toutes les autres raisons. Être heureux, croire à l’harmonie possible, le priverait de cette adhésion sans laquelle il n’y aurait plus de raison supérieure d’affronter la vie.
La perte de cette raison supérieure de vivre est la catastrophe par excellence. Cette joie face à la tragédie est chevillée au plus profond de notre instinct vital : si nous perdons de vue la vision tragique, il y a toutes chances pour que nous perdions aussi les « raisons » secrètes qui nous faisaient vivre. C’est ce qui nous arrive aujourd’hui plus que jamais et c’est en ce sens que nous sommes en train de mourir de bonheur. » pages 129-130

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Clément Rosset
Les Matins de l’esprit

Inédit • Préface de Santiago Espinosa

Collection Encre Marine

16 x 22 cm, couverture à rabats + bandeau, 140 pages avec fac-similés du manuscrit de Clément Rosset et une photographie du philosophe.

17,50 € – Disponible en librairie le 8 octobre 2021


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